Le mot addiction apparaît pour la première fois dans la langue anglaise à la fin du XVIe siècle sous la plume de William Shakespeare comme synonyme de penchant dévorant. Cet anglicisme désigne aujourd’hui, dans le fil de ce premier usage, tout attachement nocif à une substance ou à une activité : la drogue, l’alcool, les médicaments, les écrans, les jeux, le sexe, le chemsex, etc. Le même signifiant est choisi par Jacques-Alain Miller pour qualifier chez tout parlêtre la répétition à l’œuvre dans le symptôme – que Lacan écrit dans son dernier et tout dernier enseignement sinthome, et qu’il définit comme « un événement de corps1 ». Le symptôme ne cesse pas de se répéter à l’identique, de s’itérer, comme dans l’addiction2. Comment s’articulent l’addiction à une substance ou à une activité et l’addiction du symptôme ?
Lesdits addicts nous enseignent que leur addiction a une fonction. Celle-ci est ramassée par Lacan dans la célèbre définition qu’il donne de la drogue : « il n’y a aucune autre définition de la drogue que celle-ci : c’est ce qui permet de rompre le mariage avec le petit-pipi3». La drogue permet de rompre avec la jouissance que produit un signifiant dans le corps, soit avec un événement de corps. Achille est convaincu qu’on va l’agresser, qu’on veut le tuer. Sa certitude l’angoisse en permanence. Il s’assomme avec des boîtes entières de benzodiazépines pour rompre avec cet affect. Tom boit jusqu’à cinq litres de bières fortes par jour pour faire de même avec l’angoisse que produit son vide de moteur.
La fréquence et l’intensité avec lesquelles s’itère l’événement de corps sont corrélatives des moyens dont dispose le sujet pour s’en défendre. Le fantasme fondamental, qui dit l’objet que le sujet croit être pour l’Autre, cristallise par le signifiant et réduit par le sens la jouissance de l’événement de corps. Ainsi par exemple, croire être oublié par l’Autre atténue une violente envie d’en finir en un sentiment de laisser tomber. Un point d’appui qui pallie dans une clinique sans fantasme les conséquences de la non-extraction de l’objet a dans le champ de la réalité peut avoir sur la jouissance de l’événement de corps le même effet de tempérance. Tom était bien moins angoissé quand faire l’éducateur dans sa famille lui tenait lieu de désir. Sans fantasme ou point d’appui, l’événement de corps s’impose plein pot et continuellement. Achille est angoissé jour et nuit : « J’encaisse, j’encaisse », dit-il.
Il apparaît donc qu’une consommation devient une addiction, dévorante ou nocive, quand elle est contaminée par l’addiction du symptôme qui l’emporte alors avec lui. Tom passe de quelques verres de bière à plusieurs litres d’alcool engloutis quand il ne peut plus faire l’éducateur et qu’il se retrouve submergé par l’angoisse que provoque son absence d’élan vital. Cette contamination de la consommation par l’addiction du symptôme est ce qui fait de toute addiction à une substance ou à une activité une addiction au carré.
Jean-Marc Josson
1 Lacan J., « Joyce le Symptôme », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 569.
2 Miller J.-A., « Lire un symptôme », Mental, n°26, juin 2011, p. 58.
3 Lacan J., « Journées des cartels de l’École freudienne de Paris », Lettres de l’École freudienne, n°18, 1976, p. 268.

