éditorial : Attentat à la pudeur

Lacan démontre que « la Chose freudienne […] a pour propriété d’être asexuée » [1]. Toute la motivation de l’acte ne s’explique pas, ne se résorbe pas dans le sexuel : « il n’y a pas d’acte sexuel, poursuit-il, au sens où cet acte serait celui d’un juste rapport, et, inversement, […] il n’y a que l’acte sexuel, au sens où il n’y a que l’acte pour faire le rapport » [2]. Seul moyen donc, mais pas suffisant, car il faudra toujours recommencer, ou alors, choisir l’abstinence.

Il n’y a que ça est la formule où se démontre que la vérité du rapport serait dans l’acte sexuel. Chaque sujet cherche son réglage particulier pour répondre à cette dimension propre à la jouissance sexuelle qui comporte, de structure, un inabouti : la « psychanalyse nous révèle que la dimension propre de l’acte – de l’acte sexuel en tout cas, mais du même coup de tous les actes […] –, c’est l’échec. C’est pour cette raison qu’au cœur du rapport sexuel, il y a dans la psychanalyse ce qui s’appelle la castration » [3].

L’amour et ses fictions, la séduction et le consentement, les fantasmes, sont autant de tentatives sublimatoires qui tournent autour du vide central de la Chose pour faire avec l’impossible rapport. L’attentat sexuel, lui, nie cet impossible. Et son auteur tend souvent à faire de l’autre un agent provocateur.

Les polémiques actuelles sur la tenue des jeunes filles dans les établissements scolaires illustrent, encore une fois, que c’est le féminin qui, par excellence, attenterait à la pudeur : « En vérité, dit Jacques-Alain Miller, sous toutes les latitudes, la jouissance féminine, on ne sait pas où la fourrer. Explicitement ou non, on la met toujours sous burqa. » [4] Aujourd’hui, ce n’est plus tant l’uniforme qui y répond qu’un faisceau de normes [5]. Le débat sur le bout d’étoffe qui bat son plein dans les foyers, que celui-ci soit plus ou moins court, trop ceci ou trop cela, indique plutôt le manque du signifiant adéquat pour dire La femme.

Dans ce jeu de regards, deux logiques se dégagent : l’une qui est de ceux qui protestent contre leur pudeur offensée (ou « déconcentrée »…), en refusant de se faire responsable de leur propre jouissance scopique ; l’autre qui relève de celles qui « ne voient pas le problème à s’habiller comme elles le souhaitent et estiment que ce sont les autres qui sexualisent, par leur regard » [6], éludant qu’elles peuvent secrètement viser « l’émotion de l’Autre au-delà de sa pudeur » [7] (et, puisque c’est secret, pourquoi vouloir les démasquer ?). Or, « Vivre en société, c’est être vu, ajoute J.-A. Miller. Le monde visible est toujours un monde potentiellement voyeur » [8].

Vous trouverez dans ce numéro le second volet que L’Hebdo-blog, Nouvelle série consacre à la préparation des 50e journées de l’ECF sur « Attentat sexuel » [9].

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 346.

[2] Ibid.

[3] Ibid.

[4] Miller J.-A., « Porter la burqa, c’est tuer symboliquement l’homme, c’est incarner sa castration », entretien, Le Point, 4 février 2010.

[5] Battaglia M., « Tenues au lycée : quand le ‘‘crop top’’ s’invite à la table des discussions familiales », Le Monde, 29 septembre 2020, disponible sur internet.

[6] Ibid.

[7] Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le Désir et son interprétation, texte établi par J.-A. Miller, Paris, La Martinière/Le Champ freudien éd., 2013, p. 500 ; et cf. p. 495 sur la « pulsion scoptophilique ».

[8] Miller J.-A., « Porter la burqa… », op. cit.

[9] « Attentat sexuel », 50e journées de l’École de la Cause freudienne, Paris, Palais des Congrès, 14 et 15 novembre 2020, inscriptions et informations sur www.attentatsexuel.com




Trouve-toi une fille !

Jeune et solide campagnard, échoué à Vienne pour fuir la misère, Frantz est accueilli au tabac Tresniek [1] où il apprend la vie, en même temps qu’il s’initie aux raffinements des amateurs de tabac, tout en s’astreignant à la lecture exhaustive et raisonnée des journaux – « fondement même de l’existence du buraliste », selon Monsieur Tresniek.

Frantz fait la connaissance d’un important professeur, un savant célèbre et respecté de tous qui vient acheter ses cigares au tabac Tresniek et dont la réputation avait « pénétré les recoins du globe les plus éloignés, y compris le Salzkammergut où elle avait vivement stimulé l’imagination d’ordinaire plutôt émoussée des autochtones ». Il suppose que ce grand savant, qu’il imagine familier scrutateur « de toutes sortes de pulsions inquiétantes, de mots d’esprit vulgaires, de patientes qui hurlent à la mort et d’impudiques révélations » [2], saura répondre à la question qui le taraude : comment vivre ?

Ainsi, suivant le conseil du professeur Freud – « Trouve-toi une fille ! » – voilà Frantz précipité dans des tourments dont il n’avait pas idée.

Dans l’argument qu’elle propose pour les 50e journées de l’ECF, Caroline Leduc souligne que pour la psychanalyse lacanienne, « l’émergence d’un désir sexuel dans le corps d’un sujet a un effet structurel d’altérité traumatique, qu’un abus ait eu lieu ou pas dans la réalité. Le sexuel toujours sépare quelque chose avec fracas » [3].

L’attentat, c’est par le visage riant d’une jeune fille sur une nacelle du parc du Prater, qu’il se manifeste : « rond et clair, auréolé d’une couronne de cheveux blonds […] suspendu un instant, petite tache rose dans le bleu immense du ciel », et d’où surgit « un cri de plaisir aigu » [4]. L’inconnue est belle, libre, effrontée, fraîche et décidée. Le garçon est naïf, maladroit, ignorant de toute science amoureuse. Sans rien saisir de ce qui lui arrive, Frantz est submergé par un désir auquel il ne comprend rien, déferlante qui fait effraction et l’affole.

L’effroi devant la violence de son propre désir lui donne l’audace de revenir vers le grand professeur pour lui dire son tourment, espérant le voir se dissoudre dans l’immense savoir qu’il lui suppose : « Tout ce que je sais, c’est que, moi, je suis malade : d’excitation ! Je suis excité du matin au soir. Je n’arrive plus à travailler. Je n’arrive plus à dormir. Je fais des rêves complètement absurdes. J’erre dans la ville jusqu’au lever du jour. J’ai froid. J’ai chaud. Je me sens mal. J’ai mal au ventre, mal à la tête, mal au cœur. Tout ça en même temps. Il n’y a pas si longtemps, je regardais encore les canards au bord de mon lac. Je mets les pieds à la ville, et tout commence à aller n’importe comment. » [5]

Son imaginaire n’est guère outillé pour mouliner un fantasme propice à absorber le choc que lui procure cet émoi sensuel et la beauté insaisissable qui en est la cause.

« Eh oui », soupire le psychanalyste, « sur l’écueil de la féminité, se brisent les meilleurs » [6]

Freud est touché par l’opiniâtreté du jeune homme qui l’attend dans le froid, immobile sur son banc de la Berggasse, espérant voir surgir « le professeur » dont il attend qu’il l’éclaire sur sa souffrance… À chaque entrevue, sur un banc, ou au cours d’une promenade, Frantz s’acquitte du prix de la consultation au moyen d’un Hoyo de Monterey, havane précieux dont Freud apprécie l’élégance. Le vieil homme consent, amusé et intrigué, car « en ce jeune être puisait la vie dans toute sa fraîcheur, dans sa vigueur, une vie qui avait gardé une certaine candeur » [7].

Candeur toute relative, puisque peu avant le départ de Freud pour Londres, le jeune homme résume ainsi ce qu’il a saisi de la psychanalyse à laquelle il est initié au fur et à mesure des tourments qui l’assaillent : « Est-ce qu’il se pourrait que votre méthode du divan ne fasse que détourner les gens des chemins confortables où ils usaient leurs semelles jusque-là, pour les expédier sur un champ caillouteux totalement inconnu, où il leur faut chercher péniblement un chemin, sans savoir à quoi il peut bien ressembler, ni même s’il débouche quelque part ? » [8]

De ce trauma du sexe, Frantz s’accommodera. De celui du savoir, celui qui décille, ouvre les yeux sur le monde, pas beau à voir dans cette Autriche de 1937, à la veille de l’exil de Freud, il restera inconsolable…

[1] Seethaler R.., Le Tabac Tresniek, Paris, Folio, 2016.

[2] Ibid., p. 44.

[3] Leduc C., « Argument. Part. 3 », Attentat sexuel. 50e journées de l’École de la Cause freudienne, Paris, 14 et 15 novembre 2020, publication en ligne (www.attentatsexuel.com).

[4] Seethaler R.., Le Tabac Tresniek, op. cit., p. 57.

[5] Ibid., p. 82.

[6] Ibid., p. 86.

[7] Ibid., p. 134.

[8] Ibid., p. 154.




Effraction et indicible de la jouissance

Freud crut pouvoir réduire la sexualité au trauma de la séduction par le père (ou, le cas échéant, son substitut), et en faire la cause de l’hystérie. Il se heurta cependant à des points de butée dans les analyses qu’il ne put mener à leur terme. Il s’étonna aussi du fait que ses patientes accusent systématiquement leur père de perversion. Il « n’existe dans l’inconscient “aucun indice de réalité” de telle sorte qu’il est impossible de distinguer l’une de l’autre la vérité et la fiction investie d’affect » [1]. Enfin, dans le cas des psychoses les plus graves, aucun souvenir de séduction ne surgit, pas même dans le délire. Prenant appui sur sa clinique, il renonça à sa neurotica, sans nier qu’il puisse parfois exister des abus réels.

Ce qui fait effraction, c’est la rencontre avec la sexualité comme hors sens. C’est cela qui est traumatique, ce n’est pas l’événement en lui-même : « Le trauma est toujours une effraction de jouissance dont l’effet traumatique est à distinguer de l’attentat qui le produit » [2].

Freud découvrit la structure de l’après-coup [3]. C’est « par un effet rétroactif que la rencontre du premier trauma produit ses effets » [4]. Dans un second temps, au moment de la puberté, l’événement peut être interprété comme sexuel. Le symptôme sera une réponse à ces deux temps intriqués. Le cas d’Emma [5] en est l’exemple parfait : « Les mêmes signifiants se répètent entre les deux scènes, mais à l’origine du symptôme provoqué par la seconde se trouve la jouissance obscure liée à la première ». [6]

Je me suis alors rappelée cette phrase de Serge Cottet : « il ne peut pas y avoir de trauma s’il n’y a pas d’expérience de satisfaction. » [7] Cette assertion freudienne, scandaleuse en son temps, l’est toujours aujourd’hui.

Comment la lire avec l’attentat sexuel ? L’abus de l’Autre peut être causé par une sexualité forcée comme lors d’un viol ou d’un inceste, mais aussi « par un événement minuscule, par exemple la caresse anodine d’un père dans le cou de sa fille qui aura provoqué chez celle-ci un frisson aux conséquences sismiques durables. Premier frisson de jouissance sexuelle qui en fait un trauma » [8]. Dans ces deux cas de figure, très différents l’un de l’autre, il y a un réel en jeu, un réel de la jouissance des corps. Une excitation sexuelle peut alors surprendre le sujet entraînant honte et culpabilité. Il peut mettre du temps à parler dans son analyse de ce moment où il a éprouvé une jouissance sexuelle qui l’a surpris. Comment dire cet indicible ?

Une jeune fille arrive en colère à sa séance. Sa mère a trouvé sa tenue inconvenante et l’aurait comparée à une pute. L’adolescente est affectée par ces mots blessants, sexualisés. Elle en parle et en reparle. C’est autre chose qui va surgir et qu’elle évoque cette-fois-ci avec gêne. Une scène avec son père, lorsqu’elle était enfant, qui pourrait paraître insignifiante si ce n’est justement l’éprouvé d’un premier émoi érotique. Quelle-est alors la part du fantasme s’il est aussi réel que le trauma [9] ?

[1] Freud S., « Lettre n°69 du 21 septembre 1897 à Wilhelm Fliess », La Naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, 1956, p. 191.)

[2] Bosquin-Caroz P., « Un rire qui dénude », DESaCORPS, n°13, 14 juillet 2020, publication en ligne (www.attentatsexuel.com).

[3]  Freud S., « Lettre n°75 du 14 novembre 1897 à Wilhelm Fliess », La Naissance de la psychanalyse, op. cit., p. 206.

[4] Stevens A., « Un enfant a-t-il une biographie ? », in Roy D., Zuliani É. (s/dir.), Le Savoir de l’enfant, Paris, Navarin, 2013, p. 182.

[5] Freud S., « Esquisse d’une psychologie scientifique », La Naissance de la psychanalyse, op. cit., p. 363-366.

[6] Stevens A., « Un enfant a-t-il une biographie ? », op. cit.

[7] Cottet S., « Freud et l’actualité du trauma », entretien, La Cause du désir, n°86, mars 2014, p. 30.

[8] Chiriaco S., « Ce qui se dit », DESaCORPS, n°14, 17 juillet 2020, publication en ligne (www.attentatsexuel.com).

[9] Cf. La Sagna Ph., « Trauma et après-coup », DESaCORPS, n°3, 9 juin 2020, publication en ligne (www.attentatsexuel.com).




L’ inaptitude du sexuel

« Quel rapport peut-il bien y avoir, se demande Vanessa Springora dans son livre Le Consentement, entre ce personnage de papier créé de toutes pièces et ce que je suis en réalité ? M’avoir transformée en personnage de fiction, alors que ma vie d’adulte n’a pas encore pris forme, c’est m’empêcher de déployer mes ailes, me condamner à rester figée dans une prison de mots. » [1] On sait que l’auteure, par son courageux travail d’écriture, n’y restera pas enfermée.

En cela, son livre dépasse les limites du témoignage et fait vibrer par ses questions une autre dimension fondamentale : au-delà de la très mauvaise rencontre, l’irruption traumatique du sexuel y apparait, ainsi que le formule Lacan, comme « ce point-noyau où le discours fait trou » [2]. C’est aussi ce qui de « la sexualité fait trou dans la vérité » [3], articulée au fantasme, qu’il s’agit de cerner dans l’analyse.

C’est un point saisissant à la lecture des différents textes préparatoires et des arguments des prochaines journées de l’ECF, « attentat sexuel » : s’y démontre que l’irruption du sexuel fait effraction et déborde toujours d’une quelconque façon la vérité, ce qui peut s’en dire. Une dimension reste en souffrance. À chaque fois la question pourrait se poser, là aussi : quel rapport est-il possible d’écrire entre vérité et ce qui reste en souffrance ? Peut-être est-ce même de ce point-noyau que s’origine, pour une part, l’incrédulité face à certains témoignages de victimes d’attentats sexuels, lorsqu’ils ne savent pas être accueillis de la bonne façon.

On peut aussi penser, quant à ce qui reste en souffrance, aux auto-reproches que se fait la jeune Emma dont parle Freud « d’être revenue chez le marchand ». Ou encore au profond dégout d’elle-même que vit telle patiente d’avoir, comme elle le formule, « vécu la féminité davantage avec son père qu’avec sa mère » – lorsqu’il l’accompagnait adolescente pour lui acheter ses sous-vêtements, ou qu’elle l’écoutait parler de sa vie extra-conjugale. Pourquoi ne lui disait-elle pas « non » ? se demande-telle aujourd’hui en analyse. Ce « non », retenu en quelque manière, se manifeste aujourd’hui dans sa vie par le refus du corps. Depuis, ses rêves ne sont plus que rêves d’attentats, tandis que sa vie amoureuse et sexuelle s’avère « un auto-sabotage ».

Parlant de la sexualité qui fait trou dans la vérité, Lacan a cette formule troublante qui éclaire précisément, me semble-t-il, cette question – quel rapport ? : « alors que je parle d’un trou dans la vérité, ce n’est pas naturellement une métaphore grossière, ce n’est pas un trou au veston, c’est l’aspect négatif qui apparaît dans ce qui est du sexuel ; justement de son inaptitude à s’avérer. C’est de ça dont il s’agit dans la psychanalyse » [4].

Cette « inaptitude à s’avérer » est au fond « la vérité de la vérité » du sexuel pour le parlêtre. Inapte à s’avérer, le rapport sexuel fait défaut en effet, à se dire véritablement, complètement. Nous sommes irrémédiablement séparés d’une jouissance qu’il faudrait, trou que voile l’amour dans le meilleur des cas. Analysants, c’est aussi un « personnage de fiction » – d’une toute autre nature, il est vrai, si l’on reprend le mot de V. Springora – que nous cherchons à quitter : celui qu’avait tramé notre fantasme comme réponse singulière à cette « inaptitude à s’avérer » dont relève toujours le sexuel, d’où qu’il surgisse.

[1] Springora V., Le Consentement, Paris, Grasset, 2020, p. 170-171.

[2] Lacan J., Mon enseignement, Paris, Seuil, 2005, p. 41.

[3] Ibid., p. 32.

[4] Ibid., p. 34.




Unboxing* consentement

On peut observer dans le couple que forment les notions de consentement et d’attentat sexuel le prisme qui diffracte l’air du temps. Mais alors, que peut-on lire dans le résultat de cette opération ?

C’est sur un détail d’un objet complexe que mon attention s’est arrêtée. Il s’agit du livre de Vanessa Springora, Le Consentement. Objet littéraire, certes, mais complexe de mon point de vue. Je laisse de côté cette considération pour souligner un point qui concerne ce que le titre du livre indexe : comment situer d’un point de vue analytique la notion de consentement ?

Cette notion qui n’appartient pas au champ de la psychanalyse, mais à celui du droit, pose et relève la discontinuité du désir et de la jouissance. Ces deux domaines ne s’articulent pas sans la participation de l’élément symptôme qui est un mixte des deux. Ainsi, lorsque le sujet est appelé à donner son consentement, tout éclairé qu’il soit, il ne peut l’être sur la part de jouissance intraduisible dans le langage. Que cette part de jouissance n’apparaisse pas dans le consentement ne l’empêche pas d’être active, bien au contraire, c’est tout du moins sa condition de substance inassimilable. Elle est le background qui accompagne le domaine du consentement, son passager clandestin. Aussi, quel que soit l’objet sur lequel porte le consentement, il y a la part de jouissance qui va avec, et qui fait symptôme. Citons les domaines majeurs de la vie des parlêtres auxquels s’applique cette formule : le mariage, le partenaire, le travail, le lien social et, last but not least, les relations sexuelles. Si ces domaines sont des lieux électifs pour le symptôme, son émergence n’est pas sans apporter son lot de complications pour le sujet. Car, comme formation de l’inconscient, il n’est pas reconnaissable comme tel et, ainsi que le souligne Freud : « Il lui faut [à l’analysant] acquérir le courage de porter toute son attention sur les manifestations de sa maladie. » [1] Et en effet, il lui faut ce courage pour aborder la jouissance codée dans le symptôme tant elle est affine à l’obscénité et la honte. Ce que V. Springora indique d’une manière limpide : « comment admettre qu’on a été abusé, quand on ne peut nier avoir été consentant ? Quand, en l’occurrence, on a ressenti du désir pour cet adulte qui s’est empressé d’en profiter ? Pendant des années, je me débattrai moi aussi avec cette notion de victime, incapable de m’y reconnaître » [2].

Si le témoignage de l’auteur fait bien valoir le courage qu’il faut à tout analysant pour entreprendre le décryptage de la jouissance via la construction du fantasme, il relève néanmoins d’une situation qui n’est pas l’ordinaire de tout parlêtre. Ici, il est avant tout question d’abus sexuel dont l’un des effets majeurs est de donner consistance à un Autre jouisseur. C’est donc en dehors du scénario supporté par le fantasme que se déploient le périmètre d’action des effets de l’abus sexuel tel qu’il est décrit par V. Springora. Incarner l’objet de jouissance d’un Autre abuseur supprime l’effet de voile propre au fantasme et gomme la barrière des domaines de l’Autre et de la jouissance. Le ravage qui en résulte est d’autant plus puissant que les proches sont complices et que l’auteur de l’abus incarne une figure d’autorité.

La valeur du témoignage de V. Springora tient presque du paradigme, du fait même qu’elle n’occulte aucune des composantes de la trame dramatique qui a lesté son existence pendant presque trente ans.

 

* Unboxing désigne un usage codifié sur les réseaux sociaux dans lequel un internaute dévoile le contenu d’un colis.

[1] Freud S., « Remémoration, répétition et perlaboration », Libres cahiers pour la psychanalyse, n°9, mai 2004, p. 18.

[2] Springora V., Le Consentement, Paris, Grasset, 2020, p. 163. Nous soulignons « m’y reconnaître ».




Éditorial : Freud et l’attentat sexuel

« Chez Freud, comme chez Lacan, la jouissance, le style de jouissance d’un sujet, est toujours lié […] à un premier évènement de jouissance, à un évènement de valeur traumatique. Ce sujet relève donc essentiellement, dans sa sensibilité, de l’Autre, de ce qui lui vient de l’Autre » [1].

L’évènement de jouissance est-il toujours un attentat ? Voici une question qui parcourt ce numéro essentiellement clinique en direction des prochaines journées de l’École de la Cause freudienne dont le titre ne laisse pas indiffèrent : « Attentat sexuel » [2].

Retour à Freud [3]. Vous connaissez la phrase. Lacan a dépoussiéré les textes freudiens, extrayant des multiples enseignements. C’est sans doute le pouvoir d’éveil des textes de l’inventeur de la psychanalyse qui a été attaqué quand le maître moderne songeait à les enlever du programme de philosophie en classe de terminale [4]. Freud dévoile que la rencontre avec le sexuel percute, laisse une trace – toujours scandaleuse.

Retour au cas. Ce numéro est exclusivement constitué d’une série de cas : les Cinq psychanalyses de Freud lues à partir d’une seule et même question, celle qui vise à cerner quel a été l’évènement de jouissance qui a fait attentat et quelle a été la réponse du sujet ? Le cas, « la méthode de l’exemple » [5] si chère aux psychanalystes, permet de faire entendre le plus singulier du sujet. Un cas est un cas, indique Éric Laurent, « s’il témoigne et de l’incidence logique d’un dire dans le dispositif de la cure et de son orientation vers le traitement d’un problème libidinal, d’un problème de jouissance » [6]. Les cinq cas freudiens sont ici d’une richesse inépuisable.

Retour aux J-50. Avant d’aborder le cas Dora, Freud note : « si naguère l’on m’a reproché de n’avoir rien dit sur mes malades, on me blâmera maintenant d’en trop parler » [7]. Le bien-dire est mis à l’épreuve dès qu’un psychanalyste s’avance en présentant un cas. L’exercice comporte toujours un risque.

Ce numéro de L’Hebdo-Blog, Nouvelle série, est l’ouverture d’un bal. À partir de mercredi, une série de cas, issus de la littérature analytique et de la littérature tout court, arriveront dans nos boîtes mails, envoyés par la direction des 50e journées de l’ECF. Vous découvrirez des portraits qui cherchent à cerner au plus près ce qui fait attentat sexuel – et ce, toujours au singulier. Nous avons hâte de commencer à les lire. Pour le moment, la première cadence revient à Freud…

[1] Miller J.-A., « Progrès en psychanalyse assez lents », La Cause freudienne, n°78, juillet 2011, p. 186.

[2] Cf. le blog préparatoire aux 50e journées de l’École de la Cause freudienne « Attentat sexuel » : attentatsexuel.com

[3] Cf. Lacan J., « Intervention sur l’exposé de Michel Foucault ‘‘Qu’est-ce qu’un auteur ?’’ », Bulletin de la Société française de philosophie, n°3, 1969, p. 104.

[4] Cf. les numéros de Lacan Quotidien : n°829, 7 avril 2019 ; n°830, 9 avril 2019 ; n°833, 17 avril 2019 ; n°835, 23 avril 2019 ; et n°842, 3 juin 2019, publication en ligne (www.lacanquotidien.fr).

[5] Laurent É., « Liminaire », XXXe journées de l’École de la Cause Freudienne, Paris, EURL-Huysmans, 2001, p. 19.

[6] Ibid., p. 20.

[7] Freud S., « Fragment d’une analyse d’hystérie (Dora) », Cinq Psychanalyses, Paris, PUF, 1999, p. 1.




Dora : attentat plutôt qu’affront

« L’incident avec M. K… – la déclaration suivie d’un affront – fournissait à notre malade Dora le traumatisme psychique que Breuer et moi avions, dans le temps, affirmé être la condition préalable indispensable à la formation d’un état hystérique. » [1]
Freud fait référence à la scène dite du lac. Dora aurait été traumatisée par la déclaration que lui a faite Mr K. et par l’affront qui a suivi : personne ne l’a crue quand elle a raconté cette scène, Mr K. l’a niée et a mis cela sur le compte de l’imagination de Dora. Son père, quant à lui, a considéré qu’elle avait été victime d’une fiction qui s’était imposée à elle. Après cet événement, l’état de Dora s’est aggravé : en plus des symptômes apparus dès l’enfance, elle devient dépressive, irritable et a des idées suicidaires dont elle fait part dans une lettre découverte par ses parents. De plus, elle ne supporte plus la relation de son père et de Mme K. alors qu’elle la soutenait jusque-là. Son père décide de l’amener chez Freud.
Au cours de l’analyse du second rêve fait par Dora pendant la cure, Freud repère un autre élément. Il insiste pour avoir des détails sur cette scène et apprend que Dora a giflé Mr K. après qu’il lui ait dit : « Vous savez que ma femme n’est rien pour moi » [2]. Une note de Freud indique : « Ces paroles vont nous fournir la solution de l’énigme. » [3] Dora, en bonne hystérique, anime le désir de savoir de Freud qui l’interroge. Il apprend que Mr K. avait dit la même phrase à une jeune gouvernante à laquelle il avait fait des avances et que la jeune fille avait raconté cette scène à Dora. Là se situerait l’affront. D’après Freud, Dora n’a pas été offensée par les sollicitations de Mr K., mais s’est sentie traitée comme une domestique. Une note est ajoutée par Freud [4] : le père de Dora avait employé la même phrase en parlant de sa femme, ce qui réduit l’importance accordée à la gouvernante. C’est ainsi que ces deux hommes, non initiés « aux bonnes manières » [5], parlent de leurs femmes.

Lacan, dans son Séminaire sur La Relation d’objet, élèvera ce trauma à la dimension de l’attentat. Même s’il n’en parle pas en ces termes à propos de Dora, l’attention qu’il porte sur la fonction du voile nous incite à prendre en compte l’effraction que comporte sa levée. À cette effraction, c’est par la gifle donnée à Mr K. que Dora a répondu.
Dora, pour mettre en forme sa question « qu’est ce qu’une femme ? », a à sa disposition le quatuor constitué de son père, Mme K., Mr K. et elle-même. Qu’est ce que son père aime au-delà d’elle en Mme K ? Qu’est ce que Mr. K. aime au-delà de sa femme chez Dora ? Cet au-delà inatteignable l’intéresse et reste voilé dans l’utilisation qu’elle fait de ce quatuor : aimée par son père, elle est le voile qui recouvre l’amour de son père pour Mme K. ; et Mme K., censée être quelque chose pour Mr K., est le voile qui recouvre l’amour de Mr K. pour Dora [6]. Ce qui est voilé, c’est le vide, l’absence du signifiant de La Femme. La femme a une affinité avec le semblant qui fait croire qu’il y a quelque chose là où il n’y a pas.
La phrase de Mr K., traduite par Lacan, du côté de ma femme « il n’y a rien » [7], rabat ce rien sur le voile qu’était Mme K. Le voile déchiré fait surgir le vide et fait chuter Mr K. de son statut d’homme : sa femme n’est pas le phallus comme signifiant du désir et Dora ne peut trouver son être de signifiance qu’elle attend de la parole de cet homme.
Laure Naveau nous l’a démontré avec pertinence dans son texte sur « La pudeur et le voile » : « L’attentat sexuel ne concerne pas que les corps, il concerne aussi les mots et les phrases, soit un certain usage de la parole, qui ravale, qui blesse, qui diffame » [8].
Il n’est pas étonnant que Dora soit dépressive après cette scène dans laquelle a été dépréciée la femme qui représentait pour elle l’énigme de la féminité. Et ne peut-on pas voir dans l’appendicite survenue neuf mois après – interprétée comme un équivalent de grossesse par Dora qui y voit le lien par quoi elle reste nouée à Mr K. – le ravalement de la femme en tant que mère ?
Freud se demande s’il n’aurait pas dû, pour empêcher que Dora ne le quitte, exagérer la valeur qu’avait pour lui sa présence [9], ce semblant aurait sans doute été nécessaire.

[1] Freud S., « Fragment d’une analyse d’hystérie (Dora) », Cinq Psychanalyses, Paris, PUF, 2003, p. 17.

[2] Ibid., p. 73.

[3] Ibid., note 2, p. 73.

[4] Ibid., note 1, p. 80.

[5] Lacan J., « Préface à L’Éveil du printemps », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 562.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La Relation d’objet, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1994, p. 143.

[7] Ibid.

[8] Naveau L., « La pudeur et le voile », DESaCORPS, n°4, 12 juin 2020, publication en ligne (attentatsexuel.com).

[9] Freud S., « Fragment d’une analyse d’hystérie (Dora) », op. cit., p. 82.




Le petit Hans et son indocile « fait-pipi »

Il y a plus d’un siècle, Freud a découvert l’existence d’une sexualité infantile et d’une pulsion sexuelle qui se révélait perverse polymorphe [1]. Dans ses Cinq psychanalyses [2], il démontre son argumentation théorique des Trois essais sur la théorie sexuelle [3] sur un versant clinique. Il donne la parole pour la première fois à un enfant, le petit Hans [4]. Qu’est-ce qui cause problème à cet enfant et fait, pour lui, attentat sexuel ?

À trois ans, Hans manifeste un intérêt pour une partie de son corps, son pénis réel, qu’il nomme son « fait-pipi ». Il veut savoir si sa mère en a un, elle aussi. Sa réponse affirmative semble le laisser perplexe. Puis, il observe à partir de trois ans et demi le « fait-pipi » des animaux. Il se met à distinguer le vivant qui en a un et l’inanimé qui n’en a pas. La curiosité sexuelle de Hans est particulièrement vive à l’égard de ses parents. Il les observe et les questionne sur leur possession d’un « fait-pipi », leur taille. Il trouve le sien trop petit et pense qu’il va grandir.

Peu avant ses trois ans et demi – qui sont marqués par un événement traumatique, la naissance de sa petite sœur Anna –, Hans « est surpris par sa mère, la main au pénis » [5]. Il « constate soudainement qu’il a un petit organe qui bouge » [6]. Cet enfant ne dispose pas de signifiant pour dire ce qui s’éprouve dans son corps. « Si le tout-petit rencontre la réalité sexuelle sur son propre corps, cette jouissance n’est cependant en rien autoérotique. En témoigne l’invasion déchirante que connaît le petit Hans dans ce symptôme phobique, qui condense cette jouissance qui l’assaille et qu’il rejette de toutes ses forces. Le symptôme se forme au point où la réalité sexuelle fait effraction, dans le contexte de l’intimité qu’il connait avec sa mère et du type de père qu’il a. » [7]

Ici, la menace de castration est portée par la mère – et non par le père – qui lui dit : « Si tu fais ça, je ferai venir le Dr A… qui te coupera ton fait-pipi. Avec quoi, feras-tu alors pipi ? » [8] Freud constate que l’enfant répond sans culpabilité à sa mère. La menace de castration est sans effet sur lui. Éric Laurent indique l’importance de « distinguer les deux choses : la menace de la mère – “on va te la couper” – et la naissance de la sœur qui vient juste après. Pour Hans, ce sont deux évènements qu’il va falloir faire tenir ensemble : à quoi sert donc le “fait-pipi” dans l’engendrement des enfants et comment lui est-il possible de supporter ce que veut dire la naissance de la sœur ? Quel est le désir qui met au monde cette sœur dont il est jaloux, dont il dit d’emblée : “Moi, je n’en veux pas. On la ramène” » [9]. On lui explique alors que ce n’est pas possible, qu’il sera le grand et elle, la petite. C’est avec cette paire signifiante que Hans va construire des mythes.

Lorsque sa phobie, qui est « une protection contre l’angoisse » [10], éclot à l’âge de quatre ans et neuf mois, Hans a peur des grands animaux, notamment du cheval qui n’est pas pour autant le pénis réel – il « est en cette occasion, la place où doit […] venir se loger le pénis réel » [11]. Pour que la jouissance intrusive parvienne à se localiser hors-corps, il en passera par trois opérations : l’enraciné, le troué et l’amovible sans oublier la vis qui permettra que l’objet soit détachable.

[1] Freud S. Trois essais sur la théorie sexuelle, Paris, Gallimard, 1987.

[2] Freud S., Cinq Psychanalyses, Paris, PUF, 1995.

[3] Freud S. Trois essais sur la théorie sexuelle, op. cit.

[4] Freud S., « Analyse d’une phobie chez un petit garçon de 5 ans (Le petit Hans) », Cinq Psychanalyses, op. cit., p. 93-198.

[5] Ibid., p. 95.

[6] Lacan J., « Conférences et entretiens dans des universités nord-américaines. Yale University, Kanzer Seminar. 24 novembre 1975 », Scilicet, n°6/7, 1976, p. 22.

[7] Terrier A., « Argument. Part. 3 », Attentat sexuel, 50e journées de l’École de la Cause freudienne, Paris, 14 et 15 novembre 2020, disponible sur le site des journées de l’ECF : attentatsexuel.com

[8] Freud S., « Analyse d’une phobie chez un petit garçon de 5 ans (Le petit Hans) », op. cit., p. 95.

[9] Laurent É., « Le petit Hans et son ‘‘fait-pipi’’ », La Cause du désir, n°64, octobre 2006, p. 29.

[10] Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La Relation d’objet, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1994, p. 281.

[11] Ibid.




Une parole humiliante

« Un homme jeune encore, de formation universitaire » [1] a entendu parler de Freud à partir de ses théories sexuelles. Dès sa première rencontre avec Freud, il met au premier plan des données relatives à sa vie sexuelle.

À l’âge de quatre ou cinq ans, il raconte une scène qui se déroule avec « une jeune et très belle gouvernante […]. Un soir, elle était étendue, légèrement vêtue, sur un divan, en train de lire ; j’étais couché près d’elle. Je lui demandais la permission de me glisser sous ses jupes. Elle me le permit […]. Elle était à peine vêtue, et je lui touchai les organes génitaux et le ventre, qui me parurent singuliers. Depuis, j’en gardai une curiosité ardente et torturante de voir le corps féminin » [2].

Le patient de Freud raconte ensuite deux autres scènes érotiques avec des gouvernantes successives. L’une d’elles, qu’il rapporte, l’a touché plus particulièrement. Il en ressentit de l’humiliation et il pleura. À l’âge de sept ans, il entendit sa gouvernante dire à la cuisinière : « Avec le petit, on pourrait déjà faire ça, mais Paul […] [(le patient)] est trop maladroit, il raterait certainement son coup » [3].

Freud précise ensuite que ce patient, connu depuis comme l’homme aux rats, relève d’une « névrose obsessionnelle complète, à laquelle ne manque aucun élément essentiel […]. Nous voyons cet enfant sous l’empire d’une composante de l’instinct sexuel, le voyeurisme, dont la manifestation […] est le désir de voir nues des femmes qui lui plaisent » [4].

Pour compléter le tableau de la névrose, le patient indique à Freud que chaque fois qu’un tel désir érotique surgit, un sentiment d’inquiétante étrangeté l’envahit. Désir obsédant d’un côté, crainte obsédante de l’autre, tel est le tableau du noyau infantile de sa névrose.

La raison de sa venue est pourtant toute autre. À l’âge adulte, deux événements contingents précipitent ses symptômes obsessionnels. La perte de son lorgnon et la rencontre d’un officier qui lui raconte le supplice des rats, supplice particulièrement épouvantable pratiqué en Orient.

Je ne reprends pas ici l’impasse complète dans laquelle le patient se retrouve à vouloir rembourser le prix de son lorgnon. Je me limite seulement à l’histoire rapportée par le capitaine cruel pour y noter l’expression complexe et bizarre du patient, que Freud traduit comme étant « l’horreur d’une jouissance par lui-même ignorée » [5].

Quelle est cette jouissance par lui-même ignorée ? Pas à pas, Freud la décline dans le décours de la chaîne signifiante du patient.

Il y a son ambivalence amour haine à l’égard du père, la faute de celui-ci d’avoir cédé sur son désir en épousant la fille (riche) d’un industriel plutôt que la fille (pauvre) dont il était amoureux. Notons aussi une autre faute du père qui, joueur, avait perdu au jeu les fonds de son régiment et n’avait pu rembourser un camarade qui l’avait sauvé en lui avançant la somme due.

Le signifiant de la névrose, ici, celui qui fait le nœud de sa jouissance par lui-même ignorée est le signifiant rat. On trouve alors différentes significations attachées à ce signifiant, lequel équivoque autant par ses significations que par sa seule sonorité.

Son père était un joueur, un Spielratte, un rat de jeu, en défaut de payement ; il y a la quote-part qui se dit en allemand Rate, proche du Ratten (rat) et qui permet d’associer l’argent avec le signifiant rat. Le patient en fera un véritable étalon monétaire, « Tant de florins – tant de rats. » [6] Par un jeu d’associations, Freud décline le signifiant rat comme l’organe phallique, puis comme signifiant des enfants dans une légende rapportée par Ibsen [7] (La demoiselle aux rats).

Posons que ce signifiant Rat est l’enveloppe d’une jouissance par lui-même ignorée, une jouissance indicible, une jouissance dont le sujet a horreur et qui, dans le même temps, l’aspire inéluctablement.

Dans les derniers chapitres de son Séminaire sur les Formations de l’inconscient, Lacan nous rappelle l’importance de la formule verbale pour le névrosé obsessionnel. L’« obsession est toujours verbalisée » [8].

L’homme aux rats nous illustre cet accent mis sur la verbalisation. L’attentat sexuel, pour ce sujet, s’est joué davantage sur les paroles humiliantes de la gouvernante et sur le signifiant rat que sur ses investigations sexuelles, investigations facilitées par les gouvernantes successives…

[1] Freud S., « Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle (L’homme aux rats) », Cinq Psychanalyses, Paris, PUF, 2003, p. 201.

[2] Ibid., p. 202-203.

[3] Ibid., p. 203.

[4] Ibid., p. 204.

[5] Ibid., p. 207.

[6] Ibid., p. 238.

[7] Ibsen H., Petit Eyolf, 1894.

[8] Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les Formations de l’inconscient, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1998, p. 470.




Le consentement de Schreber

Cela commença comme un rêve entre les eaux du sommeil et de l’éveil : qu’il serait beau d’être une femme subissant l’accouplement [1] ! Cette idée n’aurait pu émerger si elle ne s’était manifestée en cet interstice temporel où la censure est moins forte. Néanmoins le sujet ne put la faire sienne. Il la repoussa mais elle lui revint dans le réel : « Ainsi s’ourdit un complot contre moi, écrit-il, […] que mon corps, […] changé en un corps de femme, soit alors livré à cet être humain en vue d’abus sexuels et soit ensuite ‘‘laissé en plan’’, […] abandonné à la putréfaction » [2].

Peut-être, comme le suggère Freud, la frustration de ne pouvoir devenir père l’a-t-elle poussé à cette rêverie qui lui permettrait ensuite d’engendrer. Mais la misogynie de l’époque, pour cet homme à qui tout réussissait sauf de devenir père, ne lui permettait pas d’assumer cette idée délirante. Il en conclut que c’était la volonté d’un Autre, de son médecin d’abord, et puis de Dieu lui-même. Et les voix, ces coquines, s’en donnaient à cœur joie pour se moquer du président de la Cour d’Appel de Dresde. Elles l’appelaient « Miss Schreber » [3].

Mais comment Schreber en vint-il à accepter son sort d’objet sexuel, lui qui avait mené une vie d’ascète jusque-là. Comment finit-il par consentir à sa transformation en femme ? D’emblée tout son être y objectait, s’en indignait, refusait l’émasculation. Ce projet ignominieux le révoltait, il en perdit le sommeil, l’appétit et même la vie. Le sujet plongé dans un état de stupeur catatonique, abandonné de toute énergie, assista à son propre enterrement. Le service des coquines ne manqua pas de lui signaler la date de son décès et son annonce dans la « rubrique nécrologique » [4]. Sans cette régression topique au stade du miroir[5], et cette annihilation de toute identification où le sujet pouvait se reconnaître, il n’aurait sans doute pas été possible pour lui d’opérer ce renversement du délire de persécution en délire de mégalomanie mystique.

Un compromis put alors voir le jour, il avait une mission : être la femme de Dieu, accepter l’éviration et engendrer plein de petits êtres schrébériens. Ce projet étant remis à l’horizon de l’infini, il put poursuivre sa vie en attendant et maintenir ce petit rêve glouton qui avait avalé toute sa vie à la réduction d’un noyau délirant. Il y a dans l’histoire de ce cas une guérison par le consentement, ce que Freud a appelé la réconciliation [6] et Lacan le « compromis » [7]. Ce consentement restitue au sujet une place éminente : « être la femme qui manque aux hommes ». Sa mission est brillante et son sacrifice expiatoire. D’objet avili, moqué, abusé, il devient la femme procréatrice, sauveuse de l’humanité.

Le consentement, la réconciliation ou l’acceptation seraient-ils la voie de la résilience comme une certaine sagesse voudrait nous le faire croire ? Avançons l’hypothèse que l’histoire de Schreber ainsi que celle de Vanessa Springora, bien que radicalement opposées, nous enseignent que c’est le passage de la position d’objet à celle de sujet qui ouvre la possibilité d’une guérison. Par le consentement au projet divin remis aux calendes grecques, Schreber se réapproprie son corps et redevient sujet. Il n’est plus l’objet sexuel de ses persécuteurs soumis à l’assouvissement de leur lubricité. Quant à V. Springora, c’est en reprenant la main, ou plus exactement la plume, sur son histoire qu’elle sort du « qui ne dit mot consent », qu’elle prend le chasseur à son propre piège. « Parce qu’écrire, c’était redevenir le sujet de ma propre histoire » [8], dit-elle.

[1] Schreber D. P., Mémoires d’un névropathe, Paris, Points, 1985, p. 63.

[2] Schreber D. P., Mémoires d’un névropathe, cité par S. Freud, in « Remarques psychanalytiques sur l’autobiographie d’un cas de paranoïa (Dementia paranoides) (Le Président Schreber) », Cinq Psychanalyses, Paris, PUF, 1954, p. 270-271.

[3] Ibid., p. 272.

[4] Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 567.

[5] Ibid., p. 568.

[6] Freud S., « Remarques psychanalytiques… », op. cit., p. 283.

[7] Lacan J., « D’une question préliminaire… », op. cit., p. 564.

[8] Springora V., Le Consentement, Paris, Grasset, 2020, p. 202.