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« Liza et moi – Histoires de mères et de filles »

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Visuel : © David Ruellan

 

La question des relations entre mères et filles a fait couler beaucoup d’encre, et côté artistes, et côté psychanalystes [1]. Pour ne pas finir d’en parler, nous avons vu la pièce Liza et moi et avons pu constater à quel point ce « lien puissant et inextricable », comme le nomment les autrices, suscitent fascination et questionnement, comment aussi le théâtre reste un formidable terrain de jeux et de projections tant chez les comédiens que chez les spectateurs. Nous resterons marqués par le témoignage d’un homme dans la salle, pour qui la pièce venait révéler, réveiller, un point resté dans l’ombre dans ce qui se jouait de tortueux entre sa femme et sa fille, (pas) sans lui !

La pièce Liza et moi, écrite par Sandrine Delsaux et mise en scène par Sophie Thebault, nous plonge dans quinze tableaux, on pourrait dire quinze variations sur le thème de la relation mère-fille, et ce, de l’annonce lors de l’échographie où « une femme attend une fille » aux relations de femme à femme à l’âge adulte. Des tableaux tour à tour comiques, cyniques, émouvants, tragiques où le corps des mères, leurs paroles surtout, laissent des traces sur le corps des filles, laissent une empreinte dans ce que les filles peuvent vivre d’encombrant, à être fille ou à avoir cette mère-là. J’ai été frappée par quelque chose qui importe beaucoup aux psychanalystes, à savoir le cas par cas. Il n’y a pas dans la pièce de recette toute faite sur la relation mère-fille, pas d’idéalisation ou de dramatisation non plus, parti pris assumé des artistes, elles voulaient montrer les nouages et dénouages insidieux ou tempêteux, ceux qui parlent le plus. Le sous-titre l’indique d’emblée, histoires au pluriel. Si la psychanalyse est un discours construit autour d’un corpus théorique, ce qui prévaut c’est la logique singulière de chaque histoire. Et ce qui se dit et se joue dans la pièce se retrouve tout à fait dans les cures de patientes que nous recevons : les plaintes, l’impossibilité à faire sans la personne à qui on demande tout et qui ne nous satisfait pas. Et heureusement !

Nous avons eu en ce mois de mars un avant-goût des prochaines Journées de l’École sur « Femmes en psychanalyse ». Dans la pièce, la psychanalyse, est présente par petites touches. La metteuse en scène avait à cœur, dans l’après-coup de la pièce, que des psychanalystes viennent parler des relations mères-filles.

Nous avons fait entendre que Freud a été le premier à écouter les femmes, à entendre notamment ce qui ne se voyait pas d’emblée, les conflits psychiques. Conflit notamment pour la fille dans ce lien d’attachement particulier à la mère. Attachement qui peut virer à la haine, trouvant son origine dans l’intensité de la revendication d’amour de la fille vis-à-vis de sa mère ; celle-ci étant son premier objet d’amour.

Nous avons surtout fait entendre la voix de Lacan, qui pose que la fille attend plus de substance de la mère que de son père. Après avoir redit, dans L’étourdit que le rapport sexuel n’existe pas, c’est-à-dire qu’entre les hommes et les femmes, il n’y pas de rapport qui puisse s’écrire, pas d’harmonie en vue ni de relation prête à l’emploi, Lacan écrit : « À ce titre l’élucubration freudienne du complexe d’Œdipe, qui y fait la femme poisson dans l’eau, de ce que la castration soit chez elle de départ (Freud dixit), contraste douloureusement avec le fait du ravage qu’est chez la femme, pour la plupart, le rapport à sa mère, d’où elle semble bien attendre comme femme plus de substance que de son père, – ce qui ne va pas avec lui étant second, dans ce ravage. [2]»  En ce sens, Lacan indique que la fille attend de la mère un savoir-être féminin, un savoir sur le féminin. Si la mère reste silencieuse ou prise dans son propre manque, la rencontre peut être ratée, ce que l’on entend très bien dans la pièce et dans la vie ! Mais que peut-elle dire la mère sur ce qu’est une femme !

Lacan indique que « La femme n’existe pas  [3] », c’est un signifiant. Il n’y a pas un savoir préétabli qui dirait comment être femme. L’idéal est à ce titre mortifère. Les journaux féminins en sont gavés, de ces idéaux, de ces recommandations. On en a un aperçu avec la scène de la pièce qui s’intitule « De mère à fille » et son livre magique. Scène forte puisqu’après la lecture des conseils et autres formules, la comédienne jouant la mère, jette le livre.

Lacan parle également du ravage, qu’est pour la femme, bien souvent, l’homme. Il utilise sciemment le même signifiant, ravage, pour désigner le rapport entre la mère et la fille et entre la femme et son partenaire. Jacques-Alain Miller nous le rappelle dans L’os d’une cure : « Le ravage est le retour de la demande d’amour [4]  […] ». Ce ravage est également bien fréquent dans le transfert à l’analyste.

Une autre référence importante sur le ravage est le rapprochement du ravage et du ravissement. Marie-Hélène Brousse indique : « Entre le ravage comme revendication phallique ou penisneid et le ravage comme ravissement ou disparition, il n’y a pas d’opposition à proprement parler. C’est, dans la névrose, intimement lié. Dans un cas, l’accent est mis sur le signifiant du désir et donc la valeur, dans l’autre sur le corps, c’est-à-dire sur la marque, le signe et donc l’objet. [5] » La mère comme rapteuse du corps de l’enfant, c’est ce que nous montre très fortement le tableau de la pièce Ravages. Dans ce tableau, mère et fille ont dormi ensemble car la mère n’a pas laissé rentrer sa fille qui avait trop bu. Le rapproché du corps maternel est tout à fait insupportable pour la fille. Une référence cinématographique à La pianiste de Haneke avec Isabelle Huppert et Annie Girardot peut ressurgir. Mais aussi la Chose, nommé par Lacan pour qualifier l’innommable de l’inceste maternel. Dans la scène « Judy, Liza et moi… », le mot est lâché, viol, « je me sens violée par ma mère », explique une auditrice de l’émission de radio. Terrible. Mais le théâtre est là pour le transformer en comique, pas sans la psychanalyse[6]. Une des scènes intitulée « Mamans » montre ce que Lacan nomme hainamoration, subtil et terrible mélange d’amour et de haine. Et la scène « Coupez » en montre une parfaite illustration. La mère dit : « plutôt mourir que de jouer ce rôle (de mère) avec toi » – Pourquoi ? lui demande la fille. « Pourquoi ? Mais parce qu’en devenant ta mère, j’ai perdu tous les autres rôles de ma vie ! »  On voit là comment la mère évince la femme. À devenir mère, que devient la femme, celle qui n’est pas toute à son enfant ?

« Nous irons danser » pointe un autre moment délicat de la relation mère-fille, l’adolescence de la fille, le réel de la puberté peut rapprocher, on le voit bien avec la scène « Red Alice », mais aussi éloigner, sur fond de rivalité. Notamment dans « Nous irons danser », la mère dit : « tu dansais avec moi (…), tu faisais tout comme moi. » Oui un jour, la mère n’est plus tout à fait le modèle à suivre. La fille peut prélever quelques traits de sa mère, inconsciemment, des traits plus ou moins heureux, ce qui amène bien souvent les filles en analyse autour d’une répétition insupportable : je suis comme ma mère…

[1] Ce texte fait suite à une conversation après la représentation de la pièce « Liza et moi – histoires de mères et de filles », le 29 mars 2019 au théâtre de l’Odyssée à Levallois (92). Conversation entre des collègues de l’ACF Île de France (Xavier Gommichon, membre de l’ECF et délégué régional de l’ACF IdF, Véronique Outrebon et Emmanuelle Edelstein, membres de l’ACF IdF), la metteuse en scène et l’autrice.

Liza fait référence à Liza Minelli. Une des scènes de la pièce s’intitule « Judy, Liza et…moi », et la chanson Hello Dolly passe en bande son : Liza Minelli et Judy Garland chantent ensemble. Image d’un nouage mère-fille heureux, le temps d’une chanson…

[2] Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p.465.

[3] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975.

[4] Miller J.-A., L’os d’une cure, Paris, Navarin, 2018, p. 83-84.

[5] Brousse M.-H., « Ravage et désir de l’analyste », Ornicar, publication en ligne. https://www.wapol.org/ornicar/articles/mbr0207.htm

[6] L’auditrice est invitée à parler à une analyste présente sur le plateau de radio, hors antenne.

 

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