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Nouvelle Série, L'Hebdo-Blog 230

Un silence opérant !

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Dans son cours « L’Un-tout-seul », Jacques-Alain Miller rappelle l’effort de Lacan pour démontrer que la pulsion est aussi une parole : « C’est une demande, une exigence, une revendication, certes silencieuse, mais le silence ne nous dérange pas du tout pour l’attribuer au champ du langage. » [1]

La clinique avec l’enfant autiste nous le fait expérimenter à tout instant. Une parole, une demande et parfois même un simple mot de l’intervenant valent un signifiant lourd de sa charge pulsionnelle. L’enfant s’en défend par un coup, un cri, un évitement, voire une crise.

Avec le sujet autiste, le silence est d’or.

À l’opposé de ce sujet, il y a le sujet qui parle, qui parle trop, qui parle à tort et à travers. Le sujet que le silence angoisse. Ce sujet ne supporte pas le vide, le trou, l’absence de mots. Il parle à tire-larigot, il en perd le fil, il comble les vides, il pose les questions et répond à la place de l’autre, il communique comme un soliloque, il empêche l’Autre de l’ouvrir, de parler.

À ce sujet loquace, l’analyse, au départ, convient fort bien.

Car le psychanalyste se tait, il fait silence (silet). L’analysant, lui, parle, il parle à n’en plus finir, il comble les interstices, il s’efforce de faire taire l’analyste. Il tâche de maîtriser le désir, il couvre l’Autre en le comblant de paroles.

Ainsi, Lacan, dans son texte « Subversion du sujet et dialectique du désir », écrit que le sujet est « d’autant plus loin du parler que plus il parle » [2].

Autrement dit, le sujet qui ne cesse de parler est un sujet qui voudrait faire taire la pulsion, l’effacer, la maîtriser.

Le graphe de la communication, ou graphe du désir, désigne fort justement la place de l’Autre dans toute communication.

Le premier étage correspond à l’Autre de la parole où le sujet, à ne cesser de parler, s’épuise et manque toute possibilité d’une énonciation authentique.

Le deuxième étage du graphe est celui de l’Autre de la pulsion. À cette place, le sujet peut assumer la dimension de parlêtre qui conjoint l’inconscient avec le réel du corps.

Dans une psychanalyse d’orientation lacanienne, l’analyste reste silencieux. Il incarne la place de la pulsion, celle que Lacan écrit au deuxième étage de son graphe du désir en haut à droite. La pulsion est silencieuse, comme l’est l’analyste tout aussi bien.

Ce silence de l’analyste est opérant ! L’analysant a parlé longuement de ce qui a fait sa fiction, son histoire.

À la fin de son parcours analytique, le sujet ne trouve plus rien à raconter. La narration est épuisée, il a fait suffisamment de tours et de détours sur son roman familial, ses symptômes, ses formations de l’inconscient.

Il les a déchiffrés, interprétés. Il les a réduits à quelques mots, voire à un seul.

Toutefois, il continue à rencontrer l’analyste, pour lui dire… Rien ! Il se tait, mais c’est un silence qui vaut comme un dialogue particulier, un silence de parole, oserais-je dire. L’analysant dit, et ce qu’il dit, c’est rien

Dans cette presque fin de l’analyse, l’analysant fait l’épreuve du peu d’être qu’il est. Durant toute son analyse, il a parlé, il s’est efforcé de donner de la consistance à son être. Et au moment de la fin, il prend la mesure que l’être qu’il n’a pas cessé de chercher, de quémander auprès de l’analyste, l’être qu’il s’était imaginé être, cet être se réduit à peau de chagrin.

Parler de son être, c’est, d’une certaine façon, ne pas cesser de le réduire, de le faire inexister.

Le silence, celui de l’analyste, n’est-ce pas le mode le plus incarné pour faire surgir la pulsion ? La pulsion que Lacan écrit $ ◇ D, soit une forme de la demande où le sujet s’évanouit, tout comme la demande aussi bien. Un « couteau sans lame auquel on a enlevé la manche » [3], nous indique J.-A. Miller. Il n’en reste que la coupure.

[1] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Un-tout-seul », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 9 mars 2011, inédit.

[2] Lacan J., « Subversion du sujet et dialectique du désir dans l’inconscient freudien », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 816.

[3] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Un-tout-seul », op. cit., cours du 9 mars 2011.

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