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« Mâlaise » dans la civilisation

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« Le diable est sorti de sa boîte » [1], nous rappelle Jacques-Alain Miller, pointant la difficulté des hommes à se situer face à la féminisation du monde. Ce mouvement s’accompagne d’un durcissement des positions viriles. Car « [l]à où le semblant phallique ne régule plus si bien la jouissance par le symbolique, indique Aurélie Pfauwadel, nous assistons au retour en force dans le réel d’une virilité grimaçante, machiste et belliqueuse, qui s’affiche de façon toujours plus décomplexée » [2]. Sur les réseaux sociaux, la résistance s’organise : la manosphère regroupe des communautés diverses tels les MGTOW – Men Going Their Own Way. En France, les thèses masculinistes étaient peu visibles avant #MeeToo et #BalanceTonPorc, mais elles ont pris de l’ampleur. Dernièrement, le Youtubeur Papacito a fait grand bruit en publiant une vidéo polémique. Coup de pub réussi pour l’influenceur d’extrême droite qui appelle de ses vœux une revirilisation du monde [3].

La « disparition » du viril n’est pourtant pas neuve. Kojève, lisant Françoise Sagan, développe ce thème dès le milieu du XXe siècle [4]. Ce déclin n’est d’ailleurs pas pensable sans celui du père, repéré dès les années 1930 par Lacan. Cette déliquescence n’en finit donc plus, et certains continuent d’écoper désespérément alors que le paquebot sombre… La virilité est cependant en mutation depuis toujours.

En 1969, Lacan s’amuse que la psychanalyse n’ait encore rien formulé sur l’homme, le vir, si ce n’est que « grâce à l’analyse, […] il sait qu’à la fin, il est châtré » [5]. Si la castration vaut pour les deux sexes, elle n’est pas appréhendée de la même manière. Sur le plan imaginaire, cette comparaison « des corps mâle et femelle [fait] que l’homme se pense comme complet tandis que l’autre sexe serait marqué d’une irrémédiable incomplétude » [6]. Pour autant, l’homme est « un être lourd, gêné, embarrassé par l’avoir » [7]. La jouissance phallique est une jouissance du propriétaire. Or, si l’avoir confère à l’homme « une supériorité de propriétaire, [il] implique aussi la peur qu’on le lui dérobe » [8] son bien. L’homme est fondamentalement peureux. Les positions viriles de refus de la féminité semblent liées à l’angoisse de castration, à la peur du vol, rejoignant en cela les vieilles rengaines racistes sur l’étranger qui volerait le pain des autochtones.  

Freud a rencontré un point de butée dans l’analyse des deux sexes, le roc de la castration et son corrélat, le refus de la féminité, qui tendent à infinitiser la cure. Il y a pour les deux sexes une aspiration à la virilité, point que J.-A. Miller a précisé : la virilité est « de l’ordre du fantasme, […] elle repose sur un comblement, par petit a, de la castration fondamentale – marquée (– φ) – de tout être parlant » [9].

Notre époque est fluide. Les grands modèles n’ont plus la même puissance de captation et les idéaux se pluralisent, si bien qu’il est de plus en plus ardu de dire ce qu’est un homme aujourd’hui. L’Homme n’existe pas. Le macho, l’homme qui fait l’homme, celui qui s’y croit, est une figure surannée. Le pousse-à-l’homme des masculinistes de tout poil, cette surcompensation excessive témoignant d’une mascarade virile [10], laisse à penser que l’homme serait le sexe faible, celui sur la défensive, désorienté. Parodiant Lacan, avançons que si « un homme qui se croit roi est fou », un homme qui se croit homme ne le serait pas moins [11]. Cette virilité solide, non de semblant mais de substance, de corps, fait signe d’une certaine folie masculine contemporaine.

La psychanalyse lacanienne permet une sortie de l’impasse virile par la destitution du sujet de son fantasme phallique, ce qui rend possible de « lui faire dire oui à la féminité » [12]. Traverser le fantasme, faire l’expérience du « désêtre » [13], invite le mâle à percevoir la dimension du semblant et à composer avec, sans « aucun cynisme » [14]. Et peut-être est-ce là l’avenir de l’homme : sortir du dur, et composer avec le féminin. Donc messieurs : encore un effort… pour s’inventer en tant qu’homme !

[1] Miller J.-A., « “Lacan disait que les femmes étaient les meilleures psychanalystes. Et aussi les pires” », entretien, Lacan Quotidien, n°205, 11 mai 2012, publication en ligne.

[2] Pfauwadel A., « Virilités plurielles », La Cause du désir, n°95, avril 2017, p. 6, disponible sur le site de Cairn.

[3] Macé M. & Plottu P., « L’extrême droite obsédée par sa virilité », Libération, 13 juin 2021, disponible en ligne.

[4] Kojève A., « Le dernier Monde nouveau », Quarto, n°58, décembre 1995, p. 14-17. Et cf. Miller J.-A., « Bonjour sagesse », La Cause du désir, n°95, op. cit., p. 82 et sq., disponible sur le site de Cairn.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 398.

[6] Alberti C., « Argument. La femme n’existe pas », Grandes Assises virtuelles internationales de l’AMP 2022, disponible sur internet.

[7] Miller J.-A., « Des semblants dans la relation entre les sexes », La Cause freudienne, n°36, mai 1997, p. 11.

[8] Ibid., p. 12.

[9] Miller J.- A., « Progrès en psychanalyse assez lents », La Cause du désir, n°78, juin 2011, p. 196, disponible sur le site de Cairn.

[10] Cf. Miller J.- A., « L’orientation lacanienne. Donc. La logique de la cure », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 29 juin 1994, inédit.

[11] Lacan J., « Propos sur la causalité psychique », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 170.

[12] Miller J.-A., « Progrès en psychanalyse assez lents », op. cit., p. 197.

[13] Lacan J., « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 254.

[14] Alberti C., « Où sont les hommes ? Du fantasme à l’heure du déclin de la virilité », L’Hebdo-blog, n°100, 26 mars 2017, publication en ligne.

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