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Édito, Nouvelle Série, L'Hebdo-Blog 256

ÉDITORIAL : Au nom du pire

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Dans un article sur les valeurs de la jeunesse et la culture, le journaliste Michel Guerrin rapporte plusieurs constats sur les nouvelles sensibilités des jeunes générations, par exemple au sujet des artistes qui s’emparent d’une autre culture que la leur : « Cette question de l’appropriation culturelle et son corollaire, la cancel culture, est surtout répandue aux États-Unis, mais elle gagne [en France] le langage de certains jeunes » [1]. Il mentionne des études sociologiques sur les préoccupations des 18-35 ans, qui sont marqués par une forte polarité dans leur positionnement : « deux catégories de jeunes que tout oppose et qui prennent la création en étau. D’un côté, les conservateurs et nationalistes […] se sentent majoritaires et mettent en avant la tradition chrétienne d’une France une et éternelle, pouvant déceler dans la création des signes de décadence. De l’autre, les multiculturalistes, issus de minorités multiples, militent pour une France plurielle, dénoncent toute discrimination, disent la primauté de l’égalité sur la liberté et la fraternité » ; « Ensemble, ces deux jeunesses forment une majorité avec l’identité pour ciment » [2].

Mark Lilla, essayiste américain, a lui aussi relevé ce point de convergence entre la cancel culture et la droite identitaire sous l’ère Trump. Si, en apparence, l’une veut abolir les symboles du passé et l’autre les réinstaurer, en réalité toutes deux tombent dans un pur et simple « affrontement identitaire conduit par la logique des contraires » [3], précise Olivia Bianchi. Or, poursuit M. Lilla, les « symboles de la nation, la religion, et la famille sont plus profondément enracinés dans la nature humaine que la diversité et la tolérance » [4].

Freud notait que la culture a pour fonction de réprimer le penchant naturel de l’homme pour l’égoïsme et l’agression. Et il ajoutait que, du fait de l’existence de cette « hostilité primaire des hommes les uns envers les autres, la société de la culture est constamment menacée de désagrégation » [5]. C’est un combat vital, affirme Freud, car si la culture inhibe, symbolise ou métaphorise la pulsion, elle doit lutter en permanence contre des forces qui lui sont contraires. L’homme doit ainsi renoncer à la satisfaction de sa pulsion et à une part de son identité pour faire œuvre commune : « le prix à payer pour le progrès de la culture est une perte de bonheur, de part l’élévation du sentiment de culpabilité » [6].

Le mouvement de la cancel culture pourrait lui aussi, à courte vue, aller contre la pente de l’homme à dominer et exploiter son prochain. Il a commencé par viser des personnalités, mortes ou vivantes, accusées d’esclavagisme, de racisme, d’agression sexuelle, mais, rapidement, il s’est attaqué à n’importe quelle personne jugée coupable de propos ou gestes offensants. Tandis que le mouvement de la culture, tel que Freud l’a décrit, tend à réprimer, inhiber, refouler les pulsions agressives et permet ainsi leur traitement, l’opération de la cancel culture vise à changer le réel de l’Histoire par l’annulation, c’est-à-dire la volonté de forclore toute pulsion, ce qui est impossible. La cancel culture, pleine de louables intentions, veut faire censurer et interdire tel auteur à l’université [7], déboulonner des statues, changer des noms de rue… Et ce faisant, elle produit un retour dans le réel, un retour réactionnaire encore plus féroce que ce qu’elle tente d’annuler. En traquant et en effaçant toute trace sensible de l’Histoire, la cancel culture participe à créer une impossibilité logique de la traiter, en empêchant justement toute Aufhebung, où « tout recommence sans être détruit pour être porté à un niveau supérieur » [8], comme le définit Jacques-Alain Miller.

À propos du racisme, il signale le caractère illusoire de toute volonté d’effacement ou de remplacement d’un discours par un autre : « les races sont des effets de discours. Cela ne signifie pas simplement des effets de blablabla. Ce n’est pas dire, comme le voudrait tel gentil professeur de médecine, qu’il faudrait prendre les enfants dès la maternelle pour leur expliquer que l’Autre est pareil ; ce serait évidemment plus sympathique que de leur dire que l’Autre est l’Autre. Peut-être serait-il préférable de l’apprivoiser, cet Autre, plutôt que de le nier ? Dire qu’une race est un effet de discours ne signifie pas que cet effet de discours intervienne à la maternelle, mais que ces discours sont là. Ils sont là comme des structures. Il ne suffit pas de souffler dessus pour que ça s’envole » [9].

[1] Guerrin M., « “En découvrant les valeurs de la jeunesse, le monde culturel constatera, en creux, que la liberté d’expression est sacrément ébranlée” », Le Monde, 5 novembre 2021, disponible sur internet.

[2] Dabi F., cité par M. Guerrin, « En découvrant les valeurs de la jeunesse… », op. cit.

[3] Bianchi O., « “Une censure abat son glaive sur des œuvres qu’une relecture arbitraire juge sans discernement racialistes ou racistes” », Le Monde, 29 juin 2020, disponible sur internet.

[4] Lilla M., La Gauche identitaire. L’Amérique en miettes, Paris, Stock, 2018, p. 11.

[5] Freud S., La Malaise dans la culture, Paris, PUF, 1995, p. 55.

[6] Ibid., p. 77.

[7] Cf. Jouan H., « À l’université d’Ottawa, le mot qui ne doit jamais être prononcé », Le Monde, 30 octobre 2020, disponible sur internet.

[8] Miller J.-A., « Point de capiton », La Cause du désir, n°97, novembre 2017, p. 87, disponible sur le site de Cairn.

[9] Miller J.-A., « Les causes obscures du racisme », Mental, n°38, novembre 2018, p. 152.

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