Éditorial : Freud et l’attentat sexuel

« Chez Freud, comme chez Lacan, la jouissance, le style de jouissance d’un sujet, est toujours lié […] à un premier évènement de jouissance, à un évènement de valeur traumatique. Ce sujet relève donc essentiellement, dans sa sensibilité, de l’Autre, de ce qui lui vient de l’Autre » [1].

L’évènement de jouissance est-il toujours un attentat ? Voici une question qui parcourt ce numéro essentiellement clinique en direction des prochaines journées de l’École de la Cause freudienne dont le titre ne laisse pas indiffèrent : « Attentat sexuel » [2].

Retour à Freud [3]. Vous connaissez la phrase. Lacan a dépoussiéré les textes freudiens, extrayant des multiples enseignements. C’est sans doute le pouvoir d’éveil des textes de l’inventeur de la psychanalyse qui a été attaqué quand le maître moderne songeait à les enlever du programme de philosophie en classe de terminale [4]. Freud dévoile que la rencontre avec le sexuel percute, laisse une trace – toujours scandaleuse.

Retour au cas. Ce numéro est exclusivement constitué d’une série de cas : les Cinq psychanalyses de Freud lues à partir d’une seule et même question, celle qui vise à cerner quel a été l’évènement de jouissance qui a fait attentat et quelle a été la réponse du sujet ? Le cas, « la méthode de l’exemple » [5] si chère aux psychanalystes, permet de faire entendre le plus singulier du sujet. Un cas est un cas, indique Éric Laurent, « s’il témoigne et de l’incidence logique d’un dire dans le dispositif de la cure et de son orientation vers le traitement d’un problème libidinal, d’un problème de jouissance » [6]. Les cinq cas freudiens sont ici d’une richesse inépuisable.

Retour aux J-50. Avant d’aborder le cas Dora, Freud note : « si naguère l’on m’a reproché de n’avoir rien dit sur mes malades, on me blâmera maintenant d’en trop parler » [7]. Le bien-dire est mis à l’épreuve dès qu’un psychanalyste s’avance en présentant un cas. L’exercice comporte toujours un risque.

Ce numéro de L’Hebdo-Blog, Nouvelle série, est l’ouverture d’un bal. À partir de mercredi, une série de cas, issus de la littérature analytique et de la littérature tout court, arriveront dans nos boîtes mails, envoyés par la direction des 50e journées de l’ECF. Vous découvrirez des portraits qui cherchent à cerner au plus près ce qui fait attentat sexuel – et ce, toujours au singulier. Nous avons hâte de commencer à les lire. Pour le moment, la première cadence revient à Freud…

[1] Miller J.-A., « Progrès en psychanalyse assez lents », La Cause freudienne, n°78, juillet 2011, p. 186.

[2] Cf. le blog préparatoire aux 50e journées de l’École de la Cause freudienne « Attentat sexuel » : attentatsexuel.com

[3] Cf. Lacan J., « Intervention sur l’exposé de Michel Foucault ‘‘Qu’est-ce qu’un auteur ?’’ », Bulletin de la Société française de philosophie, n°3, 1969, p. 104.

[4] Cf. les numéros de Lacan Quotidien : n°829, 7 avril 2019 ; n°830, 9 avril 2019 ; n°833, 17 avril 2019 ; n°835, 23 avril 2019 ; et n°842, 3 juin 2019, publication en ligne (www.lacanquotidien.fr).

[5] Laurent É., « Liminaire », XXXe journées de l’École de la Cause Freudienne, Paris, EURL-Huysmans, 2001, p. 19.

[6] Ibid., p. 20.

[7] Freud S., « Fragment d’une analyse d’hystérie (Dora) », Cinq Psychanalyses, Paris, PUF, 1999, p. 1.




Dora : attentat plutôt qu’affront

« L’incident avec M. K… – la déclaration suivie d’un affront – fournissait à notre malade Dora le traumatisme psychique que Breuer et moi avions, dans le temps, affirmé être la condition préalable indispensable à la formation d’un état hystérique. » [1]
Freud fait référence à la scène dite du lac. Dora aurait été traumatisée par la déclaration que lui a faite Mr K. et par l’affront qui a suivi : personne ne l’a crue quand elle a raconté cette scène, Mr K. l’a niée et a mis cela sur le compte de l’imagination de Dora. Son père, quant à lui, a considéré qu’elle avait été victime d’une fiction qui s’était imposée à elle. Après cet événement, l’état de Dora s’est aggravé : en plus des symptômes apparus dès l’enfance, elle devient dépressive, irritable et a des idées suicidaires dont elle fait part dans une lettre découverte par ses parents. De plus, elle ne supporte plus la relation de son père et de Mme K. alors qu’elle la soutenait jusque-là. Son père décide de l’amener chez Freud.
Au cours de l’analyse du second rêve fait par Dora pendant la cure, Freud repère un autre élément. Il insiste pour avoir des détails sur cette scène et apprend que Dora a giflé Mr K. après qu’il lui ait dit : « Vous savez que ma femme n’est rien pour moi » [2]. Une note de Freud indique : « Ces paroles vont nous fournir la solution de l’énigme. » [3] Dora, en bonne hystérique, anime le désir de savoir de Freud qui l’interroge. Il apprend que Mr K. avait dit la même phrase à une jeune gouvernante à laquelle il avait fait des avances et que la jeune fille avait raconté cette scène à Dora. Là se situerait l’affront. D’après Freud, Dora n’a pas été offensée par les sollicitations de Mr K., mais s’est sentie traitée comme une domestique. Une note est ajoutée par Freud [4] : le père de Dora avait employé la même phrase en parlant de sa femme, ce qui réduit l’importance accordée à la gouvernante. C’est ainsi que ces deux hommes, non initiés « aux bonnes manières » [5], parlent de leurs femmes.

Lacan, dans son Séminaire sur La Relation d’objet, élèvera ce trauma à la dimension de l’attentat. Même s’il n’en parle pas en ces termes à propos de Dora, l’attention qu’il porte sur la fonction du voile nous incite à prendre en compte l’effraction que comporte sa levée. À cette effraction, c’est par la gifle donnée à Mr K. que Dora a répondu.
Dora, pour mettre en forme sa question « qu’est ce qu’une femme ? », a à sa disposition le quatuor constitué de son père, Mme K., Mr K. et elle-même. Qu’est ce que son père aime au-delà d’elle en Mme K ? Qu’est ce que Mr. K. aime au-delà de sa femme chez Dora ? Cet au-delà inatteignable l’intéresse et reste voilé dans l’utilisation qu’elle fait de ce quatuor : aimée par son père, elle est le voile qui recouvre l’amour de son père pour Mme K. ; et Mme K., censée être quelque chose pour Mr K., est le voile qui recouvre l’amour de Mr K. pour Dora [6]. Ce qui est voilé, c’est le vide, l’absence du signifiant de La Femme. La femme a une affinité avec le semblant qui fait croire qu’il y a quelque chose là où il n’y a pas.
La phrase de Mr K., traduite par Lacan, du côté de ma femme « il n’y a rien » [7], rabat ce rien sur le voile qu’était Mme K. Le voile déchiré fait surgir le vide et fait chuter Mr K. de son statut d’homme : sa femme n’est pas le phallus comme signifiant du désir et Dora ne peut trouver son être de signifiance qu’elle attend de la parole de cet homme.
Laure Naveau nous l’a démontré avec pertinence dans son texte sur « La pudeur et le voile » : « L’attentat sexuel ne concerne pas que les corps, il concerne aussi les mots et les phrases, soit un certain usage de la parole, qui ravale, qui blesse, qui diffame » [8].
Il n’est pas étonnant que Dora soit dépressive après cette scène dans laquelle a été dépréciée la femme qui représentait pour elle l’énigme de la féminité. Et ne peut-on pas voir dans l’appendicite survenue neuf mois après – interprétée comme un équivalent de grossesse par Dora qui y voit le lien par quoi elle reste nouée à Mr K. – le ravalement de la femme en tant que mère ?
Freud se demande s’il n’aurait pas dû, pour empêcher que Dora ne le quitte, exagérer la valeur qu’avait pour lui sa présence [9], ce semblant aurait sans doute été nécessaire.

[1] Freud S., « Fragment d’une analyse d’hystérie (Dora) », Cinq Psychanalyses, Paris, PUF, 2003, p. 17.

[2] Ibid., p. 73.

[3] Ibid., note 2, p. 73.

[4] Ibid., note 1, p. 80.

[5] Lacan J., « Préface à L’Éveil du printemps », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 562.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La Relation d’objet, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1994, p. 143.

[7] Ibid.

[8] Naveau L., « La pudeur et le voile », DESaCORPS, n°4, 12 juin 2020, publication en ligne (attentatsexuel.com).

[9] Freud S., « Fragment d’une analyse d’hystérie (Dora) », op. cit., p. 82.




Le petit Hans et son indocile « fait-pipi »

Il y a plus d’un siècle, Freud a découvert l’existence d’une sexualité infantile et d’une pulsion sexuelle qui se révélait perverse polymorphe [1]. Dans ses Cinq psychanalyses [2], il démontre son argumentation théorique des Trois essais sur la théorie sexuelle [3] sur un versant clinique. Il donne la parole pour la première fois à un enfant, le petit Hans [4]. Qu’est-ce qui cause problème à cet enfant et fait, pour lui, attentat sexuel ?

À trois ans, Hans manifeste un intérêt pour une partie de son corps, son pénis réel, qu’il nomme son « fait-pipi ». Il veut savoir si sa mère en a un, elle aussi. Sa réponse affirmative semble le laisser perplexe. Puis, il observe à partir de trois ans et demi le « fait-pipi » des animaux. Il se met à distinguer le vivant qui en a un et l’inanimé qui n’en a pas. La curiosité sexuelle de Hans est particulièrement vive à l’égard de ses parents. Il les observe et les questionne sur leur possession d’un « fait-pipi », leur taille. Il trouve le sien trop petit et pense qu’il va grandir.

Peu avant ses trois ans et demi – qui sont marqués par un événement traumatique, la naissance de sa petite sœur Anna –, Hans « est surpris par sa mère, la main au pénis » [5]. Il « constate soudainement qu’il a un petit organe qui bouge » [6]. Cet enfant ne dispose pas de signifiant pour dire ce qui s’éprouve dans son corps. « Si le tout-petit rencontre la réalité sexuelle sur son propre corps, cette jouissance n’est cependant en rien autoérotique. En témoigne l’invasion déchirante que connaît le petit Hans dans ce symptôme phobique, qui condense cette jouissance qui l’assaille et qu’il rejette de toutes ses forces. Le symptôme se forme au point où la réalité sexuelle fait effraction, dans le contexte de l’intimité qu’il connait avec sa mère et du type de père qu’il a. » [7]

Ici, la menace de castration est portée par la mère – et non par le père – qui lui dit : « Si tu fais ça, je ferai venir le Dr A… qui te coupera ton fait-pipi. Avec quoi, feras-tu alors pipi ? » [8] Freud constate que l’enfant répond sans culpabilité à sa mère. La menace de castration est sans effet sur lui. Éric Laurent indique l’importance de « distinguer les deux choses : la menace de la mère – “on va te la couper” – et la naissance de la sœur qui vient juste après. Pour Hans, ce sont deux évènements qu’il va falloir faire tenir ensemble : à quoi sert donc le “fait-pipi” dans l’engendrement des enfants et comment lui est-il possible de supporter ce que veut dire la naissance de la sœur ? Quel est le désir qui met au monde cette sœur dont il est jaloux, dont il dit d’emblée : “Moi, je n’en veux pas. On la ramène” » [9]. On lui explique alors que ce n’est pas possible, qu’il sera le grand et elle, la petite. C’est avec cette paire signifiante que Hans va construire des mythes.

Lorsque sa phobie, qui est « une protection contre l’angoisse » [10], éclot à l’âge de quatre ans et neuf mois, Hans a peur des grands animaux, notamment du cheval qui n’est pas pour autant le pénis réel – il « est en cette occasion, la place où doit […] venir se loger le pénis réel » [11]. Pour que la jouissance intrusive parvienne à se localiser hors-corps, il en passera par trois opérations : l’enraciné, le troué et l’amovible sans oublier la vis qui permettra que l’objet soit détachable.

[1] Freud S. Trois essais sur la théorie sexuelle, Paris, Gallimard, 1987.

[2] Freud S., Cinq Psychanalyses, Paris, PUF, 1995.

[3] Freud S. Trois essais sur la théorie sexuelle, op. cit.

[4] Freud S., « Analyse d’une phobie chez un petit garçon de 5 ans (Le petit Hans) », Cinq Psychanalyses, op. cit., p. 93-198.

[5] Ibid., p. 95.

[6] Lacan J., « Conférences et entretiens dans des universités nord-américaines. Yale University, Kanzer Seminar. 24 novembre 1975 », Scilicet, n°6/7, 1976, p. 22.

[7] Terrier A., « Argument. Part. 3 », Attentat sexuel, 50e journées de l’École de la Cause freudienne, Paris, 14 et 15 novembre 2020, disponible sur le site des journées de l’ECF : attentatsexuel.com

[8] Freud S., « Analyse d’une phobie chez un petit garçon de 5 ans (Le petit Hans) », op. cit., p. 95.

[9] Laurent É., « Le petit Hans et son ‘‘fait-pipi’’ », La Cause du désir, n°64, octobre 2006, p. 29.

[10] Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La Relation d’objet, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1994, p. 281.

[11] Ibid.




Une parole humiliante

« Un homme jeune encore, de formation universitaire » [1] a entendu parler de Freud à partir de ses théories sexuelles. Dès sa première rencontre avec Freud, il met au premier plan des données relatives à sa vie sexuelle.

À l’âge de quatre ou cinq ans, il raconte une scène qui se déroule avec « une jeune et très belle gouvernante […]. Un soir, elle était étendue, légèrement vêtue, sur un divan, en train de lire ; j’étais couché près d’elle. Je lui demandais la permission de me glisser sous ses jupes. Elle me le permit […]. Elle était à peine vêtue, et je lui touchai les organes génitaux et le ventre, qui me parurent singuliers. Depuis, j’en gardai une curiosité ardente et torturante de voir le corps féminin » [2].

Le patient de Freud raconte ensuite deux autres scènes érotiques avec des gouvernantes successives. L’une d’elles, qu’il rapporte, l’a touché plus particulièrement. Il en ressentit de l’humiliation et il pleura. À l’âge de sept ans, il entendit sa gouvernante dire à la cuisinière : « Avec le petit, on pourrait déjà faire ça, mais Paul […] [(le patient)] est trop maladroit, il raterait certainement son coup » [3].

Freud précise ensuite que ce patient, connu depuis comme l’homme aux rats, relève d’une « névrose obsessionnelle complète, à laquelle ne manque aucun élément essentiel […]. Nous voyons cet enfant sous l’empire d’une composante de l’instinct sexuel, le voyeurisme, dont la manifestation […] est le désir de voir nues des femmes qui lui plaisent » [4].

Pour compléter le tableau de la névrose, le patient indique à Freud que chaque fois qu’un tel désir érotique surgit, un sentiment d’inquiétante étrangeté l’envahit. Désir obsédant d’un côté, crainte obsédante de l’autre, tel est le tableau du noyau infantile de sa névrose.

La raison de sa venue est pourtant toute autre. À l’âge adulte, deux événements contingents précipitent ses symptômes obsessionnels. La perte de son lorgnon et la rencontre d’un officier qui lui raconte le supplice des rats, supplice particulièrement épouvantable pratiqué en Orient.

Je ne reprends pas ici l’impasse complète dans laquelle le patient se retrouve à vouloir rembourser le prix de son lorgnon. Je me limite seulement à l’histoire rapportée par le capitaine cruel pour y noter l’expression complexe et bizarre du patient, que Freud traduit comme étant « l’horreur d’une jouissance par lui-même ignorée » [5].

Quelle est cette jouissance par lui-même ignorée ? Pas à pas, Freud la décline dans le décours de la chaîne signifiante du patient.

Il y a son ambivalence amour haine à l’égard du père, la faute de celui-ci d’avoir cédé sur son désir en épousant la fille (riche) d’un industriel plutôt que la fille (pauvre) dont il était amoureux. Notons aussi une autre faute du père qui, joueur, avait perdu au jeu les fonds de son régiment et n’avait pu rembourser un camarade qui l’avait sauvé en lui avançant la somme due.

Le signifiant de la névrose, ici, celui qui fait le nœud de sa jouissance par lui-même ignorée est le signifiant rat. On trouve alors différentes significations attachées à ce signifiant, lequel équivoque autant par ses significations que par sa seule sonorité.

Son père était un joueur, un Spielratte, un rat de jeu, en défaut de payement ; il y a la quote-part qui se dit en allemand Rate, proche du Ratten (rat) et qui permet d’associer l’argent avec le signifiant rat. Le patient en fera un véritable étalon monétaire, « Tant de florins – tant de rats. » [6] Par un jeu d’associations, Freud décline le signifiant rat comme l’organe phallique, puis comme signifiant des enfants dans une légende rapportée par Ibsen [7] (La demoiselle aux rats).

Posons que ce signifiant Rat est l’enveloppe d’une jouissance par lui-même ignorée, une jouissance indicible, une jouissance dont le sujet a horreur et qui, dans le même temps, l’aspire inéluctablement.

Dans les derniers chapitres de son Séminaire sur les Formations de l’inconscient, Lacan nous rappelle l’importance de la formule verbale pour le névrosé obsessionnel. L’« obsession est toujours verbalisée » [8].

L’homme aux rats nous illustre cet accent mis sur la verbalisation. L’attentat sexuel, pour ce sujet, s’est joué davantage sur les paroles humiliantes de la gouvernante et sur le signifiant rat que sur ses investigations sexuelles, investigations facilitées par les gouvernantes successives…

[1] Freud S., « Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle (L’homme aux rats) », Cinq Psychanalyses, Paris, PUF, 2003, p. 201.

[2] Ibid., p. 202-203.

[3] Ibid., p. 203.

[4] Ibid., p. 204.

[5] Ibid., p. 207.

[6] Ibid., p. 238.

[7] Ibsen H., Petit Eyolf, 1894.

[8] Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les Formations de l’inconscient, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1998, p. 470.




Le consentement de Schreber

Cela commença comme un rêve entre les eaux du sommeil et de l’éveil : qu’il serait beau d’être une femme subissant l’accouplement [1] ! Cette idée n’aurait pu émerger si elle ne s’était manifestée en cet interstice temporel où la censure est moins forte. Néanmoins le sujet ne put la faire sienne. Il la repoussa mais elle lui revint dans le réel : « Ainsi s’ourdit un complot contre moi, écrit-il, […] que mon corps, […] changé en un corps de femme, soit alors livré à cet être humain en vue d’abus sexuels et soit ensuite ‘‘laissé en plan’’, […] abandonné à la putréfaction » [2].

Peut-être, comme le suggère Freud, la frustration de ne pouvoir devenir père l’a-t-elle poussé à cette rêverie qui lui permettrait ensuite d’engendrer. Mais la misogynie de l’époque, pour cet homme à qui tout réussissait sauf de devenir père, ne lui permettait pas d’assumer cette idée délirante. Il en conclut que c’était la volonté d’un Autre, de son médecin d’abord, et puis de Dieu lui-même. Et les voix, ces coquines, s’en donnaient à cœur joie pour se moquer du président de la Cour d’Appel de Dresde. Elles l’appelaient « Miss Schreber » [3].

Mais comment Schreber en vint-il à accepter son sort d’objet sexuel, lui qui avait mené une vie d’ascète jusque-là. Comment finit-il par consentir à sa transformation en femme ? D’emblée tout son être y objectait, s’en indignait, refusait l’émasculation. Ce projet ignominieux le révoltait, il en perdit le sommeil, l’appétit et même la vie. Le sujet plongé dans un état de stupeur catatonique, abandonné de toute énergie, assista à son propre enterrement. Le service des coquines ne manqua pas de lui signaler la date de son décès et son annonce dans la « rubrique nécrologique » [4]. Sans cette régression topique au stade du miroir[5], et cette annihilation de toute identification où le sujet pouvait se reconnaître, il n’aurait sans doute pas été possible pour lui d’opérer ce renversement du délire de persécution en délire de mégalomanie mystique.

Un compromis put alors voir le jour, il avait une mission : être la femme de Dieu, accepter l’éviration et engendrer plein de petits êtres schrébériens. Ce projet étant remis à l’horizon de l’infini, il put poursuivre sa vie en attendant et maintenir ce petit rêve glouton qui avait avalé toute sa vie à la réduction d’un noyau délirant. Il y a dans l’histoire de ce cas une guérison par le consentement, ce que Freud a appelé la réconciliation [6] et Lacan le « compromis » [7]. Ce consentement restitue au sujet une place éminente : « être la femme qui manque aux hommes ». Sa mission est brillante et son sacrifice expiatoire. D’objet avili, moqué, abusé, il devient la femme procréatrice, sauveuse de l’humanité.

Le consentement, la réconciliation ou l’acceptation seraient-ils la voie de la résilience comme une certaine sagesse voudrait nous le faire croire ? Avançons l’hypothèse que l’histoire de Schreber ainsi que celle de Vanessa Springora, bien que radicalement opposées, nous enseignent que c’est le passage de la position d’objet à celle de sujet qui ouvre la possibilité d’une guérison. Par le consentement au projet divin remis aux calendes grecques, Schreber se réapproprie son corps et redevient sujet. Il n’est plus l’objet sexuel de ses persécuteurs soumis à l’assouvissement de leur lubricité. Quant à V. Springora, c’est en reprenant la main, ou plus exactement la plume, sur son histoire qu’elle sort du « qui ne dit mot consent », qu’elle prend le chasseur à son propre piège. « Parce qu’écrire, c’était redevenir le sujet de ma propre histoire » [8], dit-elle.

[1] Schreber D. P., Mémoires d’un névropathe, Paris, Points, 1985, p. 63.

[2] Schreber D. P., Mémoires d’un névropathe, cité par S. Freud, in « Remarques psychanalytiques sur l’autobiographie d’un cas de paranoïa (Dementia paranoides) (Le Président Schreber) », Cinq Psychanalyses, Paris, PUF, 1954, p. 270-271.

[3] Ibid., p. 272.

[4] Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 567.

[5] Ibid., p. 568.

[6] Freud S., « Remarques psychanalytiques… », op. cit., p. 283.

[7] Lacan J., « D’une question préliminaire… », op. cit., p. 564.

[8] Springora V., Le Consentement, Paris, Grasset, 2020, p. 202.




Éditorial : Le rêve au temps du coronavirus

Nous n’allons pas nous arrêter de rêver. L’inconscient, cet infatigable travailleur, va continuer son travail d’interprétation. Car de Freud à Lacan le statut de l’interprétation change et c’est le rêve qui en témoigne le mieux. Du rêve à interpréter au rêve interprète, de l’élaboration, de la construction d’un sens nouveau au rêve à lire, à entendre dans sa matérialité il y a un chemin qui nous mène au tout dernier Lacan. Le rêve est au début de la psychanalyse histoire, en tant qu’il ne tient son existence que dans les signifiants qui le composent et qui n’appartiennent qu’au rêveur, puis il devient lecture, le rêve se lit parce qu’il est écriture. Ainsi il y a des couleurs de rêve qui ne dépendent pas du rêve lui-même, mais du rêveur, de la façon dont il va vivre, raconter son rêve, le signifiantiser.

Est-ce que le réel que nous vivons va colorer nos rêves ? Est-ce que la confrontation à un non-savoir radical comme celui qui se dresse devant nous avec l’épidémie du coronavirus, va changer la couleur de nos rêves ? Bien sûr. Nos rêves seront toujours effet de vérité et index du réel[1]. À ce titre, ils interprèteront la jouissance insue du moment présent.

En faisant un numéro sur le rêve, là, maintenant, l’équipe de L’Hebdo-blog, par la voix de sa directrice, Omaïra Meseguer, ouvre sur cet invariant de la psychanalyse : le rêve est la voie royale de l’inconscient et offre une perspective pour saisir ce qui se vit de ce que le sujet n’a pas encore saisi de son rapport à cet instant inédit, in-et-dit. À l’intérieur et à dire.

Je suis en train d’écrire ces lignes et un communiqué du conseil de l’AMP tombe : le congrès de l’AMP est reporté du 14 au 18 décembre 2020. C’est une immense joie de savoir qu’il aura lieu car il a déjà essaimé son formidable thème et ses conséquences sur toute la planète psychanalyse.

Nous serons là pour promouvoir et soutenir ce que la psychanalyse a de plus subversif : le rêve, son interprétation et son usage dans la cure lacanienne. Nous nous retrouverons tous ensemble pour rêver, non pas d’un rêve qui endort, mais un rêve qui tient toujours sur la brèche le fil du désir.

« Comment faire pour enseigner ce qui ne s’enseigne pas ? Voilà ce dans quoi Freud a cheminé. Il a considéré que rien n’est que rêve, et que tout le monde (si l’on peut dire une pareille expression), tout le monde est fou, c’est-à-dire délirant.[2] » On s’éveille de le savoir, ça-voir. Voilà le pari de cet Hebdo-blog si riche, rêver un peu, rêver du réveil même qui fait l’étoffe du rêve. Et puis soyons fou comme le propose Lacan, malgré le moment présent, partons sur les chemins du rêve.

Rêver, dans ce moment, c’est déjà un beau programme, non ?

[1] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Un-tout-seul », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 25 mai 2011, inédit.

[2] Lacan J., « Lacan pour Vincennes », Ornicar ?, n°17-18, printemps 1979, p. 278.




Rien de plus concret que le rêve

L’Hebdo-Blog : On a du rêve l’image de quelque chose de nébuleux, mystérieux, flou, tel que l’extension du signifiant « onirique » le fait entendre, mais dans votre texte « Rien de plus concret que le rêve, son usage, son interprétation » [1], vous dites que c’est ce que nous avons de plus « concret », quelle surprise ! En quoi le rêve est-il concret ?

Christiane Alberti : Dans l’expérience, le rêve s’appréhende d’abord comme évanescent, flou, ineffable, ce qui nous file entre les doigts, dès lors qu’au réveil un abîme se creuse entre le souvenir des images et des sensations du rêve et ce que l’on tente d’en restituer. À l’opposé de cela, le récit du rêve le rend concret. Notre parole nous extrait des limbes. C’est au temps même du récit que le rêve se réalise comme tel, en pleine lumière, comme texte. Il ne s’agit pas d’un message déjà-là qu’il suffirait de rapporter. Le rêve n’existe qu’en tant que récit. L’inconscient s’attrape toujours au ras du discours, à la surface. D’où l’importance accordée par Freud, dans son invention, à la parole du rêveur. Le récit du rêve, en ce sens, vient donc très exactement à la place de l’introspection. Il n’est pas ce que nous avons de plus intime mais ce que nous avons de plus concret.

C’est en référence au concret chez Lacan que le rêve m’a semblé exemplaire. C’est une notion que l’on trouve dès ses premiers écrits sur la psychose, en particulier dans son analyse du cas Aimée [2], où le concret renvoie au texte « en première personne » : les phénomènes cliniques y sont traités à partir de la position d’énonciation de la patiente, soit « en première personne », de manière à pouvoir isoler des « significations concrètes » qui ne valent que pour un sujet.

Je dois vous dire aussi que je me suis intéressée à cette notion du concret [3] tant la formule de Lacan « le langage concret […] que parlent les gens » [4] m’avait plu et intriguée à la fois. Il s’agit d’une mention beaucoup plus tardive, dans la conférence que Lacan avait donnée à Baltimore. Par cette formulation saisissante, Lacan fait saisir la notion d’un inconscient pris aux mots, non pas le sens des mots mais « les mots dans leur chair ». C’est sa manière d’affirmer encore et encore : il n’y a pas de métalangage.

Alors même que tout, dans le rêve, appelle l’interprétation, que l’inconscient a déjà, par le rêve, procédé par interprétation, et qu’il est désir d’interprétation, une autre dimension limite l’appel au sens, au déchiffrage infini : c’est la matière concrète du rêve, sa matière sonore, qui s’oppose à l’empire du sens. La matière de lalangue de chacun, sans destinataire, sans aucune attribution. Dans le fond, comme le dit René Char, « seules les traces font rêver » [5].

L’H.-B. : Partons de l’expérience du rêve dans la cure, ce qui vous intéresse, dites-vous, est l’endroit où la mémoire du rêveur défaille car il y a là un indice à préserver. Pourrait-on parler d’une sorte d’indice du sujet qu’il s’agirait d’intégrer au texte même du rêve ?

C.A. : En effet ce sont tous les points d’achoppement du récit, les défaillances de la mémoire, qu’il s’agit d’intégrer au texte même du rêve. C’est une remarque de Freud qui nous met sur la voie. Dans le chapitre VII de sa Traumdeutung, il souligne qu’il n’y a et qu’il n’y aura jamais aucune garantie quant à la correspondance entre le rêve et le récit. Freud observe que nos souvenirs du rêve sont toujours mutilés, que les lacunes du récit sont nombreuses. Bref, qu’il y a une indéniable perte entre le rêve et son récit. À cet endroit, Freud nous fait part d’un petit procédé qu’il a mis au point. Lorsqu’un patient répète le récit d’un rêve, il est rare, note-t-il, qu’il le fasse dans les mêmes termes. Les passages autrement exprimés sont pour lui les points faibles qui peuvent trahir le rêve. Et Freud d’indiquer qu’il s’en sert comme d’une indication aussi sûre que le signe brodé sur la tunique de Siegfried. « C’est à cet endroit-là que l’interprétation du rêve peut s’engager » [6]. Le doute, loin d’être un obstacle, est au contraire ici utilisé comme « signal » qu’il y a lieu de suivre car on peut « identifier en lui un rejeton, en ligne assez directe, de l’une des pensées du rêve vouées à la proscription » [7]. On comprend dès lors pourquoi le colophon du doute fait partie du texte du rêve. À ce titre le doute, constitue un point d’appui dans le procès du savoir.

Là où le rêveur doute, là où je doute, je suis assuré qu’une pensée inconsciente soit là, « toute seule de tout son je suis » [8]. C’est à cette place que Freud fait appel au « je pense » par où va se révéler le sujet. C’est donc un signal, un surgissement qu’il ne faut pas se hâter de figer, de récupérer dans un sens. Il pointe, indique, montre. L’espace d’un instant, comme signal de l’inconscient. Just so.

L’H.-B. : Le rêve est l’expérience de la « production d’un sujet » [9], dites-vous. C’est très intéressant parce que ça rend la fonction du rêve trans-structurale. Pourrions-nous dire que si le rêve est la voie royale pour tenter de cerner ce point le plus intime du sujet dans la névrose, il est, dans la psychose, une tentative de chiffrer et donc de voiler ce que Lacan nomme dans le Séminaire X « cet hôte inconnu qui apparaît de façon inopinée » [10] ?

C.A. : L’expérience du rêve nous conduit sans cesse à un dépaysement, à un éloignement, à une dissociation d’avec son moi, d’avec son monde. On se voit par exemple dans le rêve à une autre place, à toutes les places aussi bien.

« Production d’un sujet » donc au sens où c’est la production de personne, ce n’est pas la production du rêveur. C’est plutôt à considérer au sens où un sujet en est l’effet : un sujet, ponctuel et évanouissant, en tant que divisé de l’inconscient mais aussi bien divisé de la jouissance en est produit. Autrement dit, l’interprétation du rêve détermine un sujet au sens où il ne s’agit pas d’établir un contenu entre le contenu du rêve et ce que l’on sait d’une personne mais de tirer au clair « l’inconscient dont vous êtes sujet » [11], selon la formule de Lacan dans « Télévision ».

C’était quand même un renversement éthique inouï que d’avoir eu le cran d’interroger, comme l’a fait Freud, la responsabilité du rêveur à l’endroit de ses rêves. Le rêve est à rapporter à un sujet, non pas à un assujetti mais à un étant, responsable de sa position dans l’existence, un sujet qui s’assure du vrai à partir de son propre savoir. Cette conception éthique est en effet trans-structurale.

S’agissant du rêve dans la psychose, en lien avec cet abord du caractère concret du rêve, votre question m’a d’emblée évoqué l’orientation que Jacques-Alain Miller nous a donné quant à la psychose qui, dit-il, « ici comme ailleurs, met la structure à nu » [12]. Le rêve, à cet égard, est là pour manifester l’état originaire du sujet dans le rapport à sa lalangue. À considérer la psychose comme table d’orientation, le rêve est bien ce texte qui joue des rapports de la parole et de l’écriture, du son et du sens, sans qu’aucune traduction, ni aucun point de capiton n’en vienne à bout mais reconduise le sujet au ras de la structure.

L’H.-B. : Qu’est-ce qui permet, selon vous, d’éveiller un intérêt du « néophyte » – quant à la psychanalyse – pour ses rêves en début de cure, lesquels restent la voie royale pour accéder à l’inconscient ?

C.A. : C’est l’expérience même de la parole en analyse qui éveille le goût pour ses propres rêves. Il me vient justement l’exemple d’un sujet dont l’engagement dans une analyse n’était pas encore assuré, qui vient à sa séance avec un rêve. Le récit très condensé met en scène son ami actuel et son père décédé il y a fort longtemps alors qu’elle était tout jeune enfant : ils parlent ensemble. Premier commentaire à la suite du récit du rêve : « Comme c’est réaliste ! ».

Oui, il s’agit bien de réalité concrète, la réalité sexuelle de l’inconscient. À l’évidence, cette expérience a ouvert pour elle la dimension d’un savoir que l’on sait sans savoir qu’on le sait, elle a éveillé un penchant nouveau et au-delà, elle a inauguré un transfert à la psychanalyse comme expérience.

[1] Alberti C., « Rien de plus concret que le rêve, son usage, son interprétation », texte d’orientation au XIIe congrès de l’AMP « Le rêve. Son interprétation et son usage dans la cure lacanienne », 2020, disponible en ligne sur le site du congrès : https://congresoamp2020.com/fr/articulos.php?sec=el-tema&sub=textos-de-orientacion&file=el-tema/textos-de-orientacion/20-02-07_rien-de-plus-concret-que-le-reve.html

[2] Cf. Lacan J., De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité, Paris, Seuil, 1975.

[3] Cf. Alberti C., « La langue concrète que parle l’inconscient », Ornicar ?, n°53, novembre 2019, p. 145-160.

[4] Lacan J., « De la structure comme immixtion d’une altérité préalable à un sujet quelconque », La Cause du désir, n°94, octobre 2016, p. 9.

[5] Cf. Char R., La Parole en archipel, Paris, Gallimard, 1962.

[6]Cf. Freud S., L’Interprétation du rêve, Paris, Seuil, 2010, p. 558.

[7] Ibid.

[8] Lacan J, Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 36.

[9] Alberti C., « Rien de plus concret que le rêve, son usage, son interprétation », op. cit.

[10] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 91.

[11] Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 543.

[12] Miller J.-A., « L’interprétation à l’envers », La Cause freudienne, n°32, février 1996, p. 12.




Travail de rêve

Si le rêve, parmi toutes les formations de l’inconscient, occupe une place particulière pour la psychanalyse, ce n’est sans doute pas seulement parce que Freud en a fait la voie royale d’accès à l’inconscient. Pour l’analysant, il est aussi le lieu et l’occasion de plus d’un paradoxe.

Alors que L’Interprétation des rêves a permis de rompre avec toute idée de clé des songes, dans ma cure j’attendais souvent la survenue d’un rêve dans l’espoir qu’il soit en lui-même la clé qui me donnerait accès à un savoir nouveau. Le rêve revêtait donc une touche d’agalma d’être, lui, supposé savoir… quelque chose que, moi, j’ignorais. Pour que le rêve me parle, il fallait donc que je le parle à mon tour, le dise en séance, l’adresse à l’analyste. C’est en entrant ainsi dans le circuit de la parole par ces différents tours de dits que le message, m’en revenant de l’Autre, pourrait peut-être m’en devenir déchiffrable… Ma propre tension vers le sens, qui accordait au rêve un « vouloir dire », me faisait oublier qu’en tant que tel il ne sert à aucune communication [1]. Oubli nécessaire sans doute dans un premier temps, mais pas suffisant.

En poussant un peu les choses, la distinction freudienne du contenu manifeste et du contenu latent pourrait finalement s’étendre à toute parole analysante, faisant de l’ensemble de celle-ci le déroulé au fil de la cure du texte d’un très long rêve ! À cet égard, la fin de l’analyse ne pourrait-elle pas sonner aussi comme un moment de réveil ?

J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer un rêve, fait vers la fin de ma cure, même s’il n’en est pas le dernier. Comme Éric Laurent l’a fait remarquer lors de la journée « Question d’École » [2], ce rêve se présentait comme plutôt foisonnant d’éléments hétéroclites, s’approchant de la description d’Edward Glover d’un monde tenant « à la fois d’une boucherie, de toilettes publiques sous un bombardement et d’une morgue [3] » ! Cela contrastait avec ce que j’en avais finalement retenu, peu de choses en fin de compte, l’insistance d’un son et d’une lettre qui s’entendait dans certains des signifiants du rêve ou des associations qu’il avait produites. Même si ce rêve, comme tout texte, se prêtait aussi à l’interprétation signifiante pour son déchiffrage, je n’en fis pas cet usage pour la révélation d’une vérité inconsciente. Mais il me permit de saisir en revanche que le travail du rêve était fondamentalement chiffrage. Tout ce cortège, un peu baroque du texte du rêve, était l’habillage produit par le travail du rêve qui dans son fond poursuivait, comme toujours, le chiffrage de la jouissance hors sens qui en constituait l’ombilic. Jusqu’à cerner la lettre et le son qui y insistait, socle minimal encore dicible qui témoignait de cet effort. Alors, une fois isolé ce reste, sans espoir qu’il puisse jamais s’évanouir, la trouvaille d’un signifiant nouveau, « vivre », qui permettait à la fois de l’enserrer et d’en faire un nouvel usage, a été ma façon de me faire responsable du rêve. De même que l’engagement dans la passe peut être une façon de se faire responsable de son analyse.

[1] Cf. Freud S., « Quelques additifs à l’ensemble de l’interprétation des rêves », Résultats, idées, problèmes, t. II, Paris, PUF, 1985, p. 141.

[2] Cf. Laurent É., intervention lors de la journée « Question d’École » du 1er février 2020, inédit.

[3] Glover E., « La relation de la formation perverse au développement du sens de la réalité », Ornicar ?, n°43, hiver 1987-1988, p. 23.




Le cauchemar de l’enfant ou l’urgence de la vie

Dans son Séminaire X, L’Angoisse, Lacan pose l’expérience du cauchemar comme une « expérience toujours actuelle » [1]. Disons qu’elle constitue toujours une actualité absolue, comme l’urgence même de la vie, Not des Lebens, surtout chez l’enfant. Elle apparaît en effet le plus souvent comme enjeu de vie et de mort. Nous définirions volontiers le cauchemar comme une expérience où le parlêtre se heurte au « mur de la structure » et où « il n’y prend part qu’à ses dépens, dépens de vie ou bien de mort, c’est secondaire ; dépens de jouissance, voilà le primaire » [2]. L’angoisse se présente en effet dans le cauchemar comme mise à l’épreuve du « fait d’exister comme corps » [3] face à une jouissance obscure, sans nom et hors sens.

Ce point nous paraît être central dans la fonction du cauchemar : affronter, dans la prise de corps qui s’y effectue, ce réel qu’est l’irruption d’une jouissance qui « correspond à une libido détournée de sa destination et qui ne trouve pas d’emploi » [4].

C’est ainsi que peuvent s’accueillir ces cauchemars « typiques » de la petite enfance que sont la peur du noir ou la peur du loup. Soudain, dans la paix de la nuit, se fait entendre un appel angoissé de l’enfant, ou bien le voici qui déjà se précipite vers le lit des parents, ou de la mère, ou du père. Que se passe-t-il ? « J’ai peur du noir », « j’ai peur du loup » dit l’enfant. N’est-il pas surprenant qu’il vienne ainsi se jeter dans la gueule du loup qu’est le désir du père et/ou de la mère, dans le trou noir que constitue le lit conjugal ? Ne voyons-nous pas là l’enfant tenter une substitution ? Au poids insoutenable de la jouissance obscure qui est venue peser sur lui, qui est venue se nouer à son corps, substituer l’angoisse que constitue le désir de l’Autre, énigmatique derrière la demande et l’amour des parents ?

Le travail du cauchemar, au sens freudien, est ici à situer dans l’interprétation en termes de désir, par la voie de la représentation imaginaire et signifiante, de l’irreprésentable de la jouissance de vivre pour l’être vivant qui parle. Alors il tombe sans fin dans le trou noir de la signifiance, fonce à toute allure, les yeux fermés, dans le mur du langage, est emporté par la vague qui déferle, etc.

Réveil ou pas

Et soudain, le réveil survient et avec lui un mot, c’est-à-dire un nom et son pouvoir non seulement de signifiance mais en premier lieu de signe d’appel à l’Autre, dont il est la nomination même : « le noir », « le loup » « le trou », « le mur » – signifiant qui va désormais vivre sa vie propre, au gré de son « motérialisme » [5].

Le cauchemar travaille ici dans cette zone où se nouent la trouvaille signifiante, les pulsions partielles et le corps de l’enfant pris comme objet plus-de-jouir.

Cette approche du cauchemar comme indiquant un point frontière rencontré dans l’économie du désir soumise aux exigences d’une jouissance nouvelle ne dit pas le tout de cette expérience. Elle recueille sa fonction de self help, d’auto-traitement. Mais elle ne dit pas ce qui excède dans l’expérience même du cauchemar, et que nous pouvons indexer du terme « d’irréversible ».

Là sont à inscrire les cas où le rêveur ne se réveille pas de son cauchemar, cas qui nous alertent : il est englouti par la vague, écrasé par le roc ou sur le mur, dévoré par la bête.

La question que nous nous posons alors est la suivante : est-ce là abandon à une volonté de jouissance inscrite dans l’Autre ou admission de l’irréversible de la castration ?

Nous inclinons à penser qu’ici se découvre une autre fonction possible du cauchemar : prendre en charge la dimension contingente et irréversible qui constitue le cœur de tout événement. En effet, c’est dans le cauchemar lui-même que l’événement a lieu comme irréversible, nulle prothèse possible pour parer à la perte pure. Le cauchemar comme solution quand il n’y a plus de solution !

Concluons : le cauchemar, comme le rêve, est chiffrage de l’événement de jouissance, mais là, il se porte de façon plus aiguë au point où rien ni personne en peut rendre compte de l’absolue contingence cet événement [6]. Alors, ça réveille, ou pas.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 75.

[2] Lacan J., « Radiophonie », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 434.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, op. cit., p. 74.

[4] Freud S., L’Interprétation du rêve, Paris, Seuil, 2010, p. 147.

[5] Lacan J., « Conférence à Genève sur le symptôme », La Cause du désir, n°95, avril 2017, p. 13.

[6] Ce mot de conclusion prend appui sur la leçon du 23 novembre 1973 du Séminaire de Lacan « Les non-dupes errent » (Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 23 novembre 1973, inédit).




Entre cuir et chair

Dans son Séminaire L’Éthique de la psychanalyse, Lacan reprend la construction freudienne de l’appareil psychique gouverné par l’opposition entre le principe du plaisir et le principe de réalité pour l’aborder du côté de l’expérience proprement éthique. Se faisant, il rend hommage à la découverte freudienne : l’être humain, parlant, n’est pas adapté au bonheur.

Lacan relève que Freud prend son départ d’un système orienté vers le leurre et l’erreur, système capable  de faire halluciner la satisfaction d’un besoin plutôt que de le satisfaire. Il adjoint à ce système de leurre, un appareil qui s’y oppose pour y introduire une instance de réalité.

Lacan souligne que le principe de réalité doit son efficace non à une simple instance de contrôle, mais au mode par lequel il opère : tâtonnements, rectification, détour, précaution, retouche, retenue, correction, compensation, opposition, … soit à ce qui paraît être la pente fondamentale de l’appareil psychique.

Le conflit est à la base et Freud cherche comment l’appareil supportant les processus secondaires peut contourner le déchaînement de catastrophes qu’entraîne fatalement le libre fonctionnement de l’appareil du plaisir. Qu’est-ce qui justifie cette opposition, s’interroge Lacan, si ce n’est la présence de quantités immaîtrisables de libido, pulsion ou jouissance – rencontrées par Freud dans sa pratique et qui, à l’occasion, font une percée au-delà du principe de plaisir ? Un hiatus entre deux instances apparaît pour Freud, que Lacan situera entre savoir et jouissance.

Le savoir dont il s’agit est celui de l’inconscient aux prises avec le tâtonnement dans l’épreuve de rectification, ses essais et ses erreurs. Puisque toute pensée s’exerce par des voies inconscientes, elles ne sont accessibles à la conscience que par les mouvements articulés de la parole. La structure signifiante s’interpose entre la perception et la conscience et c’est là qu’intervient l’inconscient structuré comme un langage, entre cuir et chair [1].

Certains sujets se plaignent de ne pas pouvoir faire le tri, d’être envahis par des pensées, les mots des autres, d’être poreux, perméables à tout… autant de formulations indiquant que la fonction de filtre entre soi et le monde n’opère pas. Quelque chose trie et tamise dit encore Lacan. «  L’homme a affaire à des morceaux choisis de réalité » [2]. C’est à cet endroit qu’en tant que formation de l’inconscient l’on peut également situer le rêve, entre cuir et chair.

À l’instar d’un symptôme, il est un Janus fonctionnant comme un compromis entre deux désirs, celui de dormir et la réalisation du désir.  Mais surtout, le rêve ménage à l’inconscient pulsionnel une porte de secours, en favorisant la régression hallucinatoire il lui permet de déverser son excitation sans risque (puisque l’on dort, pas de passage à l’acte !) et d’autre part, grâce au travail qui s’opère sur les pensées inconscientes par les lois de la condensation et du déplacement, de la métaphore et de la métonymie, il instaure entre perception et conscience, entre cuir et chair la fonction de tamis propre à l’inconscient structuré comme un langage. Le rêve tel un rébus figure bien la fonction de tampon qu’il peut exercer entre le sujet et le monde extérieur ou celui, plus intime, des pulsions.

Au-delà du principe de plaisir

Si le rêve évite en les régulant « les déchaînements de catastrophes qu’entraînerait fatalement le libre fonctionnement de l’appareil du plaisir », du même coup, il laisse apercevoir la face mortifère de la pulsion.

Lacan, dans son Séminaire L’Éthique, relevait qu’un hiatus entre le principe de plaisir et le principe de réalité était apparu à Freud ; dans Je parle aux murs[3], il notera que ce qui est surtout apparu à Freud, c’est que le principe de plaisir n’a rien à voir avec l’hédonisme, il est même plutôt principe du déplaisir.

Le rêve comme voix royale menant à l’inconscient peut s’avérer être une fenêtre ouverte sur le réel de la pulsion de mort, un aperçu auquel peut conduire une analyse menée jusqu’à son terme.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1986, p. 64 et 75.

[2] Ibid., p. 59.

[3] Lacan J., Je parle aux murs, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011.