ÉDITORIAL : De l’inconscient transindividuel à l’inconscient réel et retour

Tout en saisissant le relais dynamique que l’équipe sortante d’Hebdo-Blog nous a tendu généreusement, nous entrons dans l’année nouvelle avec l’énergie du désir d’accompagner l’École dans ses questionnements et ses transformations. Ce premier numéro, le 258e d’Hebdo-Blog, Nouvelle série, sera donc consacré à l’inconscient politique.

La première version de l’inconscient développée par Jacques Lacan se fonde sur l’inconscient tel que Freud l’a défini dans son introduction à la « Psychologie des groupes et analyse du Moi »[1]. L’Autre y occupe la place de partenaire du sujet en tant que modèle, soutien ou adversaire[2]. Cet inconscient transférentiel est constitué du discours de l’Autre, il n’est pas individuel et le sujet qui en est l’effet n’est pas un corps ni un Moi. L’École-sujet[3] est sujet de l’inconscient transindividuel, elle est l’effet de l’Autre de son époque, mais pour ne pas être un groupe, elle doit être analysée et donc interprétée. L’autre versant de l’inconscient est plus aride, il se situe dans le hors-sens de « l’esp d’un laps »[4]. Il ne fait pas lien social et est noué au corps du parlêtre. Il s’atteint dans l’outrepasse[5].

Depuis 2011, cette élaboration de l’inconscient réel est mise à l’étude dans notre École, explorée entre autres par les Analystes de l’École. Ils étudient la question de la percussion de lalangue sur le corps, cette zone mystérieuse et intime où la réson l’emporte sur le développement des raisons du sens. Cet inconscient réel, cette question du sinthome, isolant une jouissance qui ne fait pas lien avec les autres, n’accentue-t-il pas la dimension solitaire de celui qui se trouve dans ce décours de son analyse ? Comment alors se fait le lien à l’École, voire l’expérience de la civilisation ? Car en 2000, Jacques-Alain Miller avait posé l’École-sujet[6]. Elle est sujet de l’inconscient transindividuel, elle est effet de l’Autre de son époque. « Le sujet n’est pas l’individu. Ce qui est individuel, c’est un corps, un Moi. »[7]

« L’inconscient, c’est la politique » est le développement de cet inconscient transindividuel. C’est une « amplification, le transport de l’inconscient hors de la sphère sollipsiste pour le mettre dans la Cité, le faire dépendre de l’Histoire, de la discorde du discours universel. »[8]

Mais l’inconscient transindividuel est-il réel ?

Celui qui fait une analyse et la pousse jusqu’à son terme aura alors à opérer un retour vers cet inconscient transindividuel. Il y a donc une tension entre la nécessité de la focalisation sur lalangue et ses effets de jouissance d’une part, et d’autre part, la tâche de l’œuvre commune. Quelle est donc l’articulation entre fin d’analyse à laquelle la procédure de la passe répond, et le collectif comme l’est l’École-sujet ? Comment un AE qui a poussé son analyse jusqu’à cerner le sinthome, fil rouge de son inconscient réel, peut-il centrer son effort analytique à la fois sur la lecture de son trajet analytique, des coordonnées de sa fin et sur la communauté que constitue l’École ? Est-ce une aporie, une contradiction entre deux positions opposées ou bien une articulation est-elle possible entre ces deux versants de l’inconscient ? La prochaine Question d’École qui se déroulera le samedi 22 janvier prochain traitera le matin entre autres de ce thème sous le titre : « La passe et l’interprétation de l’École »[9].

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[1] Jacques-Alain Miller indique que Lacan voulait traduire Massenpsychologie par psychologie des groupes. Cf. Miller J.-A., « Théorie de Turin sur le sujet de l’École », La Cause freudienne, n°74, avril 2010, p. 133.

[2] Freud S., « Psychologie des foules et analyse du Moi » (1921), Essais de psychanalyse, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1981, p. 137.

[3] Miller J.-A., « Théorie de Turin », op. cit., p. 132-142.

[4] Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 571.

[5] Miller J.-A., « L’outrepasse ou la passe dépassée », Quarto, n°124, avril 2020, p. 10-12.

[6] Miller J.-A., op. cit., p. 132-142.

[7] Ibid., p. 134.

[8] Miller J.-A., « Intuitions milanaises (I) », Mental, n°11, décembre 2002, p. 9-21.

[9] https://events.causefreudienne.org/question-d-ecole/126-142-la-passe-et-l-interpretation-de-l-ecole-tout-le-monde-est-fou.html#/26-type_d_inscription-a_titre_individuel

 

Contribution: Philip Metz, inconscient artiste.