Hérétique, orthodoxe, ou athée peut-être… Dieu indémontrable ?

Nous sommes à l’époque où le mode de vie religieux accolé à la croyance est une revendication [1]. Nos croyances relient le choix intime et la conception d’un universel. Il y a quelques années seulement, nous avons vu se lever des prophètes capables de s’adresser au un par un, à des adolescents et à des moins jeunes, n’importe où dans le monde, et de les agréger à une armée d’aspirants au martyre. Nous avions tendance à prendre la religion au mieux du côté symbolique, le plus souvent du côté imaginaire. Notre champ ne dérogeait pas à cette approche. Et voilà que nous sommes obligés de reconsidérer ces phénomènes religieux à l’aune de ce que le symptôme a pour la psychanalyse de plus précis et de plus articulé avec le réel. Le 24 novembre 1975, Lacan devant des étudiants américains à l’université de Yale, avance : « Un symptôme c’est curable ». Il ajoute : « La religion c’est un symptôme. Tout le monde est religieux, même les athées. Ils croient suffisamment en Dieu pour croire que Dieu n’y est pour rien quand ils sont malades. L‘athéisme, c’est la maladie de la croyance en Dieu, croyance que Dieu n’intervient pas dans le monde. Dieu intervient tout le temps par exemple sous la forme d’une femme. […] peut-être l’analyse est-elle capable de faire un athée viable, c’est-à-dire quelqu’un qui ne se contredise pas à tout bout de champ. » [2]

Pouvons-nous sortir de cette affaire de croyance ?

Le terme d’athéisme est paradoxal : il négative le theos, et il a peu cours en ce moment. Celui de laïcité semble peiner à faire contrepoint des discours religieux émergeants. Je ne pense pas seulement à ceux de la radicalisation islamique mais aussi à l’essaim des églises évangéliques.

Hélène, par exemple, que je rencontre au CPCT, a une fille qui porte le même prénom qu’elle. Sa fille a suivi un homme dans un pays européen, et s’est convertie à sa religion, une secte évangélique très absolutiste alors qu’elle a été élevée dans la religion protestante de l’église réformée de France. La jeune Hélène a rompu avec sa famille sous le prétexte que sa mère ne reconnaissait pas comme il convenait l’amour du Christ.

Depuis son mariage il y a quelques années, mariage qu’elle a imposé à sa mère et ses frères et sœurs, elle a rompu tout lien avec sa mère, sauf quelques lettres adressées exclusivement à sa mère, en particulier à chaque événement de la vie de ses frères et sœurs et à la naissance de ses enfants. Dans les lettres, elle ne manque pas de juger sa mère avec les termes de sorcière et d’impie. Je recueille au CPCT ces lettres qui sont autant de dénonciation de l’hérésie maternelle que des leçons de vie soumises aux commandements de la bible.

Deux enfants sont nés que leur grand-mère ne connait pas. Hélène ne comprend pas comment elle en est arrivée là avec sa fille malgré son acceptation, malgré son désaccord. En effet elle a manœuvré assez subtilement pour tenter de ne pas rompre avec sa fille. Et cette femme très pratiquante se retrouve jugée comme hérétique. Chaque époque a connu son passéisme normatif. Mais là nous assistons à une exaltation de la certitude très particulière.

David Thomson évoque dans son livre Les revenants [3] ces mouvements d’emballement, d’élation qui saisissent les jeunes dans la rencontre avec un discours absolu. Comment comprendre ce phénomène passionnel et féroce qui traverse notre temps ? Depuis toujours politique et religion ont eu des accointances mais revient en force l’idée que le choix est juste, en vérité ou hérétique. Autrement dit ce qu’il y a de radical se présente sous la forme : mon choix, c’est la vérité. Ma croyance est véritable. Depuis toujours la question du choix est un ressort essentiel de l’hérésie. L’église catholique s’inquiète de la prospérité des églises évangéliques.

C’est très difficile d’être athée comme le formule Lacan après Freud dans le Séminaire X avec une phrase au conditionnel : « Athée serait celui qui aurait réussi à éliminer le fantasme du Tout-Puissant »[4].3

Peut-être que l’intérêt de l’athéisme est de proposer un effort de pensée entre croire et savoir.

Ce n’est pas si simple. D’abord l’église a fondé ses piliers sur un certains nombre de dogmes dont un qu’il lui a fallu réviser au fil des époques, celui selon lequel Dieu est indémontrable, verrouillant ainsi le savoir à la croyance. Formulons sur cette assertion une question sur les conséquences : Dieu est indémontrable alors quelle conséquence en tirer ? Sous cette forme c’est à mon sens une question athée.

St Anselme Averroes, Thomas d’Aquin puis Guillaune d’Occam (qui a frôlé le bûcher et la condamnation pour hérésie) se sont employés, voire, voués à la tâche de l’expliciter et d’y inclure les théories précédentes, tout en conservant le dogme.

Si Dieu est indémontrable la seule question qui se pose est de savoir si on y croit.
Freud s’en saisit dans L’Avenir d’une illusion pour lui opposer sa croyance d’homme de science. En effet, la science s’oppose à l’indémontrable comme dogme puisqu’elle suppose que son savoir ne sait pas encore ce qu’elle ne peut pas démontrer.

Il y a un lien étroit entre croyance et savoir que cette affaire d’un divin indémontrable concrétise. C’est toujours autour de cette conjonction entre croyance et savoir que se condensent les tentations de radicalisation.

Remarquons que ce n’est pas exactement le retour des religions mais le retour du religieux, « c’est-à-dire la religion amputée de l’institution, valorisant le religieux comme tel, proposée comme une expérience. » selon la formule de Jacques-Alain Miller. Dans le retour du religieux il y a sans doute cette vieille question de maintenir ensemble le gouvernement de soi et le gouvernement des autres [5].

Dieu indémontrable prend une place particulière dans notre temps sous la forme d’une expérience émotionnelle et sensible. Cela fait ressurgir non pas un débat théologique comme celui qui a agité des siècles l’occident comme les pays musulmans mais un retour à ce que Lacan avance dans les derniers mots du Séminaire XIX le 21 juin 1972 : si ce n’est le père alors « […] nous revenons à la racine du corps, si nous revalorisons le mot frère, il va rentrer à pleine voile au niveau des bons sentiments [….] Ce qu’on n’a pas encore vu jusqu’à ces dernières conséquences, et qui lui s’enracine dans le corps, dans la fraternité du corps, c’est le racisme » [6]. Nous y sommes aux conséquences de ce retour à pleine voile par la racine du corps et comme Hélène nous l’indique, « la sorcellerie rustique pourrait bien renouveler l’accès à l’Eternel »[7].

Quel choix : si Dieu est indémontrable c’est qu’il n’existe pas. C’est bien ce que Lacan nous invite à penser, non pas pour nous dire qu’alors il est partout. Donc la conséquence est la question qui nous revient : comment croyons-nous et à quoi ? Dire Dieu est la vérité, c’est choisir l’indémontrable comme fondement de sa religion. La foi chrétienne avait depuis toujours inclus le doute comme un élément inhérent à la foi. Nous voyons maintenant le religieux revenir avec la certitude enracinée dans le corps, qui annule toute division entre croyance et savoir.

Une « joie féroce de la détestation » [8] nous revient. Il y a dans le sauvage pouvoir de la radicalisation une promesse qui pourrait se formuler ainsi : reconnais ton Dieu car cette reconnaissance te donnera le pouvoir qui en te traversant de tant de contraintes te libère des déterminations.  Alors saurons-nous « demeurer en mouvement » et non figer la croyance qui se transformera en illusion de toute façon ? Saurons-nous renoncer à l’illusion d’un sens unique de l’histoire vers la sécularisation » [9] ?

[1] Texte issu de la journée « L’athéisme aujourd’hui : conditions et possibilités », organisée à Lyon par l’ACF Rhône-Alpes, le 15 décembre 2018.

[2] Lacan J., « Conférences et entretiens dans les universités nord-américaines », Scilicet,Paris, Seuil,  6/7, p. 32.

[3] Thomson D., Les revenants, Points, 2018.

[4] Lacan J., Le Séminaire, Livre X, L’angoisse, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1977, pp. 357-358.

[5] Abbes M., Islam et politique à l’âge classique, Paris, PUF, 2016, pp. 233-234.

[6] Lacan J., Le Séminaire, Livre XIX, Ou pire, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 236.

[7] Lacan J., Le triomphe de la religion, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 2015, p. 41.

Citation exacte : « Ce n’est pas le dessein de Freud de faire de la psychanalyse comme l’esquisse de l’honnêteté de notre temps. Il est bien loin de Jung et de sa religiosité, qu’on est étonné de voir préféré dans les milieux catholiques, voire protestants, comme si la gnose païenne, voire une sorcellerie rustique, pouvaient renouveler les voies d’accès à l’Eternel. »

[8] Boucheron, P., Riboulet M., Prendre dates, Paris, Verdier, p. 116.

[9] Laurent É., « Passions religieuses du parlêtre », La Cause du désir, n° 93, Paris, Navarin, 2016, p. 72.




Le réseau, avec ou sans transfert

Je travaille dans un service de psychiatrie militaire en région parisienne *. Il m’est arrivé de recevoir l’ordre de rencontrer un patient sans la moindre possibilité d’en discuter, dans un contexte de pression politique et médiatique. Il s’agissait d’un policier impliqué dans l’assaut de l’Hypercacher de Vincennes en janvier 2015. Il m’est arrivé au cours d’une mission au Moyen-Orient de recevoir l’ordre de rencontrer tous les militaires français, revenus du terrain spécialement pour ces entretiens, sans exception donc, autrement dit sans l’embryon même d’une demande de leur part puisque c’était également un ordre pour eux. Une autre contrainte était implicite dans ce cas précis où mon intervention se situait au milieu de leur mission qui durait encore deux mois et demi, et avait été déclenchée en raison de la mort au combat de l’un d’entre eux, dans des circonstances où les responsabilités de cet événement malheureux restaient floues, et donc propres à soulever de multiples réactions imaginaires. Cette contrainte implicite était celle de ne pas nourrir ces mouvements imaginaires puisqu’ils devaient poursuivre leur mission et rester concentrés sur elle. Il s’agissait donc de mesurer très précisément pour chacun lors d’un unique entretien ce qui pouvait ou non se soulever comme question et ma fonction, si elle impliquait certes de permettre qu’elle puisse se poser supposait aussi qu’elle se boucle, au moins pour le temps restant de mission. Il n’est pas indiqué de pousser à la sécession quand la vie et la mort sont en jeu.

Je travaille donc dans l’anti-réseau par excellence, tel que ce terme de réseau est défini dans l’argument et dans les textes préparatoires de cette Journée. L’armée, relevée par Freud comme une des foules organisées dans « Psychologie des foules et analyse du moi », est le parangon même du discours du maître. Un ordre est donné, S1, et tous les corps de la troupe, S2, s’actionnent ou prennent une certaine position. Quand on vous le dit, vous êtes au garde à vous, quand on vous le dit, vous saluez le drapeau, et quand on vous le dit – ça, c’est pour moi – vous recevez un patient. Ce n’est pas le seul régime d’interlocution au sein de l’armée, heureusement, cela doit être dit d’une certaine façon qui est la façon de l’ordre, quand le chef qui le donne juge que la situation l’exige. Cela implique pour celui qui le reçoit une levée de la liberté d’action et de toute velléité de subversion au moins immédiate. Cela suppose un point de consentement total à une certaine aliénation qui a ses règles et ses conditions.

Cette marge de manœuvre initiale à zéro n’a pas empêché certains effets dans les exemples que je vous ai donnés. La rencontre du policier fut cependant bel et bien une rencontre au sens fort du terme, qui fut suivie de quelques autres et lui permit, par l’élaboration de l’esquisse d’un fantasme mis à jour par l’événement, de prendre quelques décisions importantes pour sa vie. J’ai su que certains des soldats rencontrés au Moyen-Orient s’étaient autorisés à l’angoisse au retour de la mission et avaient fait la demande d’être reçus par une collègue pour en déplier les ressorts subjectifs et les conséquences quant à leur place dans l’institution.

Une autre mission dans un camp de réfugiés m’a posé beaucoup de questions sur ma pratique : les entretiens se faisaient à l’aide d’interprètes, autrement dit l’interposition de leur fantasme ou de leur délire me barrait radicalement l’accès à la chaîne signifiante propre du sujet reçu. À un autre moment de cette mission, je me suis retrouvée à donner un sac de couchage à un patient schizophrène dont le syndrome d’influence portait sur son sexe, parce que faute d’en avoir deux, des sacs de couchage, il devait dormir dans le même que sa mère grabataire dont il se retrouvait seul à s’occuper du fait de la guerre. Ce faisant, j’ai eu le sentiment d’une transgression : est-ce que je n’y mettais pas mon fantasme ? « Qu’est-ce qu’il y a de psychanalytique là-dedans ? », pour reprendre une interrogation de Jacques-Alain Miller lors d’une Journée casuistique de la FIPA.

C’est en effet la question que je tente de déplier par ce préambule : y a-t-il « de l’analyste » en institution ? C’est une question souvent reprise et discutée parmi les membres du directoire de l’École de la Cause freudienne dont je fais partie, et les avancées du débat parmi nous me font penser qu’elle n’est pas tranchée. Il faut peut-être qu’elle ne le soit pas, mais il est crucial qu’elle se maintienne comme question pour chacun d’entre nous qui travaille en institution.

On est contraint, quand on travaille en institution, par les modalités selon lesquelles cette institution spécifique articule son propre discours. Lacan remarquait en 1974 dans « Télévision »1 que cette contrainte était celle d’être soumis, dans son intervention, au discours du maître. Je cite ce passage bien connu : « Il est certain que se coltiner la misère, comme vous dites [il répond à la question de J.-A. Miller], c’est entrer dans le discours qui la conditionne, ne serait-ce qu’au titre d’y protester. […] Au reste les psycho- quels qu’ils soient, qui s’emploient à votre supposé coltinage, n’ont pas à protester, mais à collaborer. Qu’ils le sachent ou pas, c’est ce qu’ils font. » Pour Lacan, il est donc vain de penser s’extraire du discours du maître quand on travaille en institution. La place qu’on occupe en est tributaire. La seule manière de s’en sortir, à mon avis, c’est de repérer les impossibles très singuliers engendrés par l’institution où l’on travaille. Définir cet impossible, ce qu’on ne pourra pas toucher, délimite aussitôt le possible et oriente. S’il est donc envisageable d’y introduire un jeu, c’est à la condition d’avoir d’abord mesuré cet écart entre l’impossible type de l’institution et l’impossible du sujet qu’on reçoit : là gite l’espace où se laisser instrumentaliser dans le registre du possible. Pour autant, l’action du praticien n’échappe pas à la visée de maîtrise de son institution : il s’emploie fondamentalement à ce que ça ne déraille pas trop, et les soignants pourront continuer à soigner, les éducateurs à éduquer, les directeurs à diriger et la machine institutionnelle à machiner.

En 2008, dans son cours « Choses de finesse en psychanalyse »2, J.-A. Miller précise les limites de la psychanalyse appliquée : « Il ne me paraît pas excessif de dire que la psychanalyse peut mourir de sa complaisance à l’endroit du discours du maître. Le discours du maître suppose une identification du sujet par un signifiant-maître : ce signifiant-maître peut prendre la valeur d’être le chiffre, condition de l’évaluation, c’est aussi bien l’explicitation, et c’est aussi bien la catégorisation. On ne connaîtra de sujet qu’en tant qu’il sera affecté à une catégorie, l’enfant, l’adulte, le vieux, par exemple, catégories qui répartissent la population, et donc ça n’est pas le sujet qu’on connaîtra, on connaîtra un exemplaire de la catégorie. [Ces catégories produisent] une clinique du maître sur laquelle évidemment nous sommes poussés à nous aligner. […] Sur la base de ces signifiants-maîtres, on met au travail le savoir, S2 : En particulier on met au travail le savoir de la psychanalyse, qui est là en position d’esclave, inscrit dans la structure du discours du maître. […] Ce que Lacan a appelé l’envers de la psychanalyse, c’est le discours du maître. On ne peut pas servir deux maîtres à la fois. On ne peut pas servir le discours analytique et le discours du maître en même temps. [Notation importante puisqu’il admet qu’on peut servir le discours analytique en institution :] On peut servir le discours analytique et, dans une approche de double vérité, faire valoir, dans le discours du maître, qu’on n’en serait pas la complète subversion [celle du discours analytique]. Le problème c’est que le masque qu’on porte sur le visage, il finit par s’incruster, et quand il s’incruste, la différence s’estompe. Alors, il est certain que le danger des effets thérapeutiques rapides c’est qu’on fait fonctionner – comment faire autrement ? –, on fait fonctionner un signifiant comme signifiant-maître pour le sujet, pour lui permettre de se repérer, donc on l’identifie – ce qu’on fait aussi dans le discours analytique mais avec le temps que ça se défasse –, on obtient un effet thérapeutique rapide par le choix rapide d’un signifiant-maître susceptible de fixer le sujet. Et on obtient une certaine mise en ordre de ces chaînes signifiantes à partir de ce signifiant-maître. Et on fait bien attention de ne pas traiter le facteur supplémentaire, le facteur petit a. »

Christiane Alberti remarquait lors d’un récent Question d’École que, de son côté, « la psychanalyse n’est pas totalement dénouée de son lien avec le discours du maître : qu’elle soit un discours suffit à la classer “dans la parenté du discours du maître”3 en tant qu’il constitue la matrice du lien social. Il n’y a donc pas de répartition exacte entre discours analytique et discours du maître mais un rapport toujours symptomatique entre les deux. » Elle se réfère là à une notation de Lacan dans le Séminaire L’Envers de la psychanalyse à propos de la structure même des discours, je le cite : « la référence d’un discours, c’est ce qu’il avoue vouloir maîtriser. Cela suffit à le classer dans la parenté du discours du maître. » Néanmoins, c’est l’objet a qui occupe la place de ce qui commande dans le discours de l’analyste et c’est ce qui ouvre la possibilité non de protester (comme il le dit dans « Télévision ») mais de subvertir le discours du maître. Il en donne une indication dans ce même séminaire : « Je vous ai apporté aujourd’hui la dimension de la honte. Ce n’est pas commode à avancer. Ce n’est pas de cette chose dont on parle le plus aisément. C’est peut-être bien ça, le trou d’où jaillit le signifiant-maître. Si c’était ça, ce ne serait peut-être pas inutile pour mesurer jusqu’à quel point il faut s’en rapprocher, si l’on veut avoir quelque chose à faire avec la subversion, voire seulement le roulement, du discours du maître. »4 Lacan réfère ici la possibilité de cette subversion à la honte – un affect puissant et qu’il n’est pas sûr qu’on puisse mobiliser en institution envers ses collègues, où l’on opère plus aisément par petites touches. Néanmoins, on peut la mobiliser pour soi-même dans sa pratique, comme chevrons où l’on repère ce qui déconne à cette place impossible en institution – c’est plus facile quand on est en analyse et en contrôle, même si ça reste inconfortable.

Alors, si travailler en institution implique de servir un maître, un réseau sans maître existe t il ? Je suis portée à croire que non, qu’il y a toujours un maître caché. Miquel Bassols indiquait lors de Pipol 6 que « la seule institution, c’est le transfert ». Savoir ça, c’est ce qui fait le partage entre un praticien non dupe et un praticien averti. Le maître, certes c’est l’institution, mais c’est aussi l’inconscient organisé par le fantasme ou le délire et les idéaux qui les habillent. Le repérer, c’est permettre l’émergence des questions qui orientent authentiquement : de quoi se fait-on le soldat ? Quel est le maître qu’on se donne ? Qu’est-ce qui vectorise ce qu’on vise soi-même pour l’autre dont on s’occupe ? Ce sont des questions propres à trouer le système en vase clos de l’institution en situant ailleurs sa propre cause et en produisant par là sa propre position comme semblant.

Ce maître toujours caché, il est repérable parfois à la censure qui porte sur lui, mais le pire c’est quand il est démenti, refusé, nié : on flotte alors entre les discours du maître et de l’analyste. Ce non choix vise à éluder l’impossible du rapport sexuel, là où le choix d’une orientation admet un irréconciliable fondé sur des choix de doctrines distincts, à partir de quoi une cristallisation symptomatique de son style propre est possible. On peut trouver aussi, hors de notre champ, des praticiens victimes d’un délire de l’équivalence des méthodes thérapeutiques : c’est toujours pour éluder l’impossible – seul roc sur lequel on peut se tenir – si une méthode ne marche pas, on en change.

Pour conclure, on pourrait dire que tout praticien en institution est menacé par deux sortes de débilité, disons-le comme cela pour le moment : la débilité produite par le transfert qui est un aveuglement, et celle produite par refus du transfert qui est un flottement. Concernant la débilité de ce flottement hors transfert, vous connaissez certainement la mention de Lacan dans …ou pire : « J’appelle débilité mentale le fait d’être un être parlant qui n’est pas solidement installé dans un discours. C’est ce qui fait le prix du débile. Il n’y a aucune autre définition qu’on puisse lui donner, sinon d’être ce qu’on appelle un peu à côté de la plaque, c’est-à-dire qu’entre deux discours, il flotte. Pour être solidement installé comme sujet, il faut s’en tenir à un, ou bien alors savoir ce qu’on fait. […] Ce n’est pas parce qu’on est en marge qu’on sait ce qu’on dit… »5.

Je passe, trop rapidement, sur la question de savoir si on peut parler de débilité du transfert, mais une indication de Lacan s’en approche, dans la première leçon de son Séminaire avorté « Les Noms-du-père » où il évoque différentes variétés de ce que la figure du père masque comme position subjective : « La névrose est inséparable à nos yeux d’une fuite devant le désir du père, auquel le sujet substitue sa demande. »6 Le terme de fuite évoque celui de débilité, mais s’en sépare aussi puisque cela se situe dans un transfert, qui positionne comme tel – même mal. C’est une débilité qui passe plutôt au délire, le délire du signifié du père.

Ainsi, J.-A. Miller dans « L’inconscient et le corps parlant » nous permet de repérer plus précisément ces catégories de désorientations : « De la débilité au délire […] la seule voie qui s’ouvre au-delà, c’est pour le parlêtre de se faire dupe d’un réel, c’est-à-dire de monter un discours où les semblants coincent un réel, un réel auquel croire sans y adhérer, un réel qui n’a pas de sens, indifférent au sens, et qui ne peut être autre que ce qu’il est. La débilité, c’est au contraire la duperie du possible. Être dupe d’un réel – ce que je vante –, c’est la seule lucidité qui est ouverte au corps parlant pour s’orienter. Débilité – délire – duperie, telle est la trilogie de fer qui répercute le nœud de l’imaginaire, du symbolique et du réel. »7

C’est donc traitable, mais seulement dans la mesure où l’on peut affronter un jour dans sa cure et les glissements par lesquels on élude l’impossible du rapport sexuel et l’horreur que masque la consistance donnée au père. Alors, le transfert, dans sa propre pratique, peut passer au semblant.

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* Texte issu de la journée organisée par l’ACF-Belgique en collaboration avec la FIPA sous le titre « Le réseau et l’exception », le samedi 19 janvier 2019.

1 Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 517.

2 Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Choses de finesse en psychanalyse » (2008-2009), enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 12 novembre 2008, inédit.

3 Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1991, p. 79.

4 Ibid., p. 218.

5 Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, …ou pire (1971-1972), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, coll. Champ Freudien, 2011, p. 131.

6 Lacan J., « Introduction aux Noms-du-Père », Des Noms-du-Père, Seuil, Champ freudien, 2005, p. 90.

7 Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », cf. en ligne : https://www.cairn.info/revue-la-cause-du-desir-2014-3-page-103.htm.




Le réseau et l’exception

Dans sa Théorie de Turin, Jacques-Alain Miller nous dit que dans une École de psychanalyse, tout est de l’ordre analytique *. À cela nous pourrions ajouter, selon l’esprit de Lacan tel qu’il se présente dans son Acte de fondation 1 : rien n’est analytique sans qu’une École de psychanalyse le garantisse. Tout est de l’ordre analytique dans une École car elle renvoie au moment inaugural de la psychanalyse qui a installé dans le monde une nouvelle version d’un sujet supposé savoir. C’est aussi le fait que c’est à partir de sa cure que chaque membre opère dans l’École. Rien n’est psychanalytique sans qu’une École le garantisse car seul dans une École opère un dispositif qui vérifie les effets d’une analyse. Cela ne veut pas dire que tous ceux qui ont choisi l’École désirent faire la passe, mais que ce qui se fait dans une École s’oriente d’elle.

La FIPA, Fédération d’Institutions de Psychanalyse Appliquée, peut se dire orientée par la psychanalyse lacanienne parce qu’elle est composée d’institutions qui ont fait le choix de l’École de la Cause freudienne comme leur référence. C’est dire qu’elle inclut en son sein cette institution qui fait exception par rapport aux institutions de soins et qui met en pratique la formation de l’analyste. C’est justement de reconnaître cette place d’exception de l’ECF qu’on peut préciser, comme l’a fait Jacques-Alain Miller en 2008 par rapport au CPCT, qu’une institution de soins ne procure pas la formation de l’analyste. En revanche, à partir d’un rapport authentique avec l’expérience de l’analyse, le praticien en institution peut soumettre son travail à la question : qu’est-ce qui est psychanalytique dans ce que je fais ?

Si le clinicien se prête à cet exercice, l’École lui offre ce que Lacan a appelé un refuge et une base d’opération contre le malaise dans la civilisation 2. En effet, pour des praticiens qui travaillent dans des institutions mises en place et financés par le maître, plongées dans le malaise dans la civilisation, l’École via l’ACF peut occuper cette place de refuge face aux discours scientiste et managériaux. Elle est aussi un lieu où ceux qui l’ont choisi peuvent venir se ressourcer, pour ensuite sortir et opérer sur le monde, chacun dans l’institution dans laquelle il travaille. Mais le fait que le psychanalyste opère sur le malaise dans la civilisation implique qu’il fasse d’autant plus attention à ne pas se dissoudre dans les discours ambiants.

Le refuge et cette base d’opération que l’École offre à ceux qui le souhaitent, se soutiennent d’un lien social particulier. Ce lien est d’autant plus fort et solide que les analyses de ses membres pousse chacun au point de singularité dans lequel il n’a plus rien en commun avec l’Autre. Ainsi, la force de ce collectif non-communautaire est en soi un effet de formation par le mode transférentiel qui s’y installe et par sa façon de traiter la question de l’exception.

Concernant le mode de transfert installé dans l’Ecole, nous pouvons nous orienté par la distinction faite par Jacques-Alain Miller entre la référence au moi idéal et la référence à l’idéal du moi 3. Le moi idéal émane d’un accrochage du sujet à son identification au phallus de la mère, ce qui ne lui permet pas de reconnaître une dette envers le père et investir autre chose que sa propre personne. Du côté de l’idéal du moi, le sujet s’est laissé délogé par le père de la place du phallus maternel, ce qui lui permet d’orienter sa libido vers l’Autre. Ainsi un praticien pris dans la logique du moi idéal aurait tendance à croire à l’amour du transfert qui lui est adressé. Le transfert se logera alors sur l’axe imaginaire, sans se transférer au-delà. Par contre, le transfert orienté sur l’idéal du moi installera toujours un grand Autre derrière la personne qui assumera ce transfert. C’est un peu la structure du transfert telle qu’elle se présente chez le petit Hans. Derrière le père à qui parle l’enfant, il y a le « grand professeur », figure qui répond à la logique du sujet supposé savoir. De même, derrière celui que Lacan a désigné comme « l’au-moins un qui sait me lire », il y a l’enseignement de Lacan auquel Jacques-Alain Miller renvoie par son travail de commentaire vivant qui nous permet de lire cette œuvre dont Lacan lui-même disait qu’elle n’était «  pas à lire ». Derrière le transfert à l’analyste, c’est l’École qui incarne l’Autre comme lieu où s’oriente le transfert de travail une fois l’analyse terminée, tel qu’en témoigne un grand nombre d’AE. Ainsi, à l’horizon du transfert du travail entre les membres, c’est l’Ecole qui est en place de sujet supposé savoir.

Pour terminer, l’exception. Ici aussi il s’agit d’une question liée à l’expérience analytique. Une lecture du texte de Dominique Laurent dans la Conversation sur le Signifiant-maître s’impose 4. La haine et la méfiance que suscite la figure de l’exception sont le résultat de l’investissement de la fonction logique de l’exception par l’imaginaire de l’imposture du père. En effet, c’est la figure du père réel ou imaginaire qui aspire l’hostilité de la communauté des frères non-dupes. Sauf que, à supprimer le père, cette communauté de frères se trouve avec une loi pure qui leur interdit tout accès au désir et à la jouissance. C’est une garantie d’un système, fut-il un réseau, qui tourne en rond, sans jamais ouvrir vers du nouveau. Une analyse qui tend vers une fin doit conduire à une réduction de l’imposture du père à sa fonction, incarné par les signifiants maîtres du sujet. L’exception devient alors une pure fonction qui peut soutenir le désir, en dehors des obstacles de l’imaginaire. Une fois que l’exception trouve son statut de fonction, l’École peut venir à cette place. Elle devient alors un plus-un soutenant un désir, et non plus un père supposé malveillant et trop exigeant.

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* Texte issu de la journée organisée par l’ACF-Belgique en collaboration avec la FIPA  sous le titre « Le réseau et l’exception », le samedi 19 janvier 2019.

1 Lacan J., « Acte de fondation » (1964, 1971), Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, pp. 229-241.

2 Ibid. p. 238.

3 Miller J.-A., « Éditorial », La movida ZADIG, N°1, Zadig, Paris.

4 Laurent D., « La contingence des exceptions », Conversation sur le signifiant maître, Paris, Agalma-Seuil (La paon), 1998, pp. 39-42.




Le discours analytique et le réseau

Le réseau est certes un signifiant-maître de notre temps, c’est-à-dire de l’âge de la science *. Son emploi s’est en effet imposé dès le début de l’ère industrielle, et il a été théorisé tout spécialement par Claude-Henri de Rouvroy de Saint-Simon, petit cousin éloigné du Duc de Saint Simon, le célèbre mémorialiste de la fin du règne de Louis XIV et de la Régence. Sur les ruines de l’Ancien Régime férocement dépeint par celui-ci, Saint-Simon voit poindre un monde nouveau, le monde industriel (néologisme dû à sa plume) dont il va beaucoup contribuer à dessiner les avenues, qu’il formule en termes de réseaux.

L’argent, le transport, le savoir – réseaux financier (crédit), réseaux de communication (routes, chemins de fer, voies navigables, gaz, électricité), réseaux d’enseignement –, tels sont les trois axes essentiels théorisés par Saint-Simon, à partir d’une même métaphore matricielle : celle de l’organisme. Les flux financiers, la circulation des marchandises, et la diffusion des savoirs et des techniques sont pensés à l’image de la circulation sanguine qui irrigue les diverses parties de l’organisme et du système nerveux qui le parcourt et l’informe. L’usage du mot réseau s’est d’ailleurs introduit d’abord dans le domaine de la physiologie, pour désigner les réseaux sanguin ou nerveux.

Le nouveau monde que Saint-Simon voit advenir – et la société qu’il institue – est donc pensé comme un corps, un tout organique et organisé par ce maillage réticulaire, dont la clé de voûte est la circulation. La circulation figure l’harmonie invisible du tout comme le cercle symbolise la perfection et le recommencement. Le réseau et l’infinie variété de ses connexions donne sens à cette harmonie et sa rationalité latente. Et la qualité d’une organisation sociale est proportionnelle à sa capacité à offrir des réseaux pour la circulation généralisée des flux qui la constituent et lui donnent vie.

L’influence de Saint-Simon et celle de ses disciples ne saurait être mésestimée. Multiforme, elle a irrigué, implicitement ou explicitement, tous les grands courants de conception du corps social depuis deux siècles, du socialisme de Proudhon ou Marx, d’Auguste Comte (qui fut son secrétaire) à Durkheim, fondateur de la sociologie, de l’historien Augustin Thierry (avec qui il rêve d’un Parlement européen) jusqu’à Isaiah Berlin, Hayek, théoricien du néolibéralisme économique contemporain ou Pierre Rosanvallon. En France, l’École Polytechnique a été et est encore un temple du saint simonisme1.

Les effets de cette philosophie du réseau, pour reprendre le terme avancé par Pierre Musso, qui a consacré plusieurs ouvrages à Saint-Simon et sa postérité, sont toujours vivaces. Et c’est sans doute dans le domaine de la santé qu’on peut aujourd’hui le mieux en prendre la mesure. Il y a un siècle, les politiques de santé publique visaient essentiellement à contenir les épidémies : tuberculose ou maladies vénériennes ! Et pour ceux qu’on nommait les « aliénés », c’était l’asile. Aujourd’hui, en matière de santé mentale, les réformes se sont succédées qui toutes convergent vers le même idéal d’un circuit et d’un réseau de soins à travers lequel la prévention, le traitement, ambulatoire ou résidentiel, la réhabilitation et la réinsertion socio-professionnelle assureraient la couverture efficace des situations les plus diverses. Avec quel succès ? En vérité, la question de savoir quels sont les effets sur les sujets de ces dispositifs – circuit thérapeutique, réseau de soins – est secondaire. L’objectif d’un circuit, c’est d’abord que ça tourne, que le réseau soit opérationnel, que ça circule sans embouteillages. C’est, au plus simple, la structure du discours du maître.

Reste que les nobles ambitions affichées se heurtent bien entendu à plus d’un obstacle, je ne l’apprends pas à cette assemblée. La réaction thérapeutique négative a encore de l’avenir dans un monde auquel s’adapter n’a déjà souvent que trop coûté à bien des sujets, un monde où le rêve saint simonien de progrès, voire de salut par la science s’est surtout soldé par cette formidable galère sociale dans laquelle se lézarde l’être de l’homme « affranchi » de la société moderne, comme Lacan le formulait dès mai19482.

Quand, vingt ans plus tard, dans son Séminaire L’envers de la psychanalyse, Lacan formalise le discours analytique, il tente d’apporter sa réponse à ce malaise croissant dans la civilisation. L’envers de la psychanalyse, c’est le discours du maître, que la révolte étudiante de Mai 68 a ébranlé. Le discours psychanalytique, dit-il, en s’adressant le 3 décembre 1969 aux étudiants du Centre universitaire de Vincennes, « complète le cercle qui pourrait peut-être vous permettre de situer ce contre quoi exactement vous vous révoltez »3.

C’est que le discours universitaire, qui est un avatar du discours du maître, met en place une nouvelle tyrannie, celle du savoir, un savoir disjoint de toute vérité, un savoir qui ne se veut en aucune façon troué, un Tout savoir que Lacan repère à l’œuvre en particulier sous la forme de la bureaucratie aveugle en Union soviétique. Le discours universitaire n’est pas à l’œuvre seulement dans les établissements universitaires. Plus généralement, Lacan considère comme la forme immanente la plus générale du politique, cette idée que le savoir puisse faire totalité. « L’idée imaginaire du tout telle qu’elle est donnée par le corps, comme s’appuyant sur la bonne forme de la satisfaction, sur ce qui, à la limite, fait sphère, a toujours été utilisée dans la politique, par le parti de la prêcherie politique. [nous retrouvons ici la métaphore saint simonienne de l’organisme] Quoi de plus beau, mais aussi quoi de moins ouvert ? Quoi qui ressemble plus à la clôture de la satisfaction ? »

Et Lacan d’enchaîner : « La collusion de cette image avec l’idée de la satisfaction, c’est ce contre quoi nous avons à lutter chaque fois que nous rencontrons quelque chose qui fait nœud dans le travail dont il s’agit, celui de la mise à jour par les voies de l’inconscient. »4

C’est par ces voies du travail analytique que pourrait être éclairé ce contre quoi se soulèvent les étudiants en France et un peu partout en Europe en cette même année 68, cette nouvelle tyrannie du savoir, opacifiant ce qu’il en est de la vérité du désir. Telle est donc une des faces de la tâche politique de la psychanalyse, et du « devoir qui lui revient en notre monde »5, selon le mot de Lacan en son « Acte de fondation » de l’EFP.

Les politiques bureaucratiques de santé mentale, telles qu’elles se mettent en place mondialement, s’inscrivent dans ce fantasme d’un savoir-totalité. Et à cet égard, l’usage du signifiant réseau retient, comme le disait É.Laurent dans un texte préparatoire au Congrès Pipol 96, texte épinglé par Th. Van de Wijngaert voici quelques jours : « Le réseau est le mot magique, le schibboleth qui permet du point de vue du discours du maître d’articuler des individus, quelles que soient leurs pratiques, publiques ou privées, en groupe, en procession dans un discours commun. (…) La tâche du discours du maître est d’installer ses réseaux. La nôtre est d’apprendre que chacun s’y sente seul. »

Que chacun s’y sente seul, autrement dit s’en excepte. L’exception s’oppose au réseau, comme à la règle, dont c’est la nature que de ne pas souffrir l’exception, comme disait joliment Jean-Luc Godard, retournant sur elle-même l’idée reçue que celle-ci confirme la règle.

Décompléter le réseau de soins dont l’offre lui est faite, c’est à quoi, avec une ironie féroce, se voue quelqu’un qui vient régulièrement me tenir au parfum de ce qu’il appelle son enquête. Pas un service de santé mentale où il n’ait sollicité un rendez-vous, pas un lieu d’accueil qu’il n’ait visité, et rares les psychiatres, psychologues ou psychothérapeutes de tous poils qu’il n’ait rencontrés. À chaque fois pour vérifier leur inutilité, leur nullité, leur surdité, et surtout leur naïveté à lui proposer d’autres rendez-vous qu’il n’honorera pas, d’autres formes de traitement qu’il conchiera (comme il me le dit avec délectation) ou d’autres propositions d’aide sociale ou psychologique qu’il tient d’avance pour parfaitement vaines. À cette enquête plutôt ruineuse, il lui arrive de renoncer quelque temps, mais j’aurais grand tort de m’en réjouir, car il ne faut pas longtemps alors pour que j’en prenne plein la figure : je suis le plus nul de tous, le plus con, le plus débile, et c’est à mon tour d’être conchié sans ménagement, jusqu’à ce qu’il réapparaisse… pour me tenir au courant des nouvelles avancées de son enquête. Je dois dire que celle-ci me vaut quelques portraits haut en couleur ! Il m’a beaucoup inquiété le jour où il m’a annoncé avoir entrepris une tournée analogue parmi les dentistes, à laquelle il a renoncé, trouvant décidément plus de satisfaction dans sa grinçante enquête dans le secteur de la santé mentale.

Il est certes régulièrement indiqué, cliniquement souhaitable et socialement utile de pouvoir compter sur une forme de réseau à travers lequel un sujet peut trouver les points d’appui qui lui sont nécessaires. Nous sommes tous partie prenante de certains réseaux, qui nous constituent. L’Autre du langage est le réseau des réseaux. Distinguons donc le réseau ready made avec son protocole de soins formaté et foncièrement anonyme et le réseau tel que l’offre peut en être faite au sujet, pour qu’il s’en empare et la modèle à sa manière, se construisant ainsi un lieu d’inscription autant qu’un lieu d’adresse. Certes il faut aussi pour cela qu’existe une offre, celle qui fait l’horizon de la « pratique à plusieurs » telle que diverses institutions du Champ freudien s’y emploient. Ne perdons cependant pas de vue à cet égard qu’au départ, cette formule a été inspirée à Jacques-Alain Miller, comme Alfredo Zenoni me l’a rappelé récemment, à partir de l’invention d’un dispositif qui n’était pas du tout institutionnel, mais le fait d’une patiente que recevaient trois analystes à qui elle avait assigné des rôles respectifs bien précis qu’ils se sont employés à tenir !

Il est une autre forme historique de réseau faite pour retenir notre attention : la Résistance. Et je m’en voudrais de ne pas rappeler à cet égard un fait très significatif. Pendant la seconde guerre mondiale, les hôpitaux psychiatriques ont été abandonnés à leur sort. Les malades y mouraient de faim. Dans un de ces hôpitaux, à Saint-Alban dans le département de la Lozère, travaillait un médecin catalan, François Tosquelles. Cet hôpital, où en 1943 se réfugia notamment le poète Paul Eluard, devint un important foyer de résistance clandestine, et plus d’un malade prit une part active à celle-ci. C’est sur la base de cette expérience où Tosquelles avait pu réaliser la métamorphose de certains de ces patients dans ce contexte de la guerre, que naquit le mouvement de psychothérapie institutionnelle, qui allait ensuite se développer à partir de la clinique de La Borde avec Jean Oury, qui était un analysant de Lacan.

Pendant des années, La Borde fut comme le nom propre de la résistance à la psychiatrie traditionnelle ; c’était le lieu où la rencontre avec le fou n’était pas un vain mot, et l’ancêtre de la pratique à plusieurs. L’idée novatrice de Jean Oury était bien de faire en quelque sorte de l’institution un sujet. Il rêvait d’une institution qui serait par elle-même thérapeutique, dans la mesure où ceux qui y travaillent ne s’identifieraient pas moiïquement à leur fonction. C’était un terrain fertile pour une formation clinique orientée par la psychanalyse. Oury cependant n’entendit rien à la « Proposition d’Octobre » sur la passe. Le mot résistance s’entend de plus d’une manière. Dans son sens psychanalytique, Lacan situait celle-ci chez le psychanalyste plutôt que chez l’analysant.

C’est à cette date que certains se détournent plus ou moins résolument de lui, tels Piera Aulagnier et François Perrier, et que s’agitent les didacticiens indécrottables inquiets de la considération de Lacan pour la nouvelle audience que lui vaut son accueil à l’École Normale à l’invitation d’Althusser. Lacan persifle allègrement les réseaux et contr’réseaux qui se constituent autour de cette question de la passe : « Mais le réseau dont il s’agit est pour moi d’autre trame, de représenter l’expansion de l’acte psychanalytique », lance-t-il dans son « Discours à l’EFP » du 9 octobre 1967. « Mon discours, d’avoir retenu des sujets que n’y prépare pas l’expérience dont il s’autorise, prouve qu’il tient le coup d’induire ces sujets à se constituer de ses exigences logiques. »7

Allusion à l’intérêt éveillé par son enseignement à l’École Normale dans le cercle des Cahiers pour l’analyse, auquel il adresse son texte « La science et la vérité ».

Dans celui-ci, Lacan distingue quatre modalités de discours – magie, religion, science et psychanalyse – en regard des quatre causalités aristotéliciennes : cause efficiente, cause finale, cause formelle, cause matérielle. Dans le discours analytique, la cause est matérielle : c’est le signifiant, et le savoir est en position de vérité. De ce qui se trouve rejeté de la concaténation signifiante, l’objet a, l’analyste occupe la place.

Deux ans plus tard, Lacan remanie cette répartition, et la formalise en vertu des mêmes exigences logiques qui le rendent odieux à certains. Le logicien est odieux au monde : Lacan rappelle volontiers ce dit d’Abélard. Ces exigences logiques se croisent à présent avec la référence appuyée à Marx. L’objet a est objet plus-de-jouir, formule décalquée sur le terme marxiste de plus-value. L’exigence logique se conjugue à une exigence politique, sollicitée par la sympathie de Lacan pour la révolte étudiante.

À l’heure où sur la scène du monde, la post-vérité se pavane avec obscénité, le discours analytique tient du puits où la vérité se réfugiait selon Démocrite. Mais tous ces repères sont d’une formidable actualité.

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* Texte issu de la journée organisée par l’ACF-Belgique en collaboration avec la FIPA  sous le titre « Le réseau et l’exception », le samedi 19 janvier 2019.

1 L’oeuvre de Saint-Simon n’a guère fait l’objet de rééditions récentes. Un certain nombre de ses ouvrages sont cependant consultables par e-book. On peut se faire une idée assez précise de l’influence de Saint-Simon à travers les livres de Pierre Musso. Voir en particulier : Saint-Simon et le saint-simonisme, Paris, PUF, coll. Que sais-je ?, 1999 ou La religion du monde industriel, La Tour d’Aigues, éd.de l’Aube, 2006.

2 Lacan J., « L’agressivité en psychanalyse », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 124.

3 Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 240.

4 Ibid., p. 33.

5 Lacan J., « Acte de fondation », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 229.

6 Pipol 9, 5e Congrès Européen de Psychanalyse, « L’inconscient et le cerveau : rien en commun », 13 et 14 juillet 2019, Bruxelles.

7 Lacan J., « Discours à l’École freudienne de Paris », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 268-267.




À propos de la FIPA : Entre structure et contingence.

« Il est incroyable qu’autant de gens aussi diplômés passent autant de temps à considérer, à étudier des petites choses aussi modestes et minimes que ces phrases dites par des gens que personne ne regarde, dont personne ne se soucie, et que la société écrase », telle fut la façon dont Carole Dewambrechies-La Sagna accueillit les travaux des Centres psychanalytiques de Consultation et de Traitement (CPCT) et des associations qui lui sont apparentées, lors d’une des journées casuistiques de la FIPA réunissant les responsables de ces institutions et quelques membres de l’École invités à discuter les cas exposés *. C’est au bout d’un work in progress de plusieurs années, où s’est effectué un véritable travail d’École autour de la casuistique, suivi de conversations animées par Jacques-Alain Miller présent en sa qualité d’extime, et après avoir envisagé différentes formes de regroupement – réseau, forum, etc. – qu’on opta pour une Fédération administrée par l’École de la Cause freudienne.

Deux logiques aujourd’hui se croisent : celle – horizontale – du réseau de fait que forment ces institutions implantées dans le social, véritable maillage national francophone (français et belge) et celle – plus verticale – qui les relient depuis 2015 à l’École de la Cause freudienne, puisque le directoire de l’École constitue le bureau administrant cette Fédération. C’est lui qui organise les journées casuistiques internes et les journées d’étude ouvertes au public, les rassemblant autour d’un thème psychanalytique mis au travail collectivement, quelle que soit la spécificité de chacune de ces associations. Il est à noter que la trentaine d’institutions de la FIPA ont en commun la gratuité et la durée limitée du traitement. Il ne s’agit pas ici d’une gratuité du service subventionnée par l’État, mais d’une gratuité offerte par le bénévolat de ses praticiens. Ce qui caractérise un bon nombre d’entre elles, à la différence de lieux cliniques orientés par la psychanalyse implantés dans des institutions régies par le discours du maître, c’est leur liberté d’action totale au regard de toute contrainte protocolaire et évaluatrice étatique. Et du côté du bénévolat des équipes, la formation clinique constitue pour chacun la rançon du labeur. C’est pour répondre à la vague évaluatrice et scientiste qui avait déferlé en France et risqué d’engloutir la psychanalyse que fut créé par l’ECF en 2005 à titre expérimental, le premier CPCT à Paris. Depuis, l’expérience s’est répandue en France, en Belgique et partout en Europe, indépendamment de toute directive de l’École. Elle fut recalibrée quelques années plus tard pour converger finalement vers la fondation d’une Fédération liée de près à l’École attentive à la dimension de la formation clinique et analytique de ses praticiens.

C’est donc dans ce contexte du travail au CPCT, dans ses groupes de contrôle ou lors des réunions cliniques où se croisent praticiens plus aguerris et moins aguerris que cette attention aux choses de finesse qui se logent dans la langue de chacun, peut s’effectuer. C’est-à-dire loin des préoccupations de plus en plus contraignantes auxquelles ont à faire des institutions régies par le discours du maître où la psychanalyse tente de se loger en y créant une alvéole. Ici, comme l’avait remarqué J.-A. Miller, nous nous trouvons, avec les CPCT, dans des dispositifs régis par le discours analytique où nous avons le luxe De nous poser des questions essentiellement psychanalytiques. Luxe nécessaire et décidé, à l’abri de l’impératif du maître contemporain, qui commande à chacun de circuler à moindres frais pour l’État managérial : Circulez ou crevez !, ce qui parfois signifie la même chose : Débarrassez le plancher !

Alors oui ! Des psychanalystes bénévoles et de plus jeunes praticiens passent du temps à étudier des choses aussi modestes et minimes que des phrases dites par des gens qui sont parfois ignorés de la société, du monde, ou de leur petit monde, leur famille, par des sujets en déprise sociale et subjective, l’une n’allant pas sans l’autre.

On peut situer là l’apport de la psychanalyse appliquée à la psychanalyse pure, par l’attention portée aux séances prises une à une, à chaque phrase ou chaque mot, le traitement à durée limitée et programmée « rendant le praticien plus attentif à l’acquis de chaque séance » 1. Il s’agira ensuite, selon la formule consacrée de J.-A. Miller, de permettre au bavardage de prendre la tournure de la question, et la question, la tournure de la réponse. Le lieu analytique est avant tout un lieu de réponse et c’est en cela qu’il se démarque des lieux d’écoute 2. La mutation qui est à opérer, c’est le transfert. Dans un texte préparatoire à PIPOL 6, Miquel Bassols affirmait : « l’institution, c’est le transfert ». En effet il s’agit, dans ces lieux épistémiques et cliniques, d’ajuster sa pratique à la pragmatique du symptôme, et le symptôme, si nous nous y intéressons, c’est en tant qu’il peut se mettre à parler en s’adressant à quelqu’un. Si le traitement psychanalytique va contre la logique managériale et ne vise pas l’éradication du symptôme que commande la standardisation des conduites humaines au service de la rentabilité, il s’inscrit toutefois dans une visée pragmatique consistant à savoir-y-faire avec ce symptôme, avec ce qui ne marche pas, ce qui cloche, ce qui rate, se répète, et ceci à moindres frais pour l’économie subjective.

Dès-lors, on peut situer en ce point l’apport de la psychanalyse pure à la psychanalyse appliquée à la thérapeutique, en tant que la première a frayé une voie pour la seconde en explorant la zone au-delà de l’Œdipe et l’abord pragmatique du symptôme qui en est la conséquence. La norme œdipienne est toujours universalisante et totalisante, et c’est souvent au regard de celle-ci que se jauge la question du diagnostic classique et le pronostic du soin. Lors d’une des réunions casuistiques de la FIPA, J.-A. Miller posait la question : « Faut-il, dans les institutions de psychanalyse appliquée, débattre de la question du diagnostic classique ou faut-il considérer la clinique du “tout le monde délire” ? Il proposa un ajustement : « Dans la perspective du “tout le monde délire”, il s’agit de vérifier si le nouage qui permet que ça tienne est typique, standard ou singulier. Dans cette clinique-là, il n’y a pas d’étiquette, le diagnostic ne se dit pas. On quitte une zone où ça se dit pour une zone où ça ne se dit pas, c’est sous-entendu ». Par ailleurs, il soulignait que même si dans la clinique contemporaine, il n’y a pas de diagnostic classique névrose – psychose – perversion, il s’agit de constater le(s) phénomène(s) et de les préciser dans une expression littéraire à la façon des certificats de Gaëtan de Clérambault qui se lisent avec un grand plaisir. « L’interrogatoire du patient, c’est une discipline qu’il faut avoir dans les CPCT et les autres associations de psychanalyse appliquée […] Indépendamment du diagnostic, l’interrogatoire clinique consiste à capter un symptôme en trois phrases, décrire, serrer littérairement le phénomène dans des formules ».

Dans le fond, la question du diagnostic – qui rejoint celle de la structure – appartient à la logique du tout en tant que les éléments qui la composent forment un système clos sur lui-même. Bien sûr, les éléments peuvent changer de place, mais toujours à l’intérieur du système. Quand on dit d’un sujet qu’il est psychotique, c’est que, chez lui, quelque chose fait défaut au regard du système œdipien et que son déficit se mesure à la norme phallique du pour tous, qui instaure la loi du manque et la négativation de la jouissance qui lui est consubstantielle.

C’est par le biais de la jouissance féminine que Lacan va isoler une jouissance qui échappe à la castration. Une jouissance qui n’est pas symbolisable, négativable, qui est indicible, et à ce titre, qui a des affinités avec l’infini non dénombrable. À la différence de la jouissance phallique dénombrable, comptable – puisqu’on peut en compter les coups, même à l’infini –la jouissance féminine, elle, ne peut pas se compter, se dire, se savoir. Elle s’éprouve tout au plus, mais reste indicible, incalculable. Une part de la jouissance objecte à la loi du Nom-du-Père et à la castration, c’est-à-dire échappe à la loi du langage.

Dans son cours « L’Un tout seul », J.-A. Miller précise que dans la suite des Séminaires xviii, xix et xx, et dans son écrit intitulé « L’étourdit », Lacan cerne le propre de la jouissance féminine, mais qu’il n’en n’est pas resté là, il l’a généralisé jusqu’à en faire le régime de la jouissance comme telle. « Il a aperçu que jusqu’alors dans la psychanalyse, on avait toujours pensé le régime de la jouissance à partir du côté mâle, et ce qui ouvre sur son dernier enseignement, c’est la jouissance féminine conçue à partir du régime de la jouissance comme telle » 3. « La jouissance comme telle, c’est la jouissance non œdipienne, c’est la jouissance soustraite à la machine œdipienne, c’est la jouissance réduite à l’événement de corps » 4. Dans son tout dernier enseignement, Lacan va la généraliser à tout être parlant, qu’il soit homme ou femme. C’est d’avoir généralisé la formule de la sexuation féminine qu’il en vient à dégager le sinthome. En effet, c’est à partir des restes symptomatiques, au-delà de la traversée du fantasme, qu’une jouissance rétive au sens œdipien finit par s’isoler comme pur événement de corps, soit comme hors dialectique signifiante.

Avec la passe du sinthome formalisée depuis quelques années par J.-A. Miller et mise au jour dans les témoignages de passe, il est effectivement question de savoir-y-faire avec ce qui ne se négative pas, ne se traverse pas, ne se domestique pas et que Freud nommait « les restes symptomatiques ». C’est en quoi la psychanalyse pure enseigne la psychanalyse appliquée qui s’occupe de la thérapeutique : la jouissance ne se transcende pas, elle se reconfigure autrement, tandis que le symptôme ne s’éradique pas, ne s’éduque pas. Au mieux, il se manie de façon plus satisfaisante pour le sujet qui pourra, dans le meilleur des cas, en faire un usage plus créatif que celui auquel le vouait son impuissance fantasmatique.

Cette logique mise en acte dans l’outre-passe, dans l’élaboration des AE après la passe, va ouvrir dans le même temps sur un autre abord de la clinique, celle non plus du cas comparable à un autre, mais celle de l’incomparable singularité de chaque parlêtre. « Un cas particulier, ça n’est pas le cas d’une règle, ça n’est pas l’exemplaire de l’universel, ça n’est pas l’exemplification du général, et la pragmatique est précisément la discipline qui tente de trouver la règle à partir du cas particulier […]. Dès lors, le cas particulier, c’est une chose de finesse » 5. C’est dans ce hiatus, dit J.-A. Miller, que se glisse la pratique du contrôle censée colmater la brèche entre structure et contingence.

Ainsi au CPCT se jaugent les dits du patient entre structure et contingence, entre logique du tout et du pas-tout. On peut faire entrer le cas dans une catégorie ou bien s’atteler à l’attention de sa langue singulière, voire de son bien-dire, qui pourra, si une rencontre se produit, donner une chance au sujet, désarrimé de son inconscient, de renouer avec le lien social qui est toujours affaire de discours.

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* Texte issu de la journée organisée par l’ACF-Belgique en collaboration avec la FIPA sous le titre « Le réseau et l’exception », le samedi 19 janvier 2019.

1 Miller J.-A., « Vers PIPOL 4 », Mental, n° 20, p. 189.
2 Ibid. , p. 187.
3 Miller J.-A., « L’orientation lacanienne, L’Un tout seul », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 2 mars 2011, inédit.
4 Ibid.
5 Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Choses de finesse en psychanalyse », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 12 novembre 2008, disponible sur le site internet de l’ECF : https://www.causefreudienne.net/wp-content/uploads/2014/08/Choses-de-finesse-I.pdf



Sur le bord du réseau

 

Les travaux préparatoires à cette journée, ainsi que ceux que nous avons entendus ce matin, ont bien mis en valeur qu’il y avait pour nous réseau et réseau *. Nous distinguons et privilégions « le réseau de fait », comme s’exprime Alfredo Zenoni, c’est-à-dire le réseau que le sujet se constitue, le réseau dont il est à l’origine, un réseau qui s’est édifié sur la base d’un transfert soutenu par un désir qui ne soit pas anonyme – le transfert, la seule institution qui compte à nos yeux, rappelait Caroline Leduc ce matin. Et puis il y a le réseau de soins qui s’impose au patient comme au praticien et dont la volonté est parfaitement anonyme, insituable, noyé dans une bureaucratie sanitaire acéphale.

Penchons-nous un instant sur ce nouveau dispositif qui tisse sa toile depuis l’instauration des plans de santé mentale dans toute l’Europe amorcée par la conférence inaugurale de l’OMS à Helsinki en 2005.

Bien qu’acéphale, il apparaîtra rapidement que cette bureaucratie se pose comme autoritaire. Enrobé dans un discours faussement rassurant, elle dicte ses dogmes et passe en force afin d’imposer son modèle. Ce modèle s’avère purement motivé par des ambitions gestionnaires qui réduisent le soin à l’organisation des flux, au tri des usagers et à l’indication de traitement. Dans ce modèle managérial l’usager est d’abord une « force de travail à rétablir » ou à recycler et surtout à remettre sur le marché à brève échéance. Les maîtres mots sont « traitement orienté solution, auto-assistance accompagnée, psycho-éducation, promotion de l’autonomie ». L’objectif est de réduire au maximum les lieux d’accueil résidentiel – délocalisation requise pour alléger une charge sociale excessive dans une société de plus en plus illibérale mais aussi plus subtilement parce que ce mouvement épouse la dynamique d’individuation du monde contemporain. Guillaume Leblanc le dit très bien lorsqu’il souligne que l’humain dans ce nouveau modèle est « assigné à résidence dans son corps et dans sa tête »i. Les lieux d’accueils résidentiels constituent pourtant un refuge nécessaire pour ceux qui ne peuvent se tenir que sur un bord.

Comment est-on arrivé à cette assignation à résidence ? par la mise entre parenthèse progressive de l’idée même d’une vie psychique, syntagme qui n’est plus utilisé que dans nos cercles. « L’expression même de vie psychique donne [pourtant] à la biologie de la vie une épaisseur considérable »ii souligne Leblanc. L’effacement du concept de vie psychique est mis en œuvre par la promotion de l’autonomie qui n’est en fait qu’un euphémisme pour désigner une auto-discipline à une adaptation généralisée. Les moyens pour obtenir cette auto-discipline sont la réduction de la vie psychique à la cognition et au comportement. Il s’agit de rabattre le mental sur des fonctions cérébrales, « la cognition et le comportement sont les moyens de mettre au pas les désirs de la vie psychique »iii

Il ne reste plus qu’à faire circuler un patient identique à lui-même, non divisé, discipliné, dans un réseau sans avenir dans lequel même la porte « suicide-assisté » est prévue. Pour permettre une bonne gestion du réseau, une seule chose doit être évacuée du processus : ce qui permet au sujet de sortir de lui-même c’est-à-dire sa parole, sa demande articulée, ses désirs paradoxaux et tout ce qui résonne de « l’écho dans le corps du fait qu’il y a un dire »iv, autrement dit sa vie pulsionnelle conscientisée par sa qualité d’être parlant.

Nous nous tenons donc sur le bord de ce réseau sans avenir, nous refusons d’y collaborer, nous sommes prêts à faire sécession. Notre extra-territorialité pourrait nous pousser jusqu’à être hors du monde – ce n’est pas notre choix, nous nous tenons sur la brèche – on nous le reproche assez…

Quoi qu’il en soit nous sommes plongés dans ce monde du réseau des circuits de soins. Comment maintenir alors l’épaisseur respirante de la vie psychique ? Nous cherchons pour le moins à être un caillou dans la chaussure de la santé mentale et à ne pas lui emboîter le pas, à faire l’impair, le retardateur, c’est insuffisant sans doute. Jacques-Alain Miller parlait en 2017 à Turin du psychanalyste-hérétique, autrement dit celui qui fait des choix, choix forcé sans doute mais pour vaincre un pur déterminisme. Disons que nous tenons une position de prudence engagée car nous voyons combien la toile du réseau de santé mentale se confond toujours plus avec celle du contrôle sanitaire. Nous sommes noyé dans ce que Foucault nommait « biopolitique », qui asservit les corps à coups de renforcement opérant, opération dont le psychologue se fait le bras armé. Lacan observait dès 1966, dans « la Science et la vérité », que la glissade des psychologues sur ce toboggan qui relie le Panthéon à la Préfecture de Police annonce son échec. Il reprenait là un bon mot de Canguilhem auquel Lacan ajoute que la psychologie a trouvé dans cette glissade « les moyens de se survivre dans les offices qu’elle offre à la technocratie. »v Entendez ce que ça veut dire aujourd’hui : en Belgique depuis que les psychologues sont devenus des agents de santé en 2015, ils sont devenus, non plus de fait, mais de droit, des agents de l’ordre public. C’est pourquoi nous nous sommes battus pour que la psychanalyse ne rejoigne à aucun titre le rang des psychothérapies d’état. Jacques-Alain Miller tranche cette question on ne peut plus clairement : « Nous pouvons donc prendre sur ce point une position univoque sur le rapport de la psychanalyse et de la santé mentale. Le psychanalyste comme tel n’est pas un travailleur de la santé mentale. Peut-être est-ce là le secret de la psychanalyse – malgré tout ce que l’on peut penser et dire pour justifier ce rôle en termes d’utilité sociale »vi Fin de citation. C’est parce qu’il ne donne ni ne promet la santé mentale que le psychanalyste ou l’analysant civilisé ne peuvent exercer leur pratique qu’en porte à faux du réseau de santé mentale, d’une part en le combattant du dehors par une pratique sérieuse de la psychanalyse qui commence par ne pas cesser de s’analyser et qui se poursuit dans le contrôle de la pratique, d’autre part en se faisant cailloux dans la chaussure, à être un résistant au-dedans afin de maintenir l’épaisseur d’une vie psychique respirante. Je cite encore Leblanc : « La vie psychique est en souffrance quand elle ne parvient pas à se déployer, à s’animer. Le sens de l’analyse est une certaine réappropriation du pouvoir créateur de la vie psychique. »vii

Miller a pu faire valoir l’utilité sociale de l’écoute dans un article fameux paru dans le Journal le Monde du 30 octobre 2003. Ce n’est pas pour autant qu’il considère l’écoute comme le fin mot de la psychanalyse – loin s’en faut. S’en est le premier terme, l’écoute attentive et bienveillante de la parole d’un qui souffre. Si l’on s’oriente de la psychanalyse c’est que l’on s’abstient de répondre trop vite, on retient son geste, sa parole, son acte. On le retient dans une prudence active – car acte il y a. Ce qu’on ne pratique pas c’est le « traitement orienté solution » car la solution est ce qui vient résoudre un problème alors que pour nous l’être parlant n’est pas « un problème » mais il est une question, une question d’abord pour lui-même – le bavardage doit prendre la tournure de la question, notait Patricia Bosquin-Caroz – je cite Lacan dans sa Question Préliminaire : « Car c’est une vérité d’expérience pour l’analyse qu’il se pose pour le sujet la question de son existence […] concernant son sexe et sa contingence dans l’être, à savoir qu’il est homme ou femme d’une part, d’autre part qu’il pourrait n’être pas »viii. S’il s’agit de permettre au sujet de poser la question de ce qu’il est pour lui-même c’est pour qu’émerge ce qu’il est comme tel, dans son essence de sujet, à savoir une réponse du réel. C’est là où je retrouve le thème de cette séquence, d’une clinique sur le bord. Car il se trouve des sujets qui ne peuvent si aisément répondre d’eux-mêmes. C’est par ce biais que je propose de prendre le bord du réseau. Je prends le fil que tisse Miller dans « Santé mentale et ordre public » : « La psychanalyse est un traitement qui s’adresse au sujet de plein droit » autrement dit un sujet qui peut répondre de ce qu’il fait ou de ce qu’il dit mais qui en même temps peut s’apercevoir que lorsqu’il ne peut en répondre, c’est qu’il y a un souci et c’est ce qui l’amène à consulter. Il y a tout un empan dont il s’agit de prendre la mesure quant à la distance qu’un sujet peut prendre ou pas avec ce qu’il dit ou fait. Sur le bord du réseau on rencontre des sujets qui ne peuvent si aisément juger de ce qu’ils disent ou font – ils sont emportés dans leur propre mouvement et se confondent avec eux-mêmes. C’est ce que Lacan exprime en disant qu’ils ont l’objet dans la poche. Pas de distance entre l’être et la parole. Ce qui pousse ces sujets à court-circuiter la jouissance ordonnée par la castration. Ils ne peuvent se maintenir que dans l’inséparation d’une jouissance sans frein, addictive, dans laquelle se célèbre les noces de la vie vide avec l’objet indescriptible. L’intolérable de l’inséparation peut mener à des tentatives d’extraire cette jouissance mauvaise par la chirurgie ou l’automutilation. Il y a une affinité mortelle entre l’inséparation et la négation de toute division subjective dans le réseau sans transfert.

Le sujet comme réponse du réel participe par essence d’un « se faire jeter ». L’être parlant risque donc sans cesse de se pousser par-dessus bord, de se faire rebut – comme le notait Caroline Leduc, il faut en savoir un bout sur son statut de rebut à soi pour faire notre travail. C’est à cette dimension de rebut que s’est intéressé Freud. C’est par cette voie qu’il a découvert l’inconscient, sous la forme précisément « de ces déchets de la vie psychique, de ces déchets du mental que sont le rêve, le lapsus, l’acte manqué et, au-delà, le symptôme »ix. C’est la voie de la psychanalyse, que retrace pour nous Jacques-Alain Miller, de prendre ces déchets de la vie psychique au sérieux et d’y trouver son salut, un salut par les déchets, autrement dit un salut qui est l’envers du salut par les idéaux. Le salut par les idéaux serait l’opération par laquelle nous chercherions à faire reconnaître par l’Etat les bienfaits de la psychanalyse. Se serait s’inscrire dans le réseau et y croire, le prendre au sérieux, refuser d’en faire un semblant et s’appuyer sur les identifications proposées par le maître. Par cette voie on opère un forçage qui ramène les sujets désinsérés, sur le bord du réseau à la table du banquet pour tous, chacun dans sa catégorie de symptômes, désubjectivés et conformes.

La pragmatique psychanalytique de la désinsertion prend en compte l’abus qui consiste à vouloir le bien de l’autre. Monique Kusnierek a mis en valeur pour nous au moment de sa passe le dire de Lacan que la psychanalyse décharite. Il s’agit de redonner au sujet les clés de son symptôme, c’est-à-dire de sa jouissance, autant que faire se peut. Une première version est de faire de la cure une paranoïa dirigée c’est-à-dire mobiliser le moi pour éviter que le sujet ne se fasse rebut de la volonté de jouissance de l’Autre.

Mais les sujets sur le bord sont précisément ceux qui sont incapable de paranoïa par défaut d’un discours arrimé, et de ce fait ils ne se trouvent pas pris dans le lien social. Ils flottent comme dit Lacan entre deux discours, voire se trouve hors discours. Avec ces sujets on cherche, relève Miller dans ce texte, à accomplir une identification « qui permette au sujet de trouver sa place dans l’une des multiples routines dont est faite l’organisation sociale et qui ont pour propriété de stabiliser le rapport du signifiant et du signifié, le rapport du sujet aux grandes significations humaines »x.

Mais ici encore, si l’on croit trop à la santé mentale, au réseau et à ses indicateurs, si l’on prend le réseau au sérieux, là où on pourrait en faire un usage de semblant, on risque alors d’épingler brutalement le sujet dans une classe de symptômes en l’inscrivant sous un signifiant maître. Ce serait produire une identification strictement signifiante. Il s’agit au contraire précise Miller de produire une identification de jouissance au lieu de l’Autre – ce qui signifie de produire un tenant lieu de fantasme. C’est beaucoup plus coton puisqu’il faut alors obtenir un certain consentement à ce que soit prélevé une parcelle de jouissance dont on puisse faire un objet de narration comme équivalent au scénario du fantasme.

Ce que nous proposons est ainsi l’envers de la biopolitique, pour reprendre le titre de l’ouvrage d’Éric Laurent, l’envers de l’enfermement dans le formatage de la biopolitique. Si la biopolitique est ce qui asservit le corps, celui-ci échappe sans cesse aux identifications prêtes-à-porter. « La jouissance le déborde, le surprend, le traumatise ». La psychanalyse, je cite Laurent, accueille ce corps en tant qu’il parle de ce trauma »xi.

C’est parce qu’elle se préoccupe de l’être qui parle avec son corps que la psychanalyse pourra répondre aux impasses criantes du lien social pris en étau dans un réseau réduit à l’abscisse et l’ordonnée d’un tableau excel.

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* Texte issu de la journée organisée par l’ACF-Belgique en collaboration avec la FIPA sous le titre « Le réseau et l’exception », le samedi 19 janvier 2019.

i Le Blanc Guillaume, « L’inévaluable – Actualité de Canguilhem », Politique Psy, La Cause freudienne N°57, p. 116.

ii Ibid p. 119

iii Ibid.p. 118

iv Lacan J., Le Séminaire, Livre XXIII, Le Sinthome, p. 17.

v Lacan J., « La science et la vérité », Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p. 859.

vi Miller J.-A., « Santé mentale et ordre public », Mental, n°3, Janvier 1997, p. 18.

vii Le Blanc Guillaume, op. cit. p. 122

viii Lacan Jacques, « Question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p. 549.

ix Miller J.-A., « Le salut pas les déchets », Mental 24, avril 2010, p. 9.

x Ibid.

xi Laurent E., L’envers de la biopolitique, Paris, Navarin, le Champ freudien, 2016.




Extrait

Le but de la Journée de clinique et politique psychanalytiques en institution, organisée par l’ACF-Belgique en collaboration avec la FIPA, et intitulée « le Réseau et l’Exception » était, comme l’indiquait Dominique Holvoet dans l’argument, de réinterpréter le terme de réseau à la lumière de la psychanalyse *. Le réseau est un signifiant de la modernité, du Maître contemporain et de sa bureaucratie autoritaire associée au management des individus. Mais il a aussi ses lettres de noblesse et ses intérêts : la Résistance en est certainement l’exemple historique le plus éminent, les réseaux ferroviaires et autoroutiers nous facilitent quotidiennement la vie tandis que les divers réseaux sociaux qu’internet nous permet, démontrent tout à la fois leur formidable utilité et leurs multiples dangers.

Les travaux préparatoires à cette journée ont décliné de diverses manières l’opposition dialectique entre d’une part le réseau en tant qu’il est relié à un idéal de soins et de contrôle et d’autre part le réseau qu’un sujet peut se constituer à partir du transfert, du lien de confiance, qui va lui permettre de faire relais avec d’autres intervenants dans ou en dehors de l’institution. Le réseau sur mesure choisi par le sujet se situe dans une logique du pas-tout, non bouclée, et duquel la volonté du bien de l’autre est extraite, à l’opposé du réseau de soins que veulent toujours davantage nous imposer les autorités politiques, de gauche ou de droite.

Aux réseaux des protocoles et de la norme, nous avons effectivement opposé des cas exceptionnels et singuliers en lien avec l’invention d’analysants civilisés. Ces sujets ont été accueillis ou reçus dans des lieux qui sont des abris, des enclaves face au discours du Maître. Toutes les interventions de cette journée ont démontré la pertinence d’opposer au réseau du contrôle sanitaire, du ready-made, le réseau haute-couture constitué par le transfert que le sujet accorde à un Autre et puis à d’autres.

Mais on peut se poser la question de savoir ce qu’il y a de psychanalytique dans notre action en institution ? Nous avons, au cours de cette journée, pu repérer qu’il y a parfois « du psychanalyste ». Lorsque cela se passe, c’est toujours en lien d’une manière ou d’une autre avec l’un des pieds du tripode que constituent la cure, le contrôle et l’Ecole. Pour que la psychanalyse appliquée soit effectivement psychanalytique, elle doit être nécessairement nouée à la psychanalyse pure et donc à la passe.

Il s’agit dans nos institutions de viser non pas à davantage d’identifications du sujet mais bien à l’identification d’une jouissance au lieu de l’Autre. C’est ce que peut également enseigner la fin de la cure analytique quand elle aboutit à nommer une jouissance illimitée, et qu’elle parvient ainsi à mettre un bord à ce qui sinon n’avait pas de limite. Ce qui donne la possibilité d’un savoir-y-faire avec son sinthome. Si nous voulons que la psychanalyse en institution ne soit pas une pratique rabattue, amoindrie, bâtarde, elle doit viser le point-même de cette nomination du signifiant qui manque dans l’Autre, c’est-à-dire s’orienter du réel et se préserver de tous les effets imaginaires.

Avant Freud, la psychanalyse n’existait pas, il est le premier à forer un trou dans le discours de son époque pour faire une place à la vie psychique. Lacan s’est battu pour que les psychanalystes eux-mêmes ne rebouchent pas le trou creusé par Freud. Avec la précieuse lecture que Jacques-Alain Miller a fait de son enseignement, et les nombreux textes qu’il a écrit sur les institutions, nous avons une mine précieuse de laquelle tirer les cailloux à placer dans les chaussures du Maître pour empêcher la machine de tourner rond. Jamais la place de la psychanalyse ne sera assurée, nous ne pourrons jamais nous reposer, le réveil s’impose aujourd’hui tout autant qu’hier.

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* Texte issu de la journée organisée par l’ACF-Belgique en collaboration avec la FIPA sous le titre « Le réseau et l’exception », le samedi 19 janvier 2019.