Que produit la collision entre l’instantané de la jeunesse et l’éternité des ruines ? C’est la question posée par Marine Atlan dans La Gradiva, récit d’apprentissage où l’on suit un groupe de lycéens en voyage scolaire à Pompéi. Ouverte à l’inconscient et touchée par l’interprétation de Freud de la nouvelle de Wilhelm Jensen, la cinéaste inscrit son propos sous cette figure mythologique de La Gradiva – celle qui avance, selon la traduction latine – convoquant le fantasme, le rêve et le destin.
Deux expériences s’entremêlent. D’un côté les émois adolescents liés à la rencontre amoureuse, aux doutes identitaires, à la place que chacun cherche à trouver, à l’avenir incertain et, de l’autre, la découverte de lieux chargés d’histoire, restés ensevelis sous les cendres du Vésuve pendant des siècles.
La vie et la mort se confondent, comme dans cette magnifique scène au musée où les adolescents se retrouvent face au moulage d’un corps pétrifié après l’éruption volcanique. Étrange moment où ils sont face à un corps figé en pleine vie, arrêté en plein mouvement. L’effet de miroir s’impose. Les adolescents, s’ils sont bien vivants, n’en sont pas moins empêchés. La puberté les confronte au surgissement d’un réel dans le corps auquel il est impossible de se soustraire. Ils sont face à une expérience de jouissance jusque-là inconnue, pour laquelle les mots manquent. M. Atlan, par la magie de ses plans, parvient à transmettre l’éprouvé de cette expérience. La métaphore du Vésuve en explosion n’est jamais caricaturale. La nuée ardente, si elle détruit tout sur son passage, offre un spectacle merveilleux, on saisit l’impossible à dire quand l’enfer touche au sublime.
Ce film est une plongée dans l’adolescence. Que ce soit dans le bus avec Toni, qui ondule sur Non Sei Mio (Tu n’es pas à moi) devant James dont il est épris, ou avec Suzanne, la secrète et solitaire, qui trace à l’encre rouge, sur son carnet, le corps nu d’une femme. Sans compter la course effrénée dans les rues de Naples, qui se conclut dans le port. N’est-ce pas ce que Freud a cherché à condenser dans la formule « die Not des Lebens », à savoir l’urgence de la vie, telle que Lacan l’a traduite dans le Séminaire VII1 ? Cette urgence va au-delà de la satisfaction des besoins : c’est « Quelque chose qui veut2 », c’est l’exigence de la pulsion. Les mots défaillent pour dire cette urgence, elle déborde, elle se vit dans le corps, totalement étrangère.
Si la puberté est un universel qui confronte chaque adolescent à une tempête pulsionnelle3, ici la génialissime professeure de latin les amène un par un à subjectiver leur propos en les invitant à se laisser agir face à l’énigmatique fresque de la Villa des Mystères. « Ça n’a pas de sens », rétorque un élève – « Il ne faut pas comprendre », réplique l’enseignante en citant Paul Claudel, « Il faut perdre connaissance »4. Accepter de ne pas savoir et mettre des mots sur ce qui échappe s’avère compliqué. S’ensuit une longue et sublime scène entre la professeure et ses élèves, en champ-contrechamp, face à la fresque mystérieuse. Initiation des femmes au culte de Dionysos ou préparation au mariage ? Fête ou catastrophe à venir ? Comment interpréter le regard inquiet des femmes ? « Peut-être craignent-elles ce qu’elles ignorent ? », s’interroge la professeure. Belle métaphore du mystère auquel les adolescents sont confrontés du fait du non-rapport entre les sexes. Face à ce manque de savoir, chacun y va de son interprétation, de sa solution, nulle vérité, mais effort pour tenter de dire. D’y consentir peut produire un gain de vie.
Hélène Girard
1. Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1986, p. 58. Lacan reprend la formule de Freud extraite de l’Esquisse d’une psychologie scientifique (1895).
2. Ibid.
3. Cf. Rollier F., Adolescents et parents déboussolés, Paris, L’Harmattan, 2023, p. 14.
4. Claudel P., Partage de midi, Acte I, Scène 3, Paris, Gallimard, 1949, p. 39.


