L’enfant face au tableau noir… de la sexuation !

« Un homme ne devient le père qu’à la condition de consentir au pas-tout qui fait la structure du désir féminin ».
(J.-A. Miller, « L’enfant et l’objet »,
La Petite girafe, n°18, décembre 2003, p. 10)

Père-version et consentements [*][1] : une rigueur théorique et clinique toujours à l’œuvre et un thème qui poursuit le questionnement posé par les tenants de ces « Travaux dirigés » des dix dernières années.

Entre faire série et faire nœud

Ce qui m’avait frappée à la lecture de L’Enfant et la féminité de sa mère [2] et Rencontres avec la castration maternelle [3], au-delà de leur intérêt clinique et théorique, était le tranchant politique de l’affaire [4]. Père-version et consentements tient lui aussi le pari de tenir deux fils : celui de questionner la doxa analytique quitte à se demander si un concept reste opérant pour penser la pratique et celui de maintenir active une clinique du singulier, sous transfert, qui est proprement l’envers des discours sur la santé mentale. En cela, il fait série avec les deux premiers livres. Il ouvre la brèche du père comme concept et revisite le tableau de la sexuation, véritable répartitoire sexuel [5] pour tout sujet quel que soit son sexe anatomique. L’étonnant dans l’affaire est de l’utiliser pour penser la clinique de l’enfant. 

On ne peut qu’être saisi de la résonance de ce point avec la « Note sur l’enfant » : « Le symptôme [de l’enfant] peut représenter la vérité du couple familial » [6]. Cas de névrose d’enfants, certes. Cependant même du côté de la psychose de l’enfant, il n’en reste pas moins que d’un couple, il est question. C’est ainsi que j’entends cette nouvelle recherche : l’enfant aux prises avec un désir maternel « particularisé », mais aux prises aussi avec les modalités singulières du couple que forment ses parents. Ce travail sur le père fait nœud à trois.

Un titre qui percute

Père-version

C’est en 1974, comme nous le rappellent les auteurs, dans son commentaire qui sert de préface à L’Éveil du printemps de Wedekind, que Lacan propose ce Witz, celui de « Père-version » [7].

Il reprendra cette formulation dans son Séminaire « R.S.I. » [8], puis dans le Séminaire Le Sinthome [9]. Cela augure de la pluralisation des Noms-du-Père.

Si le désir de la mère, à l’endroit de son enfant, est très présent dans la clinique, la question du désir du père est tout aussi fondamentale. Il s’agit d’un désir père-versement orienté vers une femme comme objet cause de son désir [10]. Ainsi, « ce qui désaliène l’enfant du lien à sa mère, ne repose plus sur un interdit posé par le père, mais est conditionné par son désir pour la femme qu’est la mère » [11].

 et consentements

C’est avec ce terme qu’un nœud est fait autour de la castration. Et si Père-version est au singulier, consentements appelle un pluriel, du côté des deux partenaires. Dominique Wintrebert propose d’étendre à quatre le nombre de consentements, partant de deux, à savoir : « côté femme, il s’agit de consentir à être objet a pour un homme et côté homme, il s’agit de consentir à la castration féminine, “d’en affronter son horreur” » [12]. Il reprend alors une assertion de Jacques-Alain Miller : « Un homme ne devient le père qu’à la condition de consentir au pas-tout qui fait la structure du désir féminin » [13]. C’est une formulation inséparable de celle-ci : « ce que l’enfant rencontre, c’est la castration maternelle, mais la jouissance de sa mère, en tant que femme, est à la charge du père. Cette disjonction est opérée par “un père qui se fait désir” » [14].

L’enfant aura à naviguer entre ces quatre partitions, lesquelles engagent homme et femme dans leur position de père ou de mère, se nouent et se dénouent au gré des contingences subjectives, et inscrivent chaque un et chaque une d’un côté ou de l’autre du tableau de la sexuation.

 

[i] Le livre de G. Haberberg, É. Leclerc-Razavet & D. Wintrebert (s/dir.), Père-version et consentements, Paris, L’Harmattan, 2020, est disponible à la vente en ligne sur le site de ECF-Echoppe.

[1] Haberberg G., Leclerc-Razavet É., Wintrebert D. (s/dir.), Père-version et consentements, Paris, L’Harmattan, 2020, préface d’Hélène Bonnaud.

[2] Leclerc-Razavet É., Haberberg G., Wintrebert D. (s/dir.), L’Enfant et la féminité de sa mère, Paris, L’Harmattan, 2015, préface de François Ansermet.

[3] Wintrebert D., Haberberg G., Leclerc-Razavet É. (s/dir.), Rencontres avec la castration maternelle, Paris, L’Harmattan, 2017, préface d’Alexandre Stevens.

[4] Cf. Chaminand Edelstein E., « Deux livres encordés. Pour un concept majeur de la clinique », Par lettre, n°43, septembre 2019, p. 69-73.

[5] Cf. Miller J.-A., « Un répartitoire sexuel », La Cause freudienne, n°40, janvier 1999, p. 7-27.

[6] Lacan J., « Note sur l’enfant », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 373.

[7] Lacan J., « Préface à L’Éveil du printemps », Autres écrits, op. cit., p. 563.

[8] Lacan J., Le Séminaire, livre XXII, « R.S.I. », leçon du 21 janvier 1975, inédit.

[9] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 85. Et cf. Haberberg G., Leclerc-Razavet É., Wintrebert D. (s/dir.), Père-version et consentements, op. cit., p. 61.

[10] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XXII, « R.S.I. », op. cit.

[11] Haberberg G., Leclerc-Razavet É., Wintrebert D. (s/dir.), Père-version et consentements, op. cit., p. 176.

[12] Ibid., p. 86.

[13] Miller J.-A., « L’enfant et l’objet », La Petite girafe, n°18, décembre 2003, p. 10.

[14] Haberberg G., Leclerc-Razavet É., Wintrebert D. (s/dir.), Père-version et consentements, op. cit., p. 178.