Haine et positions

Isoler [*] le dit de Lacan qu’« il n’y a pas un seul propos humain qui ne soit profondément enraciné dans le racisme » [1] permet une appréhension de la haine comme fondement même de la constitution de l’être parlant et du malaise dans la civilisation .

Évacuons d’emblée le tropisme : les haineux et nous. Ouvrons, avec Anaëlle Lebovits-Quenehen, la question plus juste : celle non pas de l’éradication, du rejet de la haine, mais du rapport que l’on y entretient. Un rapport éthique, en tant qu’il définit une position – moins contre que par rapport à la haine.

Le chapitre, « Ressorts intimes de la haine », donne des indications sur ce qu’une analyse peut permettre d’arrachement résolu et inventif à la prise que la haine peut avoir [2].

Au regard de cela, mon propos porte sur l’actualité de la résurgence de la haine : sa montée sur la scène, sa revendication, ce qu’A. Lebovits-Quenehen nomme l’ouverture d’un « boulevard […] à son expression décomplexée » [3] ; retour d’une rhétorique, assumée, désinhibée, à ciel ouvert.

L’auteure en situe comme cause, l’éloignement dans le temps de la mémoire vive de la seconde guerre mondiale et de la Shoah, en tant qu’elle a cessé de marquer les corps, de regarder [4] la génération actuelle, pour passer au rang de fait historique. Trois générations ouvrant à un retour dans le réel de la haine et l’effet désinhibiteur.

Notre génération a vu ce basculement, où l’on n’a plus eu honte de dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas. Des discours ont autorisé à ce que les digues se brisent, rompant, au niveau sociétal, la fonction de la honte et de l’inhibition. D’autres coordonnées de l’époque me semblent y concourir, comme le rapport nouveau d’identification et de revendication des modes de jouissance, il n’y a pas si longtemps prisonniers de la sphère privée.

A. Lebovits-Quenehen repère toutefois que la remémoration ne peut rien ou si peu contre la pulsion de mort [5]. Son propos sur les effets-mémoire dans les générations d’après-guerre est pourtant indéniable. Elle complexifie la question en indiquant qu’au-delà de cette mémoire, il y a aussi un choix – un « choix d’avant le choix » [6].

Point essentiel. Il y a certes le travail qu’une analyse peut permettre dans le rapport à sa propre altérité, rapport qui constitue le rapport à la haine [7]. Mais s’engager dans ce travail ne porte-t-il pas déjà la marque d’un choix préalable concernant le rapport intime entretenu à son altérité fondamentale – ce qui implique une certaine reconnaissance d’existence, de « consentir à se laisser toucher par […] [la] marque » [8] d’une altérité exilée à soi-même ?

Des positions irréconciliables [9] se dessinent alors. L’effet mémoire-inhibition de la seconde guerre mondiale ne portait-il pas aussi l’effet… d’une victoire ? Issue d’un combat, au vu des enjeux colossaux qu’elle charriait ! Une position, un discours, en tant qu’il se présentait comme ennemi du genre humain [10] a nécessité qu’on s’y oppose. N’est-ce pas aussi la défaite qui a permis la honte pour les générations suivantes, et reconduit les rats dans les égouts [11] ? Seule issue, qui n’a d’abord été le choix, décidé et immédiat, que de quelques-uns. Churchill, y compris en Angleterre, était relativement isolé dans sa décision d’aucun compromis possible avec Hitler. Il a dû mobiliser toutes les ressources et forces du discours pour emprunter une autre voie que l’illusion d’une conciliation possible.

Nous retrouvons ici la référence à l’acte et au courage qu’A. Lebovits-Quenehen convoque à opposer à la haine. Choix forcé d’une violence qui est parfois la seule susceptible de « l’affaiblir » [12]. Cette « violence » mérite qu’on la déploie en raison, en tant qu’elle s’éloigne d’opposer la haine à la haine, et qu’elle ne se contente pas non plus de la dénoncer– ce qui n’est qu’y collaborer.

L’époque a permis que les discours « décomplexés » ressurgissent. Ne sommes-nous dès lors pas rentrés à nouveau dans la nécessité d’un combat discursif à « opposer » à cette… désinhibition, loin de tout espoir de conciliation… en sachant que le faire honte, pointé par Lacan comme coordonnée de son acte, analytique, à l’époque de la libération des jouissances, nécessite certainement de prendre une autre forme qu’en 1968 ?

Élément des plus intéressants à l’encontre des idéaux qui méconnaissent les « ressorts intimes de la haine » en prônant la bonté. C’est ce qui fonde sans doute la cause de l’essai d’A. Lebovits-Quenehen.

 

[*] Intervention d’Y. Vanderveken lors de la soirée de la Bibliothèque de l’École de la Cause freudienne avec A. Lebovits-Quenehen à propos de son livre Actualité de la haine. Une perspective psychanalytique (Paris, Navarin, 2020), Paris, 8 octobre 2020, inédit.

[1] Lacan J., « Jacques Lacan à l’École belge de psychanalyse », Quarto, n°5, 1982, p. 8., cité par A. Lebovits-Quenehen, in Actualité de la haine. Une perspective psychanalytique, Paris, Navarin, 2020, p. 55.

[2] Cf. Lebovits-Quenehen A., Actualité de la haine, op. cit., p. 97.

[3] Ibid., p. 60.

[4] Cf. ibid., p. 63.

[5] Cf. ibid., p. 85.

[6] Ibid., p. 87.

[7] Précisément développé par A. Lebovits-Quenehen dans le chapitre « Ressorts intimes de la haine » (ibid., p. 93-100).

[8] Ibid., p. 81.

[9] Cf. ibid., p. 89.

[10] Lacan J., « Propos sur la causalité psychique », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 151.

[11] Référence au propos de J.-A. Miller lors du combat contre la possible élection de Marine Le Pen à la présidentielle française, que les « les rats étaient sortis des égouts ».

[12] Lebovits-Quenehen A., Actualité de la haine, op. cit., p. 98.