Rencontrer un psychanalyste : « une chance de dissiper les malentendus avec soi-même »

Invité à commenter un extrait au choix de l’interview de Jacques-Alain Miller « Les prophéties de Lacan », du 18 aout 2011, j’ai retenu cette formule qu’il utilise à la fin [1].

J’ai choisi cette formule, car elle accroche et interpelle ; d’habitude, le malentendu, pense-t-on, est avec l’autre. Dans la psychanalyse, nous soutenons qu’il y a un autre nous-même, c’est l’hypothèse de l’inconscient. « Le moi n’est pas maître en sa demeure ». Nous ne sommes pas qu’individus, c’est-à-dire des entités autonomes indivisibles, l’altérité nous concerne et nous constitue au plus intime de nous-mêmes. Nous sommes autres à nous-mêmes et c’est bien souvent une étrangeté, une discordance, une fausse note, qui peuvent nous inciter à rencontrer un analyste.

La formule de J.-A. Miller m’évoque aussi celle de Lacan, adressée à quelqu’un qui venait lui demander une analyse : « Est-ce que vous allez vous entendre avec moi ? », formidable équivoque, puisqu’il s’agit aussi de s’entendre soi-même, quand on parle à l’analyste. Je suis toujours étonné de constater avec quelle rapidité les personnes que nous recevons au CPCT, et qui n’ont souvent aucun rapport à la psychanalyse, se saisissent de ce dispositif avec pertinence et efficacité. Après la découverte, souvent déconcertante, du discours analytique, c’est-à-dire d’un interlocuteur disponible, accueillant, sans intentions, silencieux, mais pas forcément, et qui ne propose pas de protocole ou de réorientation, très vite, ils inventent des façons d’utiliser leur interlocuteur.

Dans sa 2e leçon [2], après avoir critiqué la théorie des névroses de Janet, Freud évoque sa propre approche : « Ce qui m’importait avant tout, c’était la pratique. » Il en est ainsi aujourd’hui dans les CPCT : faire vivre le discours analytique passe par la pratique. C’est l’accueil au CPCT qui est singulier, et qui permet la rencontre, ce qui ne se trouve (presque ?) plus ailleurs, et dont l’efficacité se vérifie tous les jours. C’est la suspension de l’utilité directe, comme le formulait J.-A. Miller. Notre façon de faire interpelle nos interlocuteurs et nos partenaires qui nous adressent des personnes ou subventionnent notre action, souvent sans bien comprendre ce que nous faisons.

À notre époque, un appel téléphonique conduit souvent à une réponse automatisée qui n’est que la transposition mécanique des protocoles que d’autres utilisent dans les entretiens. De plus en plus d’organismes ne permettent même plus l’appel : ainsi, par exemple, les conseillers de Pôle emploi vous appellent, sans que vous n’ayez la possibilité de le faire. C’est vous qui êtes à leur disposition, pas l’inverse. La notion de service public cède le pas à l’asservissement du public. La colère gronde…

Le CPCT est un formidable observatoire des mutations sociales, nous y sommes « en prise directe sur le social » [3]. Nous savons faire avec ceux qui peinent à rentrer dans les cases et les protocoles préétablis. Nos interlocuteurs institutionnels sont d’ailleurs très curieux de nos retours, certains d’entre eux lisent nos rapports d’activité avec grand intérêt.

Les personnes qui viennent jusqu’à nous sont pour une grande part en-deçà de la demande, ils ne savent pas demander, n’ont pas l’idée qu’on puisse demander, où que quelqu’un puisse recevoir, entendre, ce qu’ils auraient à dire. Pour certains il est difficile de concevoir que quelqu’un les attende. C’est pourquoi nous continuons à donner des rendez-vous à une personne qui a pourtant été absente à de nombreuses reprises. Quelques fois plusieurs tentatives sont nécessaires, ou un temps long, avant de rencontrer quelqu’un.

Dissiper les malentendus donne l’idée qu’on puisse entendre, s’entendre, au moins de temps en temps… Mais le discours analytique invite aussi à se faire lecteur de ce qui se passe, de la façon dont on le comprend. Il s’agit de produire la subjectivité, pour prendre position quant à ce qui nous arrive. Cela produit des effets. De moins en moins de personnes ont d’a priori favorables à la psychanalyse, ce qui nous permet de continuer, ce sont les effets que notre travail produit auprès de ceux que nous recevons. Les personnes qui nous font confiance, avec lesquelles nous soignons nos liens, y sont sensibles, mais c’est aussi le bouche-à-oreille qui est à l’origine d’un nombre toujours croissant d’accueils. La psychanalyse permet une forme originale de lien social qui aide à respirer…

* Jérôme Lecaux est le directeur du CPCT-Lyon.

[1] Le Point : « Et la psychanalyse dans tout ça ? »
J.-A. Miller : « Pour le ‘‘Un’’ égaré, c’est toujours la chance inouïe d’établir avec l’Autre un rapport où les malentendus que vous avez avec vous-même ont une chance de se dissiper. »
(Miller J.-A., « Les prophéties de Lacan », entretien, Le Point, 18 août 2011, disponible sur internet).

[2] Freud S., Cinq leçons sur la psychanalyse, Paris, Payot, 1966.

[3] Cf. PIPOL 3 : « Psychanalystes en prise directe sur le social », Paris, 30 juin et 1er juillet 2007, actes publiés dans Mental, n°20, mars 2008.