L’avènement du sujet responsable

L’avènement du sujet responsable : un dialogue entre droit et psychanalyse

 

Tout au long de l’élaboration de Freud, nous voyons une interdisciplinarité entre le droit et la psychanalyse [1]. La théorie de la répression – pierre angulaire de la psychanalyse, selon les termes de son fondateur – est due à un crime, celui d’Œdipe. Pour Freud, les deux crimes primordiaux – le parricide et l’inceste – furent les déterminants du passage de la horde à la civilisation.

Pour la psychanalyse, le lien social tient à l’existence de ce crime primordial et de la loi qui en est la conséquence. Le mythe d’Œdipe est, pour Freud, une tentative d’inscrire la violence dans la subjectivité ; à travers ce mythe, la violence devient un crime commis non seulement par les frères de la horde, mais réédité par chaque sujet névrosé.

Lacan, lui aussi, s’est beaucoup penché sur le thème de la criminalité. Le cas Aimée, une patiente ayant attaqué une actrice avec un couteau, a été sa porte d’entrée dans la psychanalyse. Il nous a donné des pistes pour que le discours psychanalytique puisse opérer dans le domaine juridique.

Dans le champ du droit, la question de la responsabilité est liée à la notion de sujet du droit, le corrélat juridique de la conception de l’homme issue de la mentalité libérale née au XVIIIe siècle, notion centrale inaugurée par le discours du droit moderne. Les caractéristiques principales de ce sujet du droit sont la liberté, l’autonomie et l’égalité. Ainsi, lorsque nous disons « sujet du droit », nous entendons « sujet libre », un sujet qui, bien que rationnel, est souverain dans ses pensées et donc responsable de ses décisions.

Dans l’exercice de la liberté, rien d’extérieur à ce sujet ne peut le contraindre sans que cela constitue une révocation de son autonomie. Il s’ensuit que la motivation des actes ne peut jamais être trouvée ailleurs, mais seulement en soi, dans une intention qui ne peut être qualifiée que subjective. En droit moderne, la matérialité de l’acte n’est pas suffisante pour la décision d’un jugement. L’intention subjective qui a précédé l’acte présente également un intérêt. Il y a un moment avant l’irruption de l’acte qui intéresse le jugement, qui suppose un désir, des traits propres au sujet [2]. Nous trouvons dans le Code pénal cette formule : « Il n’y a point de crime ou de délit sans intention de le commettre [3] ».

Le législateur tente de donner au juriste la possibilité d’identifier clairement l’intention du sujet avant le passage à l’acte. Il arrive souvent que la cause du crime ne soit pas identifiée, comme en témoignent certains cas de psychose dans lesquels la scène floue à laquelle le spécialiste a accès n’évoque qu’un moment de crise, de rupture du sujet avec lui-même. Du point de vue du législateur, c’est à ce stade que le problème de la responsabilité dans une procédure judiciaire boite et peut être insoluble. Peut-on attribuer à un sujet qui traverse une crise de déréalisation du monde, et même de lui-même, la responsabilité d’un acte ? Existe-t-il une similitude entre ce sujet de l’inconscient et la notion de sujet libre proclamée par la loi ?

Tout d’abord, la notion de sujet libre professée par le discours du droit est purement formelle, donc non métaphysique. Le prédicat « libre » ne correspond pas à un trait ontologique, il ne concerne pas la substance du sujet. La liberté n’est pas un attribut de son être. Le sujet est libre de droit, c’est-à-dire qu’il ne l’est pas de facto. Sa liberté et son autonomie apparaissent comme un idéal et non comme une réalité. Le droit moderne proclame la validité d’un sujet purement déontologique.

Si la notion de sujet libre, notion fondatrice du droit moderne, est prise pour ce qu’elle est, c’est-à-dire comme un idéal, il peut arriver que dans la procédure, le sujet ne soit pas à la hauteur de cet idéal. Cependant, si une condition minimale de responsabilité est vérifiée, un jugement devient possible à condition de prendre en compte les circonstances exceptionnelles empêchant la pleine connaissance du sujet. Dans ce cas, un dialogue entre la psychanalyse et le droit peut s’amorcer, sortant du binaire « tout ou rien [4] ».

La question de la responsabilité ne peut pas être basée sur l’aspect structurel, même dans le cas d’une psychose où l’on pourrait dire que la forclusion du signifiant de la loi est une condition forte de l’acte délinquant. Il n’y a pas de différence qu’il s’agisse d’une psychose ou d’une névrose, la structure ne détermine pas le mode d’être du sujet avec sa jouissance. [5]

 Il n’y a pas qu’une seule voie pour la satisfaction pulsionnelle. En termes freudiens, on trouve : la transformation en son contraire, le retour sur la personne elle-même, la sublimation et le refoulement. De plus, dans la limite de ces possibilités, chaque sujet peut inventer sa propre manière de faire avec l’impossible du réel. Chaque sujet, quelle que soit sa structure, doit faire face au réel de la jouissance.

Comment le sujet jouit-il ? Nous pensons qu’à partir de cette question, nous pouvons développer une analyse de la responsabilité dans le champ du droit ou dans le champ de la psychanalyse. « Les vacillations de cette responsabilité se mesurent dans l’écart entre structure et jouissance. C’est ici que se séparent et s’articulent culpabilité et responsabilité [6] ».

Freud a inventé la psychanalyse à une époque de croyance en l’autorité de la loi. L’Œdipe freudien était une démonstration de cette croyance. Le sujet névrosé – hystérique ou obsessionnel – a montré à travers son symptôme que la loi du père fonctionnait parce qu’elle échouait et que de ce fait la castration était transmise. Ce qui était ressenti comme un malaise était le retour de l’échec du père sur le sujet, produisant des symptômes. Cependant, lorsque le point de référence, autrefois représenté par la loi œdipienne, décline, le malaise peut revenir non seulement symboliquement sous forme de symptômes, mais sous forme d’actes et dans la plupart des cas d’actes violents.

La pensée freudienne structurée sur la culpabilité a été bien assimilée par les institutions judiciaires. D’une certaine manière, la culpabilité est conforme aux idéaux défendus par ces institutions, des idéaux d’une époque où l’Autre existait. Dans le premier enseignement de Lacan, comme le souligne Jacques-Alain Miller, la responsabilité était, en principe, renvoyée au champ de l’Autre, au Père, qui conditionnait chaque expérience du sujet, déterminée symboliquement. Cela impliquait une sorte de réponse à l’acte qui trouvait dans la culpabilité sa coordonnée.

Nous sommes aujourd’hui dans une autre époque, celle de l’Autre qui n’existe pas.[7] Les actes criminels vont au-delà de ce qui peut être lu à travers la structure œdipienne et donc du sentiment de culpabilité. Cela indique que nous sommes confrontés à des changements non seulement sous la forme de symptômes, mais également dans la configuration des actes et, par voie de conséquence, dans la possibilité de réagir devant la loi.

Penser au droit et à la psychanalyse à partir de la référence œdipienne a conduit à une logique du traitement basée sur la culpabilité. Avec la relecture des élaborations de Freud par Lacan, le paradigme change, on passe de la culpabilité à la responsabilité.

La punition, le châtiment, est l’attribution au sujet d’une responsabilité légale, imposée de l’extérieur. La loi, non symbolisée, est imposée par l’autre. L’obéissance à la loi passe par la conviction que l’on peut y répondre ; cela ne signifie pas nécessairement que l’on devrait croire en la justice ou en l’Autre du droit. Pour que le système juridique fonctionne, il suffit de se servir de la loi – et du système juridique, comme de semblants : « La justice, il faut la laisser divine, la laisser dans les mains de Dieu, pour le moment du Jugement dernier. Pour nous, sur Terre, suffit le discours du droit [8] ».

La responsabilité ne concerne pas seulement le respect de la norme légale, elle est liée aux modes de réponse subjectifs. Cette réponse peut être, y compris le crime, une réponse du sujet au réel. Le sujet peut répondre connecté au champ de l’Autre ou l’ignorer. La psychanalyse prendra soin de soulever la signification subjective de l’acte criminel[9]. C’est ce qui doit être pris en compte dans la notion de responsabilité si nous prétendons faire surgir le sujet.

Ce que nous enseigne la psychanalyse, c’est que la responsabilité englobe l’inconscient, incorpore l’imprévu et l’étrange. La psychanalyse pour Freud n’avait pas pour but d’adapter ou de civiliser le sujet. Il ne s’attendait pas à ce que le symptôme disparaisse. Dans sa clinique, Freud se confronte au roc de la castration. C’est la voie de la singularisation du symptôme de l’analysant.

L’analyse responsabilise le sujet justement dans la mesure où elle le conduit à supporter l’angoisse de la castration, son « étrangeté » et sa singularité.

Nous pouvons maintenant voir comment la responsabilité au sens de la psychanalyse est liée à la responsabilité légale. Freud nous en a donné un aperçu en disant que nous devons évidemment nous tenir pour responsables des pulsions mauvaises de nos propres rêves, même si elles nous paraissent étranges.

La psychanalyse met au défi le droit et le sujet juridique, parce qu’elle montre qu’il faut être responsable de ce qui n’a pas de sens. Elle n’engage pas à un examen de la morale, mais la remet en question. Elle ne pose rien qui soit une règle commune, un mode de conduite, un type de comportement, etc. La psychanalyse peut aider le sujet à se faire responsable de ce qui le cause, même si la justice l’a déclaré irresponsable.

La capacité à inventer des réponses, à répondre, est ce qui définit la responsabilité, à la fois pour le droit et pour la psychanalyse. Il ne s’agit donc pas de comprendre, d’expliquer, de justifier ou de dominer les circonstances, mais de la façon dont nous agissons face au réel. Selon Lacan, « ce sont les hasards qui nous poussent à droite et à gauche, et dont nous faisons notre destin, car c’est nous qui le tressons comme tel. (…) Nous sommes parlés, et, à cause de ça, nous faisons, des hasards qui nous poussent, quelque chose de tramé. En effet, il y a une trame – nous appelons ça notre destin. » [10]

Pour répondre, le parlêtre doit supporter le hasard et la surprise de la lettre – sa lettre. Quand le sujet est capable de se surprendre et d’assumer son inconscient comme faisant partie de lui, on peut dire qu’il est capable de se faire responsable. Pour ces raisons, le psychanalyste peut aider le juriste à sortir de ce binaire responsable/irresponsable et faire advenir le sujet responsable là où était l’individu.

Nos conclusions nous amènent à poser que la psychanalyse va du hasard, de l’accident à la rencontre avec le réel qui n’obéit à aucune loi. L’analyse va de la culpabilité conséquence d’un jugement d’un Autre à la responsabilité pour chacun, quelle que soit sa structure, de ce point « étrange » et intime, hors sens, avec la nécessité d’inventer une solution et une manière de se lier au monde. La psychanalyse enseigne au droit qu’il y a une place pour ce qui échappe à la loi, place pour des solutions singulières, pour la prise en compte des désirs ; ce qui peut se faire de plusieurs manières, puisqu’il existe plusieurs Noms-du-Pères.[11]

J.-A. Miller nous offre un aperçu de ce que serait un droit inspiré par la psychanalyse ou au moins un droit qui ne méconnaîtrait pas la psychanalyse : « […] ce serait un droit qui nuancerait la croyance en la vérité, qui […] prendrait en compte la distinction entre le vrai et le réel, et que le vrai n’arrive jamais à recouvrir le réel. »[12]

Et il ajoute : « Ainsi, ce droit considèrerait que le discours du droit est, comme l’est aussi bien celui de la psychanalyse, un réseau de semblants. […] il prendrait conscience d’être une construction sociale […] Ce droit prendrait aussi en compte que le sujet constitue une discontinuité dans la causalité objective d’un acte subjectif. Les tenants de ce droit devraient savoir faire avec l’opacité qui reste. » [13]

Devant l’impossible du réel, au sujet donc la responsabilité de sa jouissance singulière, de payer le prix – ou non – pour accéder à son désir, pour savoir y faire avec son symptôme. Au psychanalyste, la responsabilité de faire parler le sujet de l’inconscient et – la responsabilité la plus radicale – d’engager le sujet sur la voie du désir. Au juriste, la responsabilité indiquée par Freud d’établir à des fins sociales une capacité à assumer des responsabilités, artificiellement limitée au moi métapsychologique [14].

[1] Ce texte est issu du travail de recherche d’un mémoire de Master 2 intitulé « De la culpabilité et de la responsabilité, le sujet et ce qui le cause – contributions de la psychanalyse au droit » et soutenu au Département de psychanalyse de Paris 8, en septembre 2019, sous la direction de Christiane Alberti.

[2] Code pénal, Article 121-3 alinéa 1.

[3] Code pénal, Article 121-5.

[4] Biagi-Chai F., Le cas Landru à la lumière de la psychanalyse, Paris, Imago, 2014, pp.219-220

[5] Ibid., p.229.

[6] Ibid., p. 230.

[7] Miller J.-A., Laurent É., « L’orientation lacanienne. L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthiques », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, 1996-97.

[8] Miller J.-A., « Rien n’est plus humain que le crime », Mental, Paris, N°21, octobre 2008, p. 14.

[9] Ibid., p. 12.

[10] Lacan J., Le Séminaire, Livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, pp. 162-163.

[11] Forbes J., Inconsciente e responsabilidade: psicanálise do século XXI, São Paulo, Manole, 2012, p. 20.

[12] Miller J.-A., « Rien n’est plus humain que le crime », Mental, n° 21, op.cit., p. 13.

[13] Ibid.

[14]Freud S., Quelques additifs à l’ensemble de l’interprétation des rêves, 1925, https://psychaanalyse.com/pdf/QUELQUES%20ADDITIFS%20A%20L%20ENSEMBLE%20DE%20L%20INTERPRETATION%20DES%20REVES%201925%20(8%20Pages%20-%20119%20Ko).pdf




Au-delà de la demande

Au séminaire de Jean-Claude Encalado sur les mystiques [1], j’ai eu l’occasion de présenter cette mystique exceptionnelle qu’est Jeanne Guyon (1648-1717) dont l’influence s’étendra à la cour de Louis XIV. Suite à cette présentation, j’ai été invitée à participer à un cartel de lecture du Séminaire livre XX comme plus-un. Je voudrais ici revenir sur ce qui a été une question insistante dans le cartel à savoir la spécificité de la jouissance des mystiques. Dans l’écriture des formules de la sexuation, cette spécificité est à situer dans le rapport à S(Ⱥ).

Dans son texte « Du rêve de La femme à l’invention d’une femme », Anne Lysy commente S(Ⱥ) comme un « lieu hors signifiant [2] ». « La femme a rapport à l’Autre absolu, à ce qui n’a pas de limite [3] », dit-elle. Là se niche l’illimité propre à la jouissance féminine. Il y a dans l’accès à cette rencontre une part de contingence, « ça ne leur arrive pas à toutes [4] », rappelle-t-elle.

Une mystique comme Madame Guyon donne à cette contingence un destin particulier. Elle en fait une ascèse et produit un raisonnement théologique qui perturbe l’ordre social. Tout son effort et les persécutions qu’elle endure portent sur ce point de rencontre avec S(Ⱥ) dont elle veut témoigner à travers tout.

Ce dont elle témoigne aussi, c’est qu’il y a une sorte de gradation dans cette rencontre, il y a un cheminement et une sorte d’exigence éthique qui l’entraîne dans une aspiration à tirer les conséquences de cette expérience jusqu’à aboutir à un état particulier, une position subjective nouvelle qu’elle nomme la « vie parfaite ». Tous les mystiques témoignent à la fois de moments d’éclairs et d’un cheminement nécessaire, lent, progressif, fait d’épreuves et de traversées du désert.

La rencontre avec S(Ⱥ) à la fois se donne et se conquiert.

Je n’en relèverai ici qu’un trait. Madame Guyon offusque ses contemporains, les gens d’Église et en particulier l’évêque Bossuet, quand elle prône un rapport à Dieu qui s’émancipe de toute prière de demande. Pour Bossuet, la demande est le seul rapport légitime à Dieu. Mais J. Guyon ne se situe pas du côté du manque à combler, mais de la plénitude d’une rencontre qui tend à une parfaite identification, absorption de l’Un dans l’Autre. Elle veut se situer dans un au-delà de toutes les demandes présentes dans les prières (demande de salut, demande d’amour, demande de pardon) pour soutenir un rapport immédiat à l’espace divin. Bien sûr c’est là que réside une subversion absolue, car si l’on n’a plus rien à demander à Dieu, il perd sa raison d’être [5]. La porte s’ouvre à une forme d’athéisme au coeur même du rapport à Dieu.

Un Dieu-néant, un Dieu qui échappe à toute détermination signifiante tel que l’appréhende J. Guyon, sape les piliers de l’Église. Mais elle illustre remarquablement ce que peut recouvrir S(Ⱥ) qui n’est pas seulement le signifiant du manque dans l’Autre [6], ni signifiant qui manque dans l’Autre [7] mais signifiant du manque radical de l’Autre, de son absence même et de l’illimité qu’ouvre cette absence.

[1] Séminaire réalisé en 2015 au local de l’ACF de Bruxelles, intitulé : Des femmes mystiques et de l’amour divin.

[2] Lysy A., Du rêve de La femme à l’invention d’une femme, publié sur le blog Miditehttps://www.femmesenpsychanalyse.com/2019/06/13/du-reve-de-la-femme-a-linvention-dune-femme/

[3] Ibid.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 69.

[5] Millot C., La vie parfaite, Paris, Gallimard, 2006, p. 98.

[6] Laurent D., Phallus ou symptôme ?, publié sur le blog Midite. https://www.femmesenpsychanalyse.com/2019/05/22/phallus-ou-symptome/

[7] De Villers M., Le plus-un et le féminin, intervention à la soirée des cartels de l’ACF-Belgique.




Un homme, symptôme d’une femme

Du cartel au mathème

Le Nom-du-Père – thème du cartel dont j’étais le plus-un – peut être défini, avec Jacques-Alain Miller, comme une transformation de l’énigme de la jouissance en question du désir [1].

Soit :

                        d

NdP     =        —

                        J

Du mathème aux Journées

Lacan donne en 1975 dans « L’ombilic du rêve est un trou » plusieurs indications précieuses pour les prochaines Journées de l’École [2].

L’une d’elles a spécialement retenu mon attention : « j’ai énoncé, dit d’abord Lacan, à mon tout dernier séminaire – c’est l’année de son Séminaire « R.S.I. » – […] que pour l’homme, une femme, c’est toujours un symptôme [3] »; et il ajoute : « c’est réciproque [4] ». Un homme peut donc être un symptôme pour une femme.

Cet ajout, que Lacan commente dans sa réponse à Marcel Ritter, contraste avec ce qu’il dit un an plus tard dans son Séminaire Le Sinthome : « On peut dire que l’homme est pour une femme tout ce qui vous plaira, à savoir une affliction pire qu’un sinthome. Vous pouvez bien l’articuler comme il vous convient. C’est un ravage, même. [5] »

Comment saisir ce qui apparaît comme un paradoxe – d’abord symptôme, puis ravage ? En remarquant que l’article qui précède et donc détermine le nom « homme » n’est pas le même dans les deux propositions. L’homme, l’homme de « l’universalité [6] » est un ravage pour une femme, mais un homme peut être un symptôme pour une femme, et c’est pourquoi elle l’aime. Lacan souligne cette différence dans « L’ombilic du rêve est un trou » : « la notion de l’homme n’est pas tellement présente pour une femme ; du fait qu’elles sont une femme, c’est aussi un homme [7] ».

Ce qui d’un homme peut faire symptôme pour une femme, c’est le désir de cet homme pour cette femme. Être l’objet du désir d’un homme, être mise en place par lui de ce qui cause son désir à lui peut constituer le symptôme d’une femme.

Symptôme = d

La clinique de la vie quotidienne des couples nous enseigne que ce désir ne fait symptôme, dans le sens de lien, que dans la mesure où il donne sa place à ce qui chez une femme ne relève pas du régime de jouissance de l’homme, à cette part sans loi, improbable, que cet analysant ramassait dans une formule en anglais : « no rules ». Ne pas le faire, vouloir mettre une femme au pas du régime mâle la ravage. Donner cette place au pas-tout d’une femme et composer avec celui-ci est, me semble-t-il, favorisé si l’homme consent à reconnaître la part de jouissance féminine qui l’habite, lui.

d

— (où la barre est perméable)

J

La clinique nous enseigne aussi que le désir d’un homme peut faire symptôme pour une femme, ici dans le sens de la limite, en tempérant ce qui de sa jouissance à elle la ravage. Cette fonction opère d’autant plus que le désir de l’homme est décidé, qu’il est, pour le dire avec la belle formule d’Alexandre Stevens, un « désir décidé d’amour [8] ».

d

— (où la barre est limite)

J

[1] Miller J.-A., « Clôture. Vide et certitude », in (s/dir.), Le Conciliabule d’Angers. Effets de surprise dans les psychoses, Paris, Agalma/Seuil, 1997, p. 228.

[2] Lacan J., « L’ombilic du rêve est un trou. Jacques Lacan répond à une question de Marcel Ritter », La Cause du désir, n°102, juin 2019

[3] Ibid., p. 40

[4] Ibid.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome (1975-1976), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 101.

[6] Lacan J., « L’ombilic du rêve est un trou », op. cit.

[7] Ibid.

[8] Stevens A., « Le désir décidé d’amour », Quarto, n°91, novembre 2007, p. 19-23.




Le féminicide et la part-femme des êtres parlants

« Le problème avec le désir, c’est qu’il n’est pas démocratique » [1]

« Femmes dans la psychanalyse », quel beau titre ! Invitée à parler comme plus-un d’un cartel réuni autour de l’atelier de lecture de l’ACF-Belgique sur le cours de Jacques-Alain Miller aux accents très politiques, « Un effort de poésie », j’ai tissé mon propos sur la féminité avec trois fils tirés du bel article d’Alexandre Stevens sur le plus-un publié en ligne [2].

Il y rappelle que Lacan n’a pas fondé une École égalitaire, mais, que, dans cette École, le cartel est inventé comme « système profondément égalitaire »[3]. Loin d’être un idéal, c’est un instrument pour un usage de travail, ce qui situe ou resitue aussi le plus-un dans une fonction modeste : il ne représente pas le savoir. Pas d’incarnation de la Vérité absolue, mais soutien des élaborations singulières à partir d’une question propre à chacun. Et plutôt la vérité singulière est-elle énoncée comme variable, humble, mais chevillée au corps. Enfin, « le plus-un […], comme hystérique, pose la question et provoque [4] ». Je me lance donc.

Comment lire le féminicide [5], ce signifiant nouveau extrêmement puissant soutenu par le #Noustoutes très actif sur la toile ?  Il se répand dans le langage comme une traînée de poudre et n’est pas sans effet sur la parole, le rapport au corps et le rapport à la jouissance, car il s’en prend à la primauté masculine dans l’ensemble des liens sociaux.

Je tenterai de m’avancer ici avec prudence, mais sans reculer devant la question délicate et infiniment complexe qui est celle de la souffrance des femmes dans leur rapport aux hommes. Il n’est nullement question de minimiser ou de passer sous silence les situations terrifiantes que vivent certaines d’entre elles ni de nier la croissance préoccupante de la violence à leur égard dans plus d’une région du monde, mais bien plutôt de tenter de saisir les effets de déchaînement de la vérité liés à l’émergence de ce nouveau signifiant.

Dans le sillage de l’affaire DSK et du mouvement #MeToo, les militantes de la théorie de la domination sexiste, animées d’une conscience aiguë que « le pouvoir est le pouvoir sur le signifiant [6] » affirment que le meurtre d’une femme parce qu’elle est une femme n’est que la manifestation ultime d’un continuum de violences systémiques organisé par les hommes contre les femmes manifestant une authentique politique de meurtres de femmes. Selon elles, tous les hommes ont en commun d’abuser de leur hégémonie symbolique pour montrer aux femmes qu’elles ne sont que des objets sexuels à disposition.

Rêvant d’une tunique sans couture qui envelopperait le corps social des femmes, cette théorie de la domination sexiste ne colle pas facilement avec ce qui palpite chez l’être parlant quel que soit son genre, et s’en défend d’une façon très radicale. Elle s’enracine dans une essentialisation du sexe féminin et vise explicitement à octroyer à toutes les femmes un statut ontologique de victime en prenant appui sur le pouvoir du signifiant légal. En miroir, elle tend à faire de tous les hommes des assassins potentiels [7]. Juridiquement, en effet, cette idéologie revendique que le consentement des femmes adultes soit traité d’une manière analogue à celui des mineurs et exige des condamnations pénales semblables à celles prononcées pour les cas d’infanticide.

Ce faisant, cette théorie qui ne cesse de mettre en avant l’état de fragilité psychique des femmes face aux hommes ne risque-t-elle pas de faire exploser leur liberté si chèrement acquise et de porter plus généralement atteinte aux droits les plus fondamentaux de tous les êtres parlants [8] ? Ainsi, par exemple, en s’attaquant à la présomption d’innocence, pilier de tout état de droit – qui ne serait qu’un stratagème sexiste devant être aboli au nom d’une présomption irréfragable de vérité de toute plainte [9] – n’ouvre-t-on la voie à l’arbitraire et au soupçon généralisé, y compris à l’égard des femmes elles-mêmes ?

Le meurtre d’une femme par son conjoint serait, selon cette théorie, le meilleur exemple du « machisme qui tue ». Les avatars singuliers de la relation amoureuse et de la passion sont retranchés derrière le concept sociologique de domination. Ce type d’événement tragique, lu comme « un fait social » plutôt qu’un « fait divers »[10], doit désormais mobiliser la responsabilité collective, chacun étant invité à s’immiscer dans la vie privée des autres. Du même mouvement que s’effritent les frontières de l’intime, s’effacent les dires singuliers concernant le désir et la jouissance, soit ce que les sujets engagent de moins social dans la rencontre sexuelle. Privées de leur parole, les femmes, prises une par une, en sortent-elles vraiment gagnantes ? Si cette idéologie triomphait, seraient-elles pour autant réellement mieux respectées dans leur dignité de femmes incomparables, inassimilables à une quelconque norme ?

Avec Lacan, J.-A. Miller soulève l’objection du réel face à la croyance progressiste et nous rappelle que, du fait du symbolique, le lien social est « dominial » [11] . Il n’est pas l’échange, ni  la juste distribution. Il instaure, de structure, un rapport de dominant à dominés. À l’inverse, tout ce qui s’énonce au nom de l’égalitaire est asocial en son fond et ne permet pas l’établissement et la stabilisation d’un lien. « Le stade du miroir » démontre qu’au cœur du lien égalitaire, il y a la guerre, qu’à la crispation des identités, répondent la ségrégation et la haine. Déjà, on le voit, ça et là, s’exacerbent les rapports entre les hommes et les femmes, mais aussi entre femmes qui se déchirent douloureusement autour de cette question complexe.

Rejetant tout ce qui pourrait différencier les femmes entre elles, ce combat n’est pas sans effet sur la langue et produit un rejet de l’amour, cet exil [12] qui défait nos certitudes et nous rend Autre à nous-mêmes. Ainsi, de jeunes professeures de lettres, confondant rêverie amoureuse et passage à l’acte dans le réel, se sont récemment émues d’un poème de Ronsard intitulé Les amours. Il ferait à leurs yeux, à côté d’innombrables autres œuvres littéraires menaçantes, l’apologie du viol et placerait les élèves en « situation d’insécurité [13] ».

C’est méconnaître que « […] la jouissance est foncièrement relative à S de A barré, c’est-à-dire non pas la jouissance du corps de l’Autre, non pas la jouissance de l’objet qui serait prélevé sur le corps de l’Autre, mais une jouissance foncièrement relative au non-rapport sexuel. [14] »

À rebours de ce mouvement féministe, l’analyse suppose « qu’on laisse à la porte son identité » et « ses emblèmes [15] », perte assurément nécessaire pour que puisse s’aménager, dans la cure, une plage de poésie, où loger cette «  part cachée qui toujours surprend les corps parlants, comme une errance du réel, une onde gravitationnelle issue de la fusion impossible entre la Vie et le langage [16] ».

[1] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Un effort de poésie », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 22 novembre 2002, inédit.

[2]Stevens A., « La position du plus-un », Cartello, 30 janvier 2019, publication en ligne ( http://ecf-cartello.fr).

[3] Ibid.

[4] Ibid.

[5] Popularisé par le livre de Jill Radford et Diana E.H. Russell : Radford J., Rusell D. E. H., Femicide : Politics of Woman Killing, Maidenhead, Open University Press, 1992.

[6] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Un effort de poésie », op. cit., p. 9.

[7] Iacub M., Une société de violeurs ?, Paris, Fayard, 2012.

[8] Cf. Leguil C., « Mondialisation de la parole féminine et déchaînement de la vérité », Ornicar ?, n°52, novembre 2018, p. 155.

[9] Iacub M., op cit., p. 12.

[10] Lecoq, T., « Féminicides conjugaux : au-delà du fait divers, un fait social », Libération, 8 janvier 2018, disponible sur internet.

[11] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Un effort de poésie »,  op.cit.

[12] Beckett S., Premier amour, POL, :  « Ce qu’on appelle l’amour, c’est l’exil, avec de temps en temps une carte postale du pays, voilà mon sentiment ce soir. »

[13] Prokhoris, S., « Ronsard ce “violeur”», Libération, 12 septembre 2019, disponible sur internet.

[14] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. La fuite du sens. », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 21 février 1996, inédit.

[15] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Un effort de poésie », op. cit.

[16] Brousse M.-H.,  « Les femmes et la Vie ou la malédiction des reproductrices », Lacan Quotidien, n° 849, 12 juillet 2019, publication en ligne (www.lacanquotidien.fr).