
Dans Sortir de la maison hantée, la journaliste Pauline Chanu s’élève contre la persistance du terme d’« hystérie » dans le discours commun pour disqualifier la parole des femmes victimes de violences. « Là où l’hystérique apparaît, là où son nom est prononcé, il y a une volonté de faire taire1 », avance-t-elle. L’hystérique tend ainsi à se confondre avec la femme que l’ordre patriarcal réduit au silence. Car à cette critique s’ajoute une accusation maintes fois ressassée : la psychanalyse aurait participé à l’effacement des violences subies par les femmes en abandonnant le traumatisme au profit du fantasme.
Dans les Études sur l’hystérie, Freud et Breuer rapportent le symptôme hystérique à une scène traumatique dont l’affect n’a pu être élaboré. Ils précisent déjà que « c’est évidemment de la sensibilité du sujet considéré […] que dépendent les effets du traumatisme2 ». La méthode cathartique vise à retrouver la scène et à libérer l’affect qui lui était attaché. En 1897, Freud renonce à sa neurotica, qui rapportait l’étiologie des névroses à une scène de séduction sexuelle infantile réellement advenue. Cet abandon de la théorie de la séduction « relève d’une révision clinique et non pas d’un recul devant la vérité3 ». Freud ne conclut pas que ces scènes n’ont pas eu lieu, mais met en question leur caractère nécessaire dans la formation de la névrose, tandis qu’il en vient à accorder au fantasme et à la réalité psychique une place déterminante. Là où était supposée une linéarité entre la cause et l’effet, la clinique introduisit un point d’interrogation.
La jeune Emma lui avait déjà permis de dégager la logique de l’après-coup : « Nous ne manquons jamais de découvrir qu’un souvenir refoulé ne s’est transformé qu’après-coup en traumatisme.4 » L’événement qui se produit dans la réalité ne se confond donc pas avec ce qui fera trauma pour un sujet.
La boussole de Freud reste l’avancée du traitement de ses patients. Elle le conduit à se séparer de Breuer, à abandonner l’hypnose et la catharsis au profit de l’association libre, mais aussi à remanier ses propres hypothèses à mesure que la clinique les met à l’épreuve. La question du traumatisme ne disparaît d’ailleurs pas avec la neurotica. Dans Au-delà du principe de plaisir, les rêves traumatiques, qui ramènent le malade à la situation de l’accident, montrent l’échec de la fonction du rêve comme accomplissement de désir et conduisent Freud à faire l’hypothèse de la contrainte de répétition. Ce qui a fait effraction et n’a pu être lié psychiquement fait retour5.
La clinique de l’hystérie a enseigné à Freud qu’entre un événement traumatique et le symptôme prennent place l’affect, la défense, le refoulement, le fantasme, et la répétition. Rabattre les dires d’un sujet sur la réalité d’un événement, assigner d’avance au symptôme sa cause et au sujet la vérité de ce qu’il a à en dire, n’est-ce pas justement une manière de faire taire ? C’est en considérant la voie ouverte par la parole de l’hystérique qu’est née la psychanalyse.
Maïtena De Zabaleta-Bical
1. Chanu P., Sortir de la maison hantée, Paris, Les Insolentes, 2024, p. 20.
2. Breuer J., Freud S., Études sur l’hystérie, Paris, PUF, 1956, p. 3.
3. Communiqué de presse de l’École de la Cause freudienne, « La psychanalyse n’est pas un obstacle au traitement judiciaire de l’inceste : réponse à une lecture réductrice », MediaConnect, 25 juillet 2026, disponible sur internet.
4. Freud S., « Esquisse d’une psychologie scientifique », La Naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, 1956, p. 366.
5. Freud S., Au-delà du principe de plaisir, Paris, Points, 2014, p. 95.

