Depuis 2023, l’ACF en Île-de-France tient un séminaire itinérant, « Lire Lacan au fil du texte », dans les institutions psychiatriques. Plusieurs psychanalystes s’y rendent et proposent une lecture du Séminaire au sein d’un service de soins.
Lire Lacan n’est pas une évidence et éveille bien souvent des résistances. Le désir de vérité-toute bute contre l’« insupportable » difficulté à comprendre et cette langue, qui joue avec ses propres équivoques, fait glisser les concepts, ne se laisse pas saisir d’un coup. On revient au passage en question, on relit, on croit avoir compris, et puis ça s’évapore, on s’agace. Ce qu’on avait cru saisir se révèle être une projection de sens, une bonne forme qu’on avait plaquée sur le texte pour se rassurer. La tentation est grande de chercher un commentaire, un résumé, quelque chose qui permettrait de « comprendre » enfin : trouver la formulation qui résume, l’image qui illustre, la traduction qui fige le concept. Mais ce faisant, on reste du côté de l’imaginaire. On a produit du sens, pas une lecture, et c’est précisément là que quelque chose se perd.
Ce que Lacan appelle le sens, c’est le joint entre imaginaire et symbolique qui donne l’impression de comprendre, et qui arrête le déchiffrage. Mais ce qui résiste à la compréhension immédiate dans le texte de Lacan n’est pas un défaut de clarté, mais le signe que quelque chose du réel s’y loge, réel que le signifiant ne peut absorber complètement.
Prenons le tableau à neuf cases que Lacan propose dans le Séminaire X2. Il remplit les cases une à une, se rapprochant toujours plus de celle de l’angoisse donnant à penser qu’elle pourrait être capturée dans le filet du signifiant. Mais il finit par dire qu’il ne le prétend pas. Jacques-Alain Miller parle de cette matrice comme d’un « Jeu d’attrape3 » puisque l’angoisse est le vide entre les mailles du filet. Bien qu’intimement liée au signifiant, elle ne s’y laisse pas prendre car elle se réfère au réel, cet impossible à dire et écrire.
Et c’est depuis cet impossible que se situent l’enseignement et l’écriture de Lacan. Il exploite l’équivoque, refuse la bonne forme, pousse le signifiant au-delà du sens qu’il produit. Prenons ce qu’il fait de l’« embarras » dans ce même Séminaire : là où l’on attendrait une définition clinique, il suit l’étymologie, imbaricare, la barre, pour en déduire que l’embarras, c’est « le sujet S revêtu de la barre, $4 ». La signification attendue a été mise en suspens ; c’est le signifiant qui a travaillé. Lire Lacan en cherchant le sens, c’est donc aller à contresens de ce que le texte lui-même exige.
L’enjeu n’est pas de céder à la tentation de rendre Lacan accessible en le simplifiant, mais de faire de ce qui fait butée un moteur.
L’opération désirante qui se réalise est moins l’addition d’un nouveau savoir qu’une soustraction : désapprendre, se défaire de certaines certitudes, laisser vaciller ce qu’on croyait avoir compris, accepter que la lecture de Lacan ne se solde pas par une maîtrise mais par un rapport différent à ce qu’on ne sait pas, et qui, pourtant, nous détermine.
Dans les lieux de soins où le sujet est souvent réduit à ses troubles, à ses diagnostics, à ce qu’on sait déjà de lui, lire Lacan au fil du texte est une gageure : introduire une autre logique, celle d’un savoir troué, et de ce qui échappe.
Marianne Canolle
1. Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 23.
2. Ibid., p. 22.
3. Miller J.-A., « Introduction à la lecture du séminaire de L’angoisse de Jacques Lacan », La Cause freudienne, nº58, septembre 2004, p. 69.
4. Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, op. cit., p. 20.




