Game of Thrones, ou la guerre des discours

La huitième et dernière saison de Game of Thrones arrive sur les écrans. Cette série, une des plus piratée au monde, fait à la fois événement et rupture dans le panorama audiovisuel. Dans notre époque dominée par le cognitivisme et les neurosciences, Game of Thrones vient trouer ces évolutions aseptisées d’une société qui se voudrait protocolisée. L’intrigue se passe dans un univers médiéval organisé en système féodal. Le scénario se construit autour du trône de fer, lieu où siège le roi. Sur l’île de Westeros, la quête de pouvoir pousse alors les hommes, comme les femmes, à entrer dans le jeu des trônes. Une guerre oppose quelques familles au grand nom. Dans cet environnement moyenâgeux, aucune technologie, aucun gadget, mais des combats menés à l’épée massacrant et déchiquetant les corps des protagonistes. Si la modernité pourrait nous laisser penser que le temps des mythes est loin, Game of Thrones nous rappelle leur puissance. Toutes les logiques sous-jacentes de ces récits transmis depuis la nuit des temps y trouvent une nouvelle peau : horde primitive, sacrifice, parricide, cannibalisme, relations incestueuses, rivalités fraternelles et bien d’autres, sont traités tout au long des différentes saisons provoquant la stupeur des spectateurs : « ce qui est stupéfiant dans cette stupeur, c’est qu’elle n’est pas provoquée par l’irruption d’un événement inattendu, mais par l’accomplissement d’un événement nécessaire [1] ». À Westeros, nul super-héro, pas de happy-end, ce qui doit arriver arrive.

Si la guerre est un mode de jouir, Game of Thrones fait la démonstration qu’elle ne peut être réduite à un déchaînement d’agressivité archaïque mais bien qu’elle « implique l’existence du lien social qui en est la condition [2] ». En effet, sur fond de violence, c’est dans une logique de chaises musicales que les stratégies s’élaborent pour accéder au trône. Un lien délicat peut alors se tisser entre le barbare et l’homme civilisé. Pascal Bruckner propose qu’« être civilisé, c’est se savoir barbare », tandis qu’« être barbare, c’est se croire civilisé [3] ». Savoir et croyance témoignent de la subtilité du rapport au pouvoir que met en scène la série « entre ceux qui donneraient n’importe quoi pour le pouvoir et ceux qui ne le désirent pas plus qu’ils ne l’ont [4] ». Les alliances, enjeu central pour les grandes familles de Westeros, se créent à partir de pactes de paroles. Mais ces dernières se révèlent être le plus souvent menteuses. Il reste alors les discours pour rassembler le peuple ou encore pour motiver les troupes. Ils prolifèrent, prenant appui sur des idéaux : « La guerre déconstruit l’ordre social existant mais promeut des formes nouvelles du discours [5] ».

Si le sujet de Game of Thrones est la quête du pouvoir et la guerre qui en découle, son objet central est indéniablement le langage et ses effets sur les modes de jouissance lorsqu’il est organisé en discours.

[1] Enthoven R., « Cinquante nuances de noir », Philosophie magasine, Hors-série, no41, p. 16.

[2] Brousse M.-H., « Lacan : la guerre, un mode de jouissance », La psychanalyse à l’épreuve de la guerre, Paris, Berg International, 2015, p. 144.

[3] Bruckner P., Misère de la prospérité. La religion marchande et ses ennemis, Paris, Le Livre de Poche, 2004, p. 246.

[4] Enthoven R., « Cinquante nuances de noir », op. cit., p. 15.

[5] Brousse M.-H., « Lacan : la guerre, un mode de jouissance », op. cit., p. 160.




Lire Lacan au XXIe siècle ? Discordance mais urgence !

S’il y a urgence à lire l’ouvrage collectif Lire Lacan au XXIe siècle [1], c’est que nous savons combien l’orientation lacanienne est attaquée sur plusieurs fronts depuis des années et combien il est urgent de transmettre, et de montrer en quoi cette cause ne se peut voir réduite à défendre les oripeaux d’une vieille dame désuète. Nous avons pu lire que cette recrudescence d’un mouvement antipsychanalytique était évoquée dans le texte de présentation générale du livre.
Merci à François-Marie Brunel, Nathalie Charraud, Fabian Fajnwaks, Deborah Gutermann-Jacquet, Damien Guyonnet, Fabienne Hulak, Carolina Koretzky, Clotilde Leguil, Sophie Marret-Maleval, Leander Mattioli Pasqual, Pascal Pernot, Aurélie Pfauwadel, Tao Zhang. Chacun s’emploie, avec une grande précision, à éclairer un champ d’investigation. Et le texte de Jacques-Alain Miller « Le réel, signifiant extrême [2] », voile et ancre du navire, le leste.
Pour nous diriger dans cette excursion, nous tenterons d’attraper bribes et bouts jetés par ce texte, ce qui nous emmènera vers une surprise, un paradoxe ébouriffant et décontenançant.
En effet J.-A. Miller introduit dans cette leçon un algorithme nouveau pour distinguer le réel et le semblant. Le premier algorithme, donné dans « L’instance de la lettre dans l’inconscient [3] » marquait la suprématie du signifiant sur le réel.
J.-A. Miller nous montrera la rétroaction sur le début de l’enseignement des perspectives que Lacan ouvre à la fin bien qu’elles soient « sans conclusion, sans point de capiton [4] ». Au temps du réel structuraliste, « […] le réel signifie, qu’il est fait pour signifier par une espèce d’harmonie préétablie. [5] »

Harmonie ?

Biensûr, il n’en sera rien… Mais dans ce texte surgira un éclair et au cours de la lecture de l’ouvrage, nous en serons marqués, chercherons à en retrouver la fulgurance :
Le réel, donc, est transmué en signifiant. La libido est toujours marquée de l’empreinte d’un signifiant. C’est la signifiantisation qui traduit cette dominance du signifiant sur le réel.
Du calme, ne hâtons pas le pas… :

  1. « La signifiantisation une est d’abord élémentisation.[6]»
  2. « Le réel, d’être signifiantisé, est pris dans un savoir qui se présente sous la forme de lois.[7]»

« Le ça […] est du signifiant déjà là dans le réel [8]», il n’est pas du réel brut. Les lois du signifiant, premières dans le premier enseignement de Lacan, informent le réel. La signifiantisation du réel devrait introduire une…

…Harmonie… ?

Encore ?
Il se trouve que paradoxalement, et ce point est fondamental pour nous – d’ailleurs n’est-il pas sensible dans chacun des textes de cet ouvrage ? – « à la place de l’harmonie se trouve une discordance. [9] »
Reprenons. C’est le concept de l’imaginaire qui devrait expliquer les achoppements de la signifiantisation. Dans le texte « La signification du phallus », l’on pourra saisir poursuit J.-A. Miller que le phallus « est, par excellence, le symbole de la domination du réel par le semblant. [10] » Le second algorithme opposant le réel et le semblant dégage le sens du primat du phallus.
Que dire du primat du génital de Freud dont Lacan a dégagé le noyau primaire dans le primat du phallus ? C’est cela qui indique, nous dit J.-A. Miller, une faille de savoir dans le réel. « Le savoir du réel ne programme pas l’accès à l’Autre sexe. [11] »
Ici surgissent des signifiants qui surprennent dirons-nous, font tache ! Que vient faire sous nos yeux la « période de latence » ?
Et bien c’est « exactement » fondamental : c’est à la période de latence qu’il faut attribuer la non programmation vers l’Autre sexe, « soit à un fait de développement. Et il faut voir comment ce concept de développement fait écran à celui de réel. […]Cet appel fait à Freud est une des fleurs du Séminaire IV. [12] »
À la fin de son enseignement, Lacan dira « la sexualité [fait] trou dans le réel. [13] »
Cette révélation, sur laquelle insiste J.-A. Miller, pourrait écorcher nos oreilles. Répétons : « Il n’y a pas de rapport sexuel » est exposé par Lacan à partir de la période de latence : « Je veux marquer que le point d’insémination du fameux “ Il n’y a pas de rapport sexuel ” est d’emblée vissé à une donnée aussi triviale que celle de la période de latence freudienne. [14] »
Dans la perspective du second algorithme le réel l’emporte sur les semblants et la métaphore paternelle est renversée, le Nom-du-Père devient un « semblant inapte à maîtriser le réel. [15] ». Névrose et psychose « apparaissent comme des modalités diverses de semblants pour tenter de maîtriser le réel. [16] »
À la toute fin de l’enseignement de Lacan, la référence au réel demeure « aussi problématique que problématisante puisque c’est à partir d’elle que tout ce qui est de l’ordre de l’articulation du signifiant et du signifié peut se mettre en question. [17] » L’inconscient lui-même apparaîtra « comme une réponse faite avec le semblant au trou du réel. [18] »
Ce n’est qu’avec le nœud borroméen que Lacan tentera une autre voie que celle de dire le vrai sur le réel : « Le dernier enseignement de Lacan est sur ce tranchant : ou bien la psychanalyse est impossible, c’est à dire qu’elle n’exploite que les rapports du signifiant et du signifié qui ne sont que semblants par rapport au réel, ou bien la psychanalyse est une exception capable de déranger chez un sujet sa défense contre le réel. [19] »
Avançons que chaque auteur(e) témoigne, dans cet ouvrage, au plus près de ce fil et de ce tranchant et au plus près de ce qui lui a été transmis par sa recherche. Car il s’agit bien ici de rendre compte d’un moment de recherche de la Section clinique de l’Université Paris VIII -Vincennes-Saint-Denis.
Pas une thèse dans ce livre mais « une Conversation continuée avec les fondateurs de l’événement Freud [20] » annonce F. Hulak, auteure et coordinatrice de l’ouvrage, en citant J.-A. Miller.

Une croisière hauturière.

Après une présentation générale du Département de psychanalyse, par F. Hulak, S. Marret-Maleval, dans son texte « L’anti-Œdipe de Lacan », nous invite à ce voyage passionnant autour du Séminaire Le sinthome, qu’elle se propose de lire comme l’Anti-Œdipe de Lacan.
Nous abordons alors la rubrique « Politique lacanienne » ; trois textes.
« En fin de compte il n’y a que ça, le lien social » est la citation choisie par Christiane Alberti pour conclure que les psychanalystes auraient « une responsabilité nouvelle dans un contexte de dilution du lien social, de toutes les assises fondatrices du collectif. Ce n’est pas un point de vue communautariste mais un collectif fondé sur la solitude de chacun. [21] »
Aurélie Pfauwadel cherchera, dans le texte « L’éthique de la psychanalyse : une éthique sans norme » à démontrer comment « Penser la psychanalyse comme une éthique du désir constitue une façon radicale d’écarter la psychanalyse de toute visée normalisante [22] »
Nathalie Charraud, dans un texte écrit après le Congrès du Parti communiste chinois et avant le changement dans la constitution permettant au président XI de le rester à vie, témoigne de la psychanalyse en Chine aujourd’hui en incluant ici l’apport des étudiants chinois soutenant leur thèse à Paris VIII.
C’est dans le cadre d’un aperçu sur plusieurs activités du laboratoire de recherche que nous retrouverons sous la rubrique « Penser le sexuel » des textes issus d’un séminaire conjoint « Penser le sexuel entre psychanalyse et étude de genre. »
Les travaux de C. Leguil, F. Fajnwaks, P. Pernot et F.-M. Brunel sont précieux car ils prennent part au banquet de discours contemporains souvent hostiles à la psychanalyse ou n’en saisissant pas les enjeux. C. Leguil ici démontre avec la reprise du cas Dora comment « faire résonner au 21ème l’abord lacanien de la féminité [23] », F. Fajnwaks s’attache à montrer comment Lacan « se serait intéressé aux théories queer [24] », P. Pernot nous montre avec son travail sur l’anthropologue Gayle Rubin comment anthropologie et psychanalyse sont hétérogènes mais aussi jusqu’où Lacan peut être lu en dehors de notre champ… Ce qui nous surprendra encore plus à la lecture de F.-M. Brunel qui rend compte de façon saisissante d’une « théorie queer lacanienne : l’apport de Tim Dean. [25] »
Cette rubrique balaie un champ nouveau et démontre combien l’orientation lacanienne n’a pas fait vœu de chasteté intellectuelle et est engagée dans le siècle.
C’est la recherche fondamentale de la psychanalyse qui sera mise en exergue avec L. Mattioli Pasqual, D. Gutermann-Jacquet, C. Koretzky, F. Hulak et T. Zhang, sous la rubrique « La fonction de la lettre. »
Deux textes de « Clinique psychanalytique » de Dossia Avdelidi et Damien Guyonnet consacrés à la psychose ordinaire et au sujet de l’inconscient et le corps, réaffirment l’accent mis dans cet ouvrage sur le dernier enseignement de Lacan.
L’approfondissement rigoureux de l’étude de ce dernier enseignement ne répond-il pas de façon forte au vœu même de Jacques Lacan de voir travailler « au moins autant sinon plus… ceux qui y enseignent que ceux qui y sont enseignés ? [26] »

[1] Hulak F., (s./dir.), Lire Lacan au XXIe siècle, Nîmes, Champ Social Éditions, 2019.

[2] Miller J.-A., « Le réel, signifiant extrême », « L’Orientation lacanienne. L’expérience du réel dans la cure psychanalytique », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 25 novembre 1988, texte établi par C.Alberti et Ph.Hellebois. Inédit, in Hulak F. (s/dir.), Lire Lacan au XXIe siècle, op.cit., p. 16.

[3] Lacan J., « L’instance de la lettre dans l’inconscient ou la raison depuis Freud », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 493-531.

[4] Miller J.-A., «« Le réel, signifiant extrême »,op. cit., p. 18.

[5] Miller J.-A., « Le réel, signifiant extrême », op. cit., p.19.

[6] Ibid.

[7] Ibid.

[8] Ibid., p. 21.

[9] Ibid., p. 22.

[10] Ibid., p. 24.

[11] Ibid., p. 24.

[12] Ibid., p. 24.

[13] Lacan J., « Préface à l’Éveil du printemps », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 562.

[14] Miller J.-A., « Le réel, signifiant extrême », op. cit., p. 25.

[15] Ibid., p. 25.

[16] Ibid., p. 25.

[17] Ibid., p. 26.

[18] Ibid., p. 26.

[19] Ibid., p. 27.

[20] Hulak F., Lire Lacan au XXIe siècle, op.cit., p.

[21] Alberti C., « En fin de compte, il n’y a que ça, le lien social », in Hulak F. (s/dir.), Lire Lacan au XXIe siècle, op. cit., p. 61.

[22] Pfauwadel A., « L’éthique de la psychanalyse : une éthique sans normes ? », in Hulak F. (s/dir.), Lire Lacan au XXIe siècle, op. cit., p. 63.

[23] Leguil C., «  Sur l’indicible de la féminité : Dora avec Lacan  »,  in Hulak F. (s/dir.),  Lire Lacan au XXIe siècle, op. cit., p. 95.

[24] Fajnwaks F., «  Ce que Lacan savait sur les théories queer  »,  in Hulak F. (s/dir.),  Lire Lacan au XXIe siècle, op. cit., p. 113.

[25] Brunel F.-M., «  Pour une théorie queer lacanienne : l’apport de Tim Dean  »,  in Hulak F. (s/dir.),  Lire Lacan au XXIe siècle, op. cit., p. 137.

[26] Hulak F., Leguil C., Marret Maleval S., « Présentation générale », in Hulak F. (s/dir.),  Lire Lacan au XXIe siècle, op.cit., p. 10.




Quand le jour d’avant… (nous) saute à la figure

Nous ne cessons jamais de rencontrer des moments où ce que nous pensions stable, cesse de l’être. Nous nous en étonnons et la désorientation que ces fulgurances nous font éprouver, parfois, fait naître un sentiment de colère ou de révolte. D’autres fois, c’est le petit phénomène étrange qui convoque une perplexité anxieuse. Ainsi cette analysante qui, pour répondre à des manifestations d’irréalité rencontrées au volant de sa voiture, doit jouer du cocasse :  Elle avertit l’arbre qui s’isole un peu trop dans le paysage au risque de lui faire quitter la route qu’elle va lui mettre un chapeau ! C’est mieux que de fermer les yeux dit-elle à l’analyste ou de penser en boucle, « regarde la route ! ».

Le numéro 102 de La Cause du désir, « Inquiétantes étrangetés », nous fait réaliser la pertinence du concept d’Umheimlich pour la clinique, bien au-delà des moments subjectifs vécus et théorisés par Freud.

Ainsi nous aide-t-il à aborder celle du trauma à partir de ce qui, toujours, restera fermé. Nous savons que la convocation d’une parole transparente pour en prévenir les conséquences risque de faire fondre le sujet exposé à l’irreprésentable. La réponse de Lacan à une question de Marcel Ritter, publiée dans le numéro 102 de La Cause du désir est sur ce point essentielle : « Dans le champ de la parole, il y a quelque chose qui est impossible à reconnaître » [1]. Aussi l’analyste est-il respectueux du silence qui peut avoir différentes déclinaisons.

C’est ce dont me parle cet homme, après un voyage dans son pays d’origine qu’il a dû fuir. En France, il a pu être chez lui mais de retour sur sa terre natale, moment tant espéré, il s’était senti jusqu’à la nausée, exclu de son lieu. En se promenant dans une rue de sa ville les souvenirs d’avant lui avaient « sauté à la figure ».  Il n’avait pas parcouru cette rue depuis 8 longues années. La retrouver comme il l’avait quittée avait convoqué l’effroi. Bien sûr, il peut dire qu’il en a perdu la parole, qu’il ne sait plus, de retour en France, où est sa place. Mais le choc est ailleurs. Le résidu éjecté, en ce moment précis, c’était lui : impossible de se reconnaitre dans ce qui s’était alors révélé, ce trop familier que la leçon de Jacques-Alain Miller [2] nous permet de cerner comme éclatement d’un trou, celui du refoulement primordial. « Quand le refoulement échoue…émerge alors l’énoncé du démenti et de l’étrangeté, ce que je vois là n’est pas réel ».

Les passionnants articles de ce numéro 102 nous aident à prendre la mesure d’un imparlable que seuls les psychanalystes et quelques autres peuvent aujourd’hui admettre et accueillir.  L’idéologie de la transparence, dans ses rapports à la vérité ne cesse jamais de mobiliser un surmoi féroce avec ses effets d’impuissance sur ceux qui se retrouvent dans la peau du petit chef qui applique le protocole et remplit des fiches. S’agit-il de protéger l’ignorance ? Pas du tout ! Plutôt de donner place au réel en jeu dans la parole elle-même. L’offre lacanienne, « Tu peux savoir » inclut cet inattendu. Éric Laurent [3], dans son article sur les espoirs diagnostiques liés au recueil des données, remarque que rien n’empêchera les sujets d’user du bazar des étiquettes pour se trouver quelques points d’appui, au-delà.

Michel Neycensas [4] sait trouver les mots pour dire, à partir d’un tableau de Hammershoi, peintre danois, combien les lieux familiers s’ordonnent à partir d’un silence, d’une solitude qui maintient une opacité, un invisible. Disons que l’énigme, lorsqu’elle n’est pas ramenée à la brutalité du « Qu’est-ce l’Autre me veut ? », est aussi dérangeante que précieuse. Les psychanalystes, à l’instar de ce numéro 102 de La Cause du désir, s’emploient à la maintenir.

[1] Lacan J., « L’ombilic du rêve est un trou », La Cause du désir, Paris, Navarin, n°102, 2019, p.37.

[2] Miller J.-A., « D’un regard, l’étrangeté », La Cause du désir, n°102, op. cit., p. 45.

[3] Éric Laurent, « La translation diagnostique et le sujet », La Cause du désir, n°102, op. cit., p.70.

[4] Michel Neycensas, « Hammershøi, peindre le silence », La Cause du désir, n°102, op. cit., p. 170.




Aperçu sur la poésie brève chinoise

 Nombreuses sont les références de Lacan à la poésie. En 1977, Lacan écrit à François Cheng que l’interprétation analytique « doit être poétique » [1]. Récemment, Éric Laurent dit à ce propos : « La fonction poétique révèle que le langage n’est pas information, mais résonance, et met en valeur la matière qui lie le son et le sens. Elle dévoile ce que Lacan a nommé le motérialisme, qui en son centre enserre un vide » [2]. Elle cerne donc le manque de signification dernière et le « non-rapport » sexuel.

Pour préciser ce dont il s’agit, il faut se référer au « tout dernier Lacan », lequel élabore un nouveau statut du symbolique et de l’imaginaire, qui prend la figure de lalangue trouant l’« Un-corps ». Cette nouvelle perspective complique d’ambiguïté et d’équivoque l’opposition posée précédemment entre le symbolico-imaginaire et le réel. De ce fait, elle serre au plus près, non pas le réel, ce qui est impossible, mais la façon dont un corps en est affecté, puisque la frappe sur le corps sensible est liée à lalangue. « Il s’agit là d’un usage nouveau du signifiant, « sismographe de la jouissance et non serviteur de l’élaboration du sens » [3], commente Jacques-Alain Miller. Ce nouvel usage déchaîne le sens (sinon enchaîné dans la suite signifiante, S1  ̶  S2), et dévoile le trou. Une poésie qui obscurcit le sens commun, grâce au maniement de la syntaxe et du lexique, notamment, et qui fait résonner la lettre – la lettre, godet de jouissance, comme le dit déjà Lacan en 1971 dans Lituraterre – montre à cet égard la voie.

À ce propos, la manière dont la poésie brève chinoise, qui par ailleurs obéit à des codes stricts, obscurcit le sens est singulière : extrêmement condensée, elle décourage la glose interprétative et cerne les bords d’un réel, « littoral entre sens et hors-sens, entre savoir et jouissance » [4].

Le poème bref agence un espace. D’abord, calligraphié, il convoque le regard du lecteur comme une peinture. Cependant, les possibilités d’agencement spatial du poème sont loin d’être simplement fonction de la calligraphie. Plus profondément, elles trouvent leur source dans la structure même de la langue chinoise. Pour illustrer cette proposition, Simon Leys cite les vers parallèles, très fréquents dans cette poésie [5].

En voici un exemple, rigidifié, on verra pourquoi, dans la traduction.

Voix des cigales rassemblées dans le vieux monastère
Ombres des oiseaux passant sur le froid vivier.
(Du Fu) 

Il apparaît dès la première lecture que chaque mot du premier vers a le même statut morphologique, syntaxique et sémantique que son répondant dans le second. Ces correspondances font de chacun des deux vers un écho de l’autre. Dans la tradition poétique chinoise, le sens doit être similaire ou opposé. Ici, il est similaire : appel à la voix et au regard, animaux, mouvement et lieux. D’un vers à l’autre, il n’y a pas de progression dans le temps : ensemble, les deux vers présentent une synchronie de perceptions. On pourrait lire le deuxième vers avant le premier. Ce n’est pas le déroulement d’une séquence logique, mais l’enroulement de deux images contrastées, indépendantes et simultanées, qui sont comme les deux faces d’une même médaille. Entre elles, aucun rapport d’antériorité ou de postérité. Le mode parallèle suspend l’écoulement du temps. Il ne développe pas un propos, il ménage un espace. Même quand le poème régulier chinois combine le langage discursif et le langage imagiste, le mode majeur reste ce dernier.

Plus que la calligraphie, c’est donc l’exploitation des possibilités de la langue chinoise qui ménage un espace. La traduction ne permet pas de saisir aisément les équivoques de cette juxtaposition d’images. Car ces équivoques sont liées à la fluidité morphologique du chinois. Un même mot, selon le contexte, peut être tour à tour substantif ou adjectif. Et surtout, la syntaxe est flexible : les phrases peuvent être sans verbe et les verbes sans sujet. De la sorte le poème ne raconte pas, n’explique pas ; il assèche le sens. Il propose au lecteur, non une fiction, mais la fulgurance d’un instant où le sujet s’abolit et où le regard et la voix touchent le corps parlant. Cette flexibilité est difficile à rendre dans une traduction. Voici la traduction littérale d’un poème bref de Wang Wei (1036-1101) :

La montagne vide ne voit personne
Elle entend seulement des voix.

Ces vers énigmatiques et équivoques ont été traduits comme suit :

Dans la montagne vide on ne voit personne
Mais des voix se font entendre.

Le traducteur occidental rétablit un sujet vraisemblable de la perception, là où le poème isole des lambeaux de voix et de mots indexant un vide.

Sommeil printanier ne perçoit pas l’aube
Partout se font entendre les chants d’oiseaux.

 Dans ce poème « Matin de printemps » de l’écrivain Meng Haoran, la personne du dormeur n’est pas définie, désignée. Le poème évoque une profondeur du sommeil où la conscience flotte dans les confuses sensations de l’aube. Les chants d’oiseaux sont les objets d’une perception dénuée de sujet. La flexibilité floue de la syntaxe et de la morphologie établit une porosité entre le poète et le monde, le poète et le lecteur. Le sujet s’abolit, seul demeure l’objet, ou plus précisément, le choc de l’objet-voix sur le corps.

Li Bai écrit :

Tous les oiseaux ont disparu au zénith,
Un nuage oisif dérive tout seul.
Nous nous regardons l’un l’autre sans nous lasser :
Il n’y a plus que le mont Jingting.

On touche ici à la conception chinoise de la nature, qui est elle-même signe, image, écriture, fondamentalement indéchiffrable en partie. Lacan s’y est fort intéressé dans le Séminaire XVIII, D’un Discours qui ne serait pas du semblant, où il évoque la figure de Mencius, disciple de Confucius, et déchiffre un texte chinois de celui-ci. La nature comme écriture, et non seulement comme formes, comme représentation, met en question l’empire des discours humains, car elle impacte le corps parlant. La nature entière, y compris l’humain, est corps vivant et parlant, où le qi, l’énergie, nous dirions la pulsion, se noue à la lettre. Fondamentalement invisible et insaisissable, celui-ci rend vivantes toutes les formes et les lie. Il n’a ni corps ni forme, mais a des effets sur ceux-ci, puisqu’il établit une circulation d’une forme à l’autre à travers un vide animé. Poème et peinture sont des champs où les formes sont des pôles entre lesquels s’établissent des tensions opérantes. Beaucoup d’artistes occidentaux disent d’ailleurs la même chose. Mais, contrairement à ceux-ci, les artistes chinois s’appuient sur un système plus vaste, cosmologique, philosophique, spirituel et médical. Pour revenir au caractère spatial du poème, on saisit la valeur active du vide, des blancs qui articulent le poème ou suggèrent un indicible au-delà des mots, lequel suscite l’imagination du lecteur.

Dans la poésie brève, cette expression et cette transmission du qi dans l’écriture se sert de la grande flexibilité de la langue et congédie au maximum le déroulement narratif au profit de l’expérience mystérieuse d’un lieu et d’un moment, soutenue par un langage fortement métaphorique, imagiste. En cela, l’écriture marche la main dans la main avec la peinture. Entendons par « peinture » le paysage monochrome exécuté au lavis d’encre et tracé au moyen d’un pinceau calligraphique. Contrairement aux occidentaux, les poètes sont souvent aussi peintres. Le style le plus élevé s’appelle xieyi, ce qui veut dire le style qui écrit la signification (trouée) des choses, et non qui dépeint, représente les choses. À l’exploitation du flou de la langue par le poète, correspond chez le peintre l’exigence d’exprimer l’idée sans que le pinceau « doive aller jusqu’au bout de sa course ». L’art du poète ou du peintre est de sélectionner le minimum de signes ou d’éléments suggestifs (d’où le poème bref) qui permette à l’œuvre de trouver son épanouissement invisible dans l’imagination du spectateur ou du lecteur. L’expression et la transmission du qi dans la peinture est fonction de données très précisément techniques, telles que l’angle de contact entre la pointe du pinceau et le papier, la façon de tenir le pinceau, les mouvements du poignet et du bras. Dans la poésie, la circulation de ce flot est, on l’a dit, favorisée par une syntaxe presque inexistante où les liaisons grammaticales s’assouplissent, voire se dissolvent.

Ce rôle privilégié accordé au qi a des conséquences qui semblent étranges aux tenants de l’invention et de l’expression de la singularité et de la subjectivité occidentales. Peu importe que le sujet traité soit neuf ou emprunté. Les thématiques de la peinture et de la poésie sont monotones, stéréotypées : Montagne-eau, accompagnées de motifs conventionnels : arbres, rochers, nuages. Tout l’art est dans la disposition, l’ajustement et la confrontation de ces idées reçues qui, par leur choc sur la sensibilité du lecteur et par l’équivoque de l’image, font toucher un hors-sens et ouvrent à l’infini.

[1] Cheng F., « Lacan et la pensée chinoise », in École de la Cause freudienne (s/dir), Flammarion, Lacan. L’écrit, l’image, Paris, Flammarion, 2000, p. 151.

Cf aussi : Cheng F., L’écriture poétique chinoise, Paris, Le Seuil, 1977.

[2] Laurent E., « L’interprétation événement », La Cause du désir, Paris, Navarin, n° 100, 2018, p. 67.

[3] Cf Miller J-A., « Un effort de poésie », enseignement dans le cadre du département de psychanalyse de l’université de Paris VIII, 2002-2003, inédit.

Et Miller J-A., « Le tout dernier Lacan », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université de Paris VIII, 2006-2007, inédit.

[4] Cf Lacan J., « Lituraterre », Autres Écrits, Paris, Seuil, 2000.

[5] Leys S., « Poésie et peinture. Aspects de l’esthétique chinoise classique », in La Chine, la mer, la littérature. Essais choisis, Bruxelles, Espace Nord, 2018, n° 364.