En 1977, Lacan s’interroge : que sont devenues les hystériques freudiennes et qu’est-ce qui remplace leurs symptômes d’autrefois1 ? Les remaniements de la doctrine analytique font apparaître différentes versions de l’hystérie, entremêlées les unes aux autres. La première est l’hystérie dans sa version traumatique, que Freud rencontre auprès de Charcot. Dans ce que Freud et Breuer nommeront l’hystérie de conversion, l’affect lié à une représentation psychique s’incarne spécialement dans des symptômes corporels. Avec l’hystérie de défense, Freud découvre une temporalité particulière, celle de l’après-coup, et ouvre une voie où Lacan situera plus tard un pathétique spécifique à l’hystérie face au réel du sexe : le dégoût, un très peu pour moi, qui constitue une défense primaire du sujet2. Lorsqu’il abandonne l’hypnose au profit de l’écoute de ses patients, Freud invente une nouvelle version qu’on pourrait nommer l’hystérie sous transfert et qui lui permet de forger les concepts d’inconscient et de refoulement. Mais avec Dora, Freud se prend les pieds dans le tapis : croyant n’avoir pas su se rendre à temps maître du transfert, il méconnaît le véritable objet de sa patiente, Mme K., et, par-delà, son questionnement sur le mystère de sa propre « féminité corporelle3 ».
Dora, fera remarquer Lacan dans son Séminaire III, « n’est qu’une petite hystérique, elle a peu de symptômes4 ». Ceux-ci ont une valeur signifiante : tout ce qu’elle dit, rêve, manifeste « ne prend son sens qu’en fonction de la réponse à formuler sur cette relation fondamentalement symbolique – Suis-je un homme ou suis-je une femme ?5 » La relecture lacanienne déplace ainsi la perspective de l’étiologie de l’hystérie à la structure : les symptômes de Dora s’ordonnent à une question qui engage sa position de sujet, son rapport à la castration, à la sexuation et au désir. Plus tard, avec la formalisation des quatre discours, Lacan fera de l’hystérie un mode de lien social où, mettant en avant son symptôme, le sujet somme le maître de produire un savoir sur la jouissance, pour mieux le pousser au dévoilement de son impuissance. Mais ce montage signe aussi l’identification phallique de l’hystérique : ce qu’elle veut finalement obtenir du maître, c’est la preuve qu’elle occupe pour lui une place d’exception.
Suivant la voie ouverte par Freud, Lacan n’a cessé de se laisser guider par les hystériques, « comme par une rampe6 », jusque dans son dernier enseignement où une nouvelle version de l’hystérie se dessine, soutenue par cette armature qu’est l’amour pour le père7. Dans l’hystérie, le roc sur lequel peut buter l’analyse n’est-il pas le père impuissant ou mort en tant que signifiant-maître du sujet ?
Le sujet hystérique ne cesse pourtant d’interroger ce signifiant-maître auquel il n’est pas soudé. N’est-ce pas dans cet écart que réside la force d’interrogation du discours hystérique, plus que jamais nécessaire à notre époque ?
Alice Delarue
1. Lacan J., « Propos sur l’hystérie », Quarto, n°2, 1981, p. 5.
2. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Extimité », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 20 novembre 1985, inédit.
3. Lacan J., « Intervention sur le transfert », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 220.
4 .Lacan J., Le Séminaire, livre III, Les Psychoses, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1981, p. 105.
5. Ibid., p. 193.
6. Lacan J., « Propos sur l’hystérie », Quarto, op. cit., p. 7.
7. Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre », texte établi par J.-A. Miller, leçon du 14 décembre 1976, Ornicar ?, n°12/13, décembre 1977, p. 12.

