Au-delà de la demande

Au séminaire de Jean-Claude Encalado sur les mystiques [1], j’ai eu l’occasion de présenter cette mystique exceptionnelle qu’est Jeanne Guyon (1648-1717) dont l’influence s’étendra à la cour de Louis XIV. Suite à cette présentation, j’ai été invitée à participer à un cartel de lecture du Séminaire livre XX comme plus-un. Je voudrais ici revenir sur ce qui a été une question insistante dans le cartel à savoir la spécificité de la jouissance des mystiques. Dans l’écriture des formules de la sexuation, cette spécificité est à situer dans le rapport à S(Ⱥ).

Dans son texte « Du rêve de La femme à l’invention d’une femme », Anne Lysy commente S(Ⱥ) comme un « lieu hors signifiant [2] ». « La femme a rapport à l’Autre absolu, à ce qui n’a pas de limite [3] », dit-elle. Là se niche l’illimité propre à la jouissance féminine. Il y a dans l’accès à cette rencontre une part de contingence, « ça ne leur arrive pas à toutes [4] », rappelle-t-elle.

Une mystique comme Madame Guyon donne à cette contingence un destin particulier. Elle en fait une ascèse et produit un raisonnement théologique qui perturbe l’ordre social. Tout son effort et les persécutions qu’elle endure portent sur ce point de rencontre avec S(Ⱥ) dont elle veut témoigner à travers tout.

Ce dont elle témoigne aussi, c’est qu’il y a une sorte de gradation dans cette rencontre, il y a un cheminement et une sorte d’exigence éthique qui l’entraîne dans une aspiration à tirer les conséquences de cette expérience jusqu’à aboutir à un état particulier, une position subjective nouvelle qu’elle nomme la « vie parfaite ». Tous les mystiques témoignent à la fois de moments d’éclairs et d’un cheminement nécessaire, lent, progressif, fait d’épreuves et de traversées du désert.

La rencontre avec S(Ⱥ) à la fois se donne et se conquiert.

Je n’en relèverai ici qu’un trait. Madame Guyon offusque ses contemporains, les gens d’Église et en particulier l’évêque Bossuet, quand elle prône un rapport à Dieu qui s’émancipe de toute prière de demande. Pour Bossuet, la demande est le seul rapport légitime à Dieu. Mais J. Guyon ne se situe pas du côté du manque à combler, mais de la plénitude d’une rencontre qui tend à une parfaite identification, absorption de l’Un dans l’Autre. Elle veut se situer dans un au-delà de toutes les demandes présentes dans les prières (demande de salut, demande d’amour, demande de pardon) pour soutenir un rapport immédiat à l’espace divin. Bien sûr c’est là que réside une subversion absolue, car si l’on n’a plus rien à demander à Dieu, il perd sa raison d’être [5]. La porte s’ouvre à une forme d’athéisme au coeur même du rapport à Dieu.

Un Dieu-néant, un Dieu qui échappe à toute détermination signifiante tel que l’appréhende J. Guyon, sape les piliers de l’Église. Mais elle illustre remarquablement ce que peut recouvrir S(Ⱥ) qui n’est pas seulement le signifiant du manque dans l’Autre [6], ni signifiant qui manque dans l’Autre [7] mais signifiant du manque radical de l’Autre, de son absence même et de l’illimité qu’ouvre cette absence.

[1] Séminaire réalisé en 2015 au local de l’ACF de Bruxelles, intitulé : Des femmes mystiques et de l’amour divin.

[2] Lysy A., Du rêve de La femme à l’invention d’une femme, publié sur le blog Miditehttps://www.femmesenpsychanalyse.com/2019/06/13/du-reve-de-la-femme-a-linvention-dune-femme/

[3] Ibid.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 69.

[5] Millot C., La vie parfaite, Paris, Gallimard, 2006, p. 98.

[6] Laurent D., Phallus ou symptôme ?, publié sur le blog Midite. https://www.femmesenpsychanalyse.com/2019/05/22/phallus-ou-symptome/

[7] De Villers M., Le plus-un et le féminin, intervention à la soirée des cartels de l’ACF-Belgique.




Un homme, symptôme d’une femme

Du cartel au mathème

Le Nom-du-Père – thème du cartel dont j’étais le plus-un – peut être défini, avec Jacques-Alain Miller, comme une transformation de l’énigme de la jouissance en question du désir [1].

Soit :

                        d

NdP     =        —

                        J

Du mathème aux Journées

Lacan donne en 1975 dans « L’ombilic du rêve est un trou » plusieurs indications précieuses pour les prochaines Journées de l’École [2].

L’une d’elles a spécialement retenu mon attention : « j’ai énoncé, dit d’abord Lacan, à mon tout dernier séminaire – c’est l’année de son Séminaire « R.S.I. » – […] que pour l’homme, une femme, c’est toujours un symptôme [3] »; et il ajoute : « c’est réciproque [4] ». Un homme peut donc être un symptôme pour une femme.

Cet ajout, que Lacan commente dans sa réponse à Marcel Ritter, contraste avec ce qu’il dit un an plus tard dans son Séminaire Le Sinthome : « On peut dire que l’homme est pour une femme tout ce qui vous plaira, à savoir une affliction pire qu’un sinthome. Vous pouvez bien l’articuler comme il vous convient. C’est un ravage, même. [5] »

Comment saisir ce qui apparaît comme un paradoxe – d’abord symptôme, puis ravage ? En remarquant que l’article qui précède et donc détermine le nom « homme » n’est pas le même dans les deux propositions. L’homme, l’homme de « l’universalité [6] » est un ravage pour une femme, mais un homme peut être un symptôme pour une femme, et c’est pourquoi elle l’aime. Lacan souligne cette différence dans « L’ombilic du rêve est un trou » : « la notion de l’homme n’est pas tellement présente pour une femme ; du fait qu’elles sont une femme, c’est aussi un homme [7] ».

Ce qui d’un homme peut faire symptôme pour une femme, c’est le désir de cet homme pour cette femme. Être l’objet du désir d’un homme, être mise en place par lui de ce qui cause son désir à lui peut constituer le symptôme d’une femme.

Symptôme = d

La clinique de la vie quotidienne des couples nous enseigne que ce désir ne fait symptôme, dans le sens de lien, que dans la mesure où il donne sa place à ce qui chez une femme ne relève pas du régime de jouissance de l’homme, à cette part sans loi, improbable, que cet analysant ramassait dans une formule en anglais : « no rules ». Ne pas le faire, vouloir mettre une femme au pas du régime mâle la ravage. Donner cette place au pas-tout d’une femme et composer avec celui-ci est, me semble-t-il, favorisé si l’homme consent à reconnaître la part de jouissance féminine qui l’habite, lui.

d

— (où la barre est perméable)

J

La clinique nous enseigne aussi que le désir d’un homme peut faire symptôme pour une femme, ici dans le sens de la limite, en tempérant ce qui de sa jouissance à elle la ravage. Cette fonction opère d’autant plus que le désir de l’homme est décidé, qu’il est, pour le dire avec la belle formule d’Alexandre Stevens, un « désir décidé d’amour [8] ».

d

— (où la barre est limite)

J

[1] Miller J.-A., « Clôture. Vide et certitude », in (s/dir.), Le Conciliabule d’Angers. Effets de surprise dans les psychoses, Paris, Agalma/Seuil, 1997, p. 228.

[2] Lacan J., « L’ombilic du rêve est un trou. Jacques Lacan répond à une question de Marcel Ritter », La Cause du désir, n°102, juin 2019

[3] Ibid., p. 40

[4] Ibid.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome (1975-1976), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 101.

[6] Lacan J., « L’ombilic du rêve est un trou », op. cit.

[7] Ibid.

[8] Stevens A., « Le désir décidé d’amour », Quarto, n°91, novembre 2007, p. 19-23.




Le féminicide et la part-femme des êtres parlants

« Le problème avec le désir, c’est qu’il n’est pas démocratique » [1]

« Femmes dans la psychanalyse », quel beau titre ! Invitée à parler comme plus-un d’un cartel réuni autour de l’atelier de lecture de l’ACF-Belgique sur le cours de Jacques-Alain Miller aux accents très politiques, « Un effort de poésie », j’ai tissé mon propos sur la féminité avec trois fils tirés du bel article d’Alexandre Stevens sur le plus-un publié en ligne [2].

Il y rappelle que Lacan n’a pas fondé une École égalitaire, mais, que, dans cette École, le cartel est inventé comme « système profondément égalitaire »[3]. Loin d’être un idéal, c’est un instrument pour un usage de travail, ce qui situe ou resitue aussi le plus-un dans une fonction modeste : il ne représente pas le savoir. Pas d’incarnation de la Vérité absolue, mais soutien des élaborations singulières à partir d’une question propre à chacun. Et plutôt la vérité singulière est-elle énoncée comme variable, humble, mais chevillée au corps. Enfin, « le plus-un […], comme hystérique, pose la question et provoque [4] ». Je me lance donc.

Comment lire le féminicide [5], ce signifiant nouveau extrêmement puissant soutenu par le #Noustoutes très actif sur la toile ?  Il se répand dans le langage comme une traînée de poudre et n’est pas sans effet sur la parole, le rapport au corps et le rapport à la jouissance, car il s’en prend à la primauté masculine dans l’ensemble des liens sociaux.

Je tenterai de m’avancer ici avec prudence, mais sans reculer devant la question délicate et infiniment complexe qui est celle de la souffrance des femmes dans leur rapport aux hommes. Il n’est nullement question de minimiser ou de passer sous silence les situations terrifiantes que vivent certaines d’entre elles ni de nier la croissance préoccupante de la violence à leur égard dans plus d’une région du monde, mais bien plutôt de tenter de saisir les effets de déchaînement de la vérité liés à l’émergence de ce nouveau signifiant.

Dans le sillage de l’affaire DSK et du mouvement #MeToo, les militantes de la théorie de la domination sexiste, animées d’une conscience aiguë que « le pouvoir est le pouvoir sur le signifiant [6] » affirment que le meurtre d’une femme parce qu’elle est une femme n’est que la manifestation ultime d’un continuum de violences systémiques organisé par les hommes contre les femmes manifestant une authentique politique de meurtres de femmes. Selon elles, tous les hommes ont en commun d’abuser de leur hégémonie symbolique pour montrer aux femmes qu’elles ne sont que des objets sexuels à disposition.

Rêvant d’une tunique sans couture qui envelopperait le corps social des femmes, cette théorie de la domination sexiste ne colle pas facilement avec ce qui palpite chez l’être parlant quel que soit son genre, et s’en défend d’une façon très radicale. Elle s’enracine dans une essentialisation du sexe féminin et vise explicitement à octroyer à toutes les femmes un statut ontologique de victime en prenant appui sur le pouvoir du signifiant légal. En miroir, elle tend à faire de tous les hommes des assassins potentiels [7]. Juridiquement, en effet, cette idéologie revendique que le consentement des femmes adultes soit traité d’une manière analogue à celui des mineurs et exige des condamnations pénales semblables à celles prononcées pour les cas d’infanticide.

Ce faisant, cette théorie qui ne cesse de mettre en avant l’état de fragilité psychique des femmes face aux hommes ne risque-t-elle pas de faire exploser leur liberté si chèrement acquise et de porter plus généralement atteinte aux droits les plus fondamentaux de tous les êtres parlants [8] ? Ainsi, par exemple, en s’attaquant à la présomption d’innocence, pilier de tout état de droit – qui ne serait qu’un stratagème sexiste devant être aboli au nom d’une présomption irréfragable de vérité de toute plainte [9] – n’ouvre-t-on la voie à l’arbitraire et au soupçon généralisé, y compris à l’égard des femmes elles-mêmes ?

Le meurtre d’une femme par son conjoint serait, selon cette théorie, le meilleur exemple du « machisme qui tue ». Les avatars singuliers de la relation amoureuse et de la passion sont retranchés derrière le concept sociologique de domination. Ce type d’événement tragique, lu comme « un fait social » plutôt qu’un « fait divers »[10], doit désormais mobiliser la responsabilité collective, chacun étant invité à s’immiscer dans la vie privée des autres. Du même mouvement que s’effritent les frontières de l’intime, s’effacent les dires singuliers concernant le désir et la jouissance, soit ce que les sujets engagent de moins social dans la rencontre sexuelle. Privées de leur parole, les femmes, prises une par une, en sortent-elles vraiment gagnantes ? Si cette idéologie triomphait, seraient-elles pour autant réellement mieux respectées dans leur dignité de femmes incomparables, inassimilables à une quelconque norme ?

Avec Lacan, J.-A. Miller soulève l’objection du réel face à la croyance progressiste et nous rappelle que, du fait du symbolique, le lien social est « dominial » [11] . Il n’est pas l’échange, ni  la juste distribution. Il instaure, de structure, un rapport de dominant à dominés. À l’inverse, tout ce qui s’énonce au nom de l’égalitaire est asocial en son fond et ne permet pas l’établissement et la stabilisation d’un lien. « Le stade du miroir » démontre qu’au cœur du lien égalitaire, il y a la guerre, qu’à la crispation des identités, répondent la ségrégation et la haine. Déjà, on le voit, ça et là, s’exacerbent les rapports entre les hommes et les femmes, mais aussi entre femmes qui se déchirent douloureusement autour de cette question complexe.

Rejetant tout ce qui pourrait différencier les femmes entre elles, ce combat n’est pas sans effet sur la langue et produit un rejet de l’amour, cet exil [12] qui défait nos certitudes et nous rend Autre à nous-mêmes. Ainsi, de jeunes professeures de lettres, confondant rêverie amoureuse et passage à l’acte dans le réel, se sont récemment émues d’un poème de Ronsard intitulé Les amours. Il ferait à leurs yeux, à côté d’innombrables autres œuvres littéraires menaçantes, l’apologie du viol et placerait les élèves en « situation d’insécurité [13] ».

C’est méconnaître que « […] la jouissance est foncièrement relative à S de A barré, c’est-à-dire non pas la jouissance du corps de l’Autre, non pas la jouissance de l’objet qui serait prélevé sur le corps de l’Autre, mais une jouissance foncièrement relative au non-rapport sexuel. [14] »

À rebours de ce mouvement féministe, l’analyse suppose « qu’on laisse à la porte son identité » et « ses emblèmes [15] », perte assurément nécessaire pour que puisse s’aménager, dans la cure, une plage de poésie, où loger cette «  part cachée qui toujours surprend les corps parlants, comme une errance du réel, une onde gravitationnelle issue de la fusion impossible entre la Vie et le langage [16] ».

[1] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Un effort de poésie », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 22 novembre 2002, inédit.

[2]Stevens A., « La position du plus-un », Cartello, 30 janvier 2019, publication en ligne ( http://ecf-cartello.fr).

[3] Ibid.

[4] Ibid.

[5] Popularisé par le livre de Jill Radford et Diana E.H. Russell : Radford J., Rusell D. E. H., Femicide : Politics of Woman Killing, Maidenhead, Open University Press, 1992.

[6] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Un effort de poésie », op. cit., p. 9.

[7] Iacub M., Une société de violeurs ?, Paris, Fayard, 2012.

[8] Cf. Leguil C., « Mondialisation de la parole féminine et déchaînement de la vérité », Ornicar ?, n°52, novembre 2018, p. 155.

[9] Iacub M., op cit., p. 12.

[10] Lecoq, T., « Féminicides conjugaux : au-delà du fait divers, un fait social », Libération, 8 janvier 2018, disponible sur internet.

[11] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Un effort de poésie »,  op.cit.

[12] Beckett S., Premier amour, POL, :  « Ce qu’on appelle l’amour, c’est l’exil, avec de temps en temps une carte postale du pays, voilà mon sentiment ce soir. »

[13] Prokhoris, S., « Ronsard ce “violeur”», Libération, 12 septembre 2019, disponible sur internet.

[14] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. La fuite du sens. », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 21 février 1996, inédit.

[15] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Un effort de poésie », op. cit.

[16] Brousse M.-H.,  « Les femmes et la Vie ou la malédiction des reproductrices », Lacan Quotidien, n° 849, 12 juillet 2019, publication en ligne (www.lacanquotidien.fr).




Le plus-un et le féminin

J’ai été invitée à dire quelques mots sur le thème des Journées en tant que plus-un de deux cartels. L’un portait sur le Séminaire XX, Encore, l’autre sur le Séminaire XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant. Ces deux séminaires abordent la question du non-rapport sexuel et de la jouissance féminine.

Quelle est la fonction du plus-un dans un cartel ? Dans son article sur « l’élaboration provoquée [1] », Jacques-Alain Miller définit le plus-un comme un agent provocateur : non pas celui qui sait mais celui qui ne sait pas, celui qui interroge et provoque l’élaboration d’un savoir. Le plus-un fait fonction de sujet manquant, d’un S/ qui assume sa division subjective. Le plus-un devient ainsi un moins-un : « le plus-un, dit J.-A. Miller, ne s’ajoute au cartel qu’à le décompléter [2] ». Ceci rappelle le discours de l’hystérique. Les cartellisants, S1, sont incités à produire un savoir propre à chacun.

J.-A. Miller prend comme modèle Socrate, connu « par les élaborations qu’il provoquait chez ses interlocuteurs [3] ». Mais qu’en est-il dans le cartel de l’objet a que recèle le S/ dans le discours de l’hystérique ? J.-A. Miller propose d’évacuer ce a de sa position statutaire. La fonction du plus-un n’a pas pour objectif de jouir de l’attrait que lui donne sa position. Son rôle est de mettre au travail. Par ailleurs, s’il n’a pas un savoir constitué, cela ne le dédouane pas de produire son propre savoir.

Le plus-un se présente donc avec son manque. Ceci m’évoque un passage de J.-A. Miller dans son article « Mèrefemme [4] » où il disjoint la femme de la mère. Si la mère est celle qui a : la puissance, la maîtrise et le savoir, la femme, au contraire, « c’est l’Autre qui n’a pas, l’Autre du non-avoir, l’Autre du déficit, du manque [5] ».

Il y a, toutefois, une femme dans chaque mère. Si la mère a la puissance, elle a aussi un rapport avec le manque quand elle aime notamment, car l’amour, c’est donner ce qu’on n’a pas.

 

Une femme n’est pas-toute phallique. Certes, elle a comme tout parlêtre un rapport au phallus. Elle peut être le phallus derrière le voile dans la mascarade. Elle peut aussi l’avoir dans l’enfant qu’elle met au monde.

Mais elle a, en plus, une Autre jouissance, une jouissance au-delà du phallus. Elle a un rapport privilégié au signifiant qui manque dans l’Autre, le S(Ⱥ). L’Autre barré auquel elle a affaire est marqué d’un trou, d’un vide. Il manque dans l’Autre le signifiant pour dire l’énigme du sexe. Il lui manque aussi le signifiant pour dire ce qu’est La femme. Le La ne peut donc qu’être barré. De l’Autre ne revient que le silence.

Une femme peut être fascinée par le rien, le vide, d’où jaillira une jouissance Autre, dont elle ne peut rien dire, une jouissance illimitée, tissée dans l’amour.

En supportant le manque, le plus-un assume cette part féminine. Sa seule fonction est de faire consister le pas-tout et le un par un. C’est ainsi qu’il pourra inciter les cartellisants à élaborer leur propre savoir.

Cela suppose un transfert de travail.

Qu’en est-il du transfert dans un cartel, interroge J.-A. Miller ? : « de a à S/, il y a travail de transfert, mais rallongé dans un cartel, de S/ à S1, il devient travail d’un tranfert de travail »[6].

Le plus-un est un médiateur, un facilitateur, qui donne accès à un autre transfert, le transfert à Freud et à Lacan.

[1] Miller J.-A., « Cinq variations sur le thème de ‘‘l’élaboration provoquée’’ », La Lettre mensuelle, n° 11, juillet 1987, p. 5-11.

[2] Ibid., p. 9.

[3] Ibid., p. 8.

[4] Miller J.-A., « Mèrefemme », La Cause du désir, n  89, mars 2015, p. 115-122.

[5] Ibid., p. 116.

[6] Miller J.-A., « Cinq variations sur le thème de ‘‘l’élaboration provoquée’’ », op. cit., p. 10.




Le Palais Idéal à l’épreuve du réel

L’ACF en Rhône-Alpes a organisé en partenariat avec le cinéma « Le Navire » à Valence, une soirée ciné-psychanalyse autour de la diffusion du film de Nils Tavernier, L’histoire extraordinaire du Facteur Cheval. Notre invité, Jérôme Lecaux, psychanalyste membre de l’ECF et de l’AMP, a serré quelques points logiques à partir des remarques et questions posées par le public venu au rendez-vous de cette conversation.

L’œuvre cinématographique, c’est d’abord ce qui nous touche, avant que d’être l’œuvre de vie du facteur Joseph-Ferdinand Cheval (1836-1924). Une distinction s’est opérée entre la fiction du cinéaste et celle de l’artiste dont l’œuvre se présente en abîme par rapport au film, a avancé J. Lecaux. Celui-ci, servi par le jeu magistral des acteurs, Laetitia Casta et Jacques Gamblin, nous dépeint la dignité d’un homme dont le destin est sublimé par la poésie des images. Il s’agit d’un homme taiseux, dont la rigidité du corps qui oscille entre ancrage et rupture, ne peut rien dire de son lien à l’autre. Sa femme se fait l’interprète de sa relation silencieuse avec le monde. Elle l’humanise pour lui faire rejoindre la communauté des hommes.

Comment cet homme, facteur de son métier, parcourant des kilomètres à pieds sur les hauteurs de la Drôme est-il poussé par une telle force de travail, jusqu’à se faire « cheval de trait » ? Comment va-t-il consacrer sa vie à la transmuer en force d’invention créatrice au service de l’édification de son art ? L’artiste s’impose avec son œuvre incomparable et unique, au-delà du repérage de son activité monomaniaque et de la pluie de signes qu’il prélève dans la nature. Si la question du diagnostic – qui hante l’époque contemporaine – fut posée par le public, comme pour tenter de stabiliser l’énigme à l’aide d’une signification, pour autant cette question n’est pas celle du cinéaste.

Car ce que l’on voit plutôt se déployer, c’est la façon dont le facteur Cheval fait usage de l’obstacle pour le retourner en s’appuyant sur l’objet. L’obstacle, la « pierre d’achoppement » qui cause sa chute, se rebrousse en effet de création. Elle inaugure l’évènement de l’acte, devenant appui et socle de son Palais, par lequel il donne forme à ses rêveries. Il se sert de la contingence de la rencontre avec cet objet pour construire une lecture du monde. Fasciné par les formes sculpturales pétrifiées que la nature a modelées au cours du temps, il construit un assemblage hétérogène de l’insolite, passant de l’intuition à la composition d’une véritable invention architecturale.

Au point de jonction des origines du religieux, le Palais Idéal [1] constitue l’Aufhebung de l’artiste, autant dans le saisissement de son existence qu’au seuil anticipé de sa disparition, à travers l’élévation immortelle de son œuvre, qui sera aussi celle de son tombeau. Le foisonnement du signifiant et du signifié dont l’œuvre témoigne, stratifie les obscurs méandres de l’imaginaire. Nommé dans un premier temps « Seul au monde », le Palais Idéal, contemporain de la naissance et du malheur de la perte de sa fille Alice, nous rappelle en quoi l’art se sert de l’accidentel pour dominer le réel par le signifiant. C’est en quoi, il est affine à l’invention de « l’inconscient […] foncièrement soliloque, que c’est parler tout seul pour se défendre du réel » [2], comme le note J.-A. Miller.

Et puis il y a la fonction de l’écriture gravée dans la sculpture : des sentences, des formules proverbiales issues du sens commun que le facteur Cheval cueille dans la langue, comme autant de cailloux ramassés sur le chemin, nous dit J. Lecaux. De l’influence des cartes postales, almanachs et autres journaux lus au cours de ses tournées, à la découverte stupéfiante du temple d’Angkor, de l’île de Pâques, il organise cet ailleurs rêvé. L’écriture se fait inscription et façonnage de ce qui fonde pour lui l’instruction et le monde de la civilisation.

Dans le prolongement du film, Nils Tavernier a écrit un ouvrage remarquable, Le Facteur Cheval : Jusqu’au bout du rêve [3] en se référant aux cahiers rédigés par l’artiste. On saisit comment il a su faire passer la solitude de sa création dans la collectivité, en impressionnant les témoins de l’époque, mais aussi comment son œuvre se hisse à la dimension de l’amour, au nom de sa fille Alice. Le Palais Idéal à Hauterives se prête en effet à jouer avec l’architecture du lieu. Les enfants la revisitent au creux des interstices, trouvant à accorder l’art naïf avec la recréation d’une aire ludique, propice au lien social.

[1] Le Palais idéal a été reconnu comme une œuvre d’art brut. Il a été classé en 1969 Monument Historique par André Malraux, alors Ministre de la Culture, au titre de l’art naïf. http://www.facteurcheval.com/

[2] Miller J-A., « Le réel, signifiant extrême », Lire Lacan au XXIe siècle, Paris, Champ Social, 2019, p. 27.

[3] Tavernier N., Le Facteur Cheval : Jusqu’au bout du rêve, Paris, Flammarion, 2018.




« Liza et moi – Histoires de mères et de filles »

Visuel : © David Ruellan

 

La question des relations entre mères et filles a fait couler beaucoup d’encre, et côté artistes, et côté psychanalystes [1]. Pour ne pas finir d’en parler, nous avons vu la pièce Liza et moi et avons pu constater à quel point ce « lien puissant et inextricable », comme le nomment les autrices, suscitent fascination et questionnement, comment aussi le théâtre reste un formidable terrain de jeux et de projections tant chez les comédiens que chez les spectateurs. Nous resterons marqués par le témoignage d’un homme dans la salle, pour qui la pièce venait révéler, réveiller, un point resté dans l’ombre dans ce qui se jouait de tortueux entre sa femme et sa fille, (pas) sans lui !

La pièce Liza et moi, écrite par Sandrine Delsaux et mise en scène par Sophie Thebault, nous plonge dans quinze tableaux, on pourrait dire quinze variations sur le thème de la relation mère-fille, et ce, de l’annonce lors de l’échographie où « une femme attend une fille » aux relations de femme à femme à l’âge adulte. Des tableaux tour à tour comiques, cyniques, émouvants, tragiques où le corps des mères, leurs paroles surtout, laissent des traces sur le corps des filles, laissent une empreinte dans ce que les filles peuvent vivre d’encombrant, à être fille ou à avoir cette mère-là. J’ai été frappée par quelque chose qui importe beaucoup aux psychanalystes, à savoir le cas par cas. Il n’y a pas dans la pièce de recette toute faite sur la relation mère-fille, pas d’idéalisation ou de dramatisation non plus, parti pris assumé des artistes, elles voulaient montrer les nouages et dénouages insidieux ou tempêteux, ceux qui parlent le plus. Le sous-titre l’indique d’emblée, histoires au pluriel. Si la psychanalyse est un discours construit autour d’un corpus théorique, ce qui prévaut c’est la logique singulière de chaque histoire. Et ce qui se dit et se joue dans la pièce se retrouve tout à fait dans les cures de patientes que nous recevons : les plaintes, l’impossibilité à faire sans la personne à qui on demande tout et qui ne nous satisfait pas. Et heureusement !

Nous avons eu en ce mois de mars un avant-goût des prochaines Journées de l’École sur « Femmes en psychanalyse ». Dans la pièce, la psychanalyse, est présente par petites touches. La metteuse en scène avait à cœur, dans l’après-coup de la pièce, que des psychanalystes viennent parler des relations mères-filles.

Nous avons fait entendre que Freud a été le premier à écouter les femmes, à entendre notamment ce qui ne se voyait pas d’emblée, les conflits psychiques. Conflit notamment pour la fille dans ce lien d’attachement particulier à la mère. Attachement qui peut virer à la haine, trouvant son origine dans l’intensité de la revendication d’amour de la fille vis-à-vis de sa mère ; celle-ci étant son premier objet d’amour.

Nous avons surtout fait entendre la voix de Lacan, qui pose que la fille attend plus de substance de la mère que de son père. Après avoir redit, dans L’étourdit que le rapport sexuel n’existe pas, c’est-à-dire qu’entre les hommes et les femmes, il n’y pas de rapport qui puisse s’écrire, pas d’harmonie en vue ni de relation prête à l’emploi, Lacan écrit : « À ce titre l’élucubration freudienne du complexe d’Œdipe, qui y fait la femme poisson dans l’eau, de ce que la castration soit chez elle de départ (Freud dixit), contraste douloureusement avec le fait du ravage qu’est chez la femme, pour la plupart, le rapport à sa mère, d’où elle semble bien attendre comme femme plus de substance que de son père, – ce qui ne va pas avec lui étant second, dans ce ravage. [2]»  En ce sens, Lacan indique que la fille attend de la mère un savoir-être féminin, un savoir sur le féminin. Si la mère reste silencieuse ou prise dans son propre manque, la rencontre peut être ratée, ce que l’on entend très bien dans la pièce et dans la vie ! Mais que peut-elle dire la mère sur ce qu’est une femme !

Lacan indique que « La femme n’existe pas  [3] », c’est un signifiant. Il n’y a pas un savoir préétabli qui dirait comment être femme. L’idéal est à ce titre mortifère. Les journaux féminins en sont gavés, de ces idéaux, de ces recommandations. On en a un aperçu avec la scène de la pièce qui s’intitule « De mère à fille » et son livre magique. Scène forte puisqu’après la lecture des conseils et autres formules, la comédienne jouant la mère, jette le livre.

Lacan parle également du ravage, qu’est pour la femme, bien souvent, l’homme. Il utilise sciemment le même signifiant, ravage, pour désigner le rapport entre la mère et la fille et entre la femme et son partenaire. Jacques-Alain Miller nous le rappelle dans L’os d’une cure : « Le ravage est le retour de la demande d’amour [4]  […] ». Ce ravage est également bien fréquent dans le transfert à l’analyste.

Une autre référence importante sur le ravage est le rapprochement du ravage et du ravissement. Marie-Hélène Brousse indique : « Entre le ravage comme revendication phallique ou penisneid et le ravage comme ravissement ou disparition, il n’y a pas d’opposition à proprement parler. C’est, dans la névrose, intimement lié. Dans un cas, l’accent est mis sur le signifiant du désir et donc la valeur, dans l’autre sur le corps, c’est-à-dire sur la marque, le signe et donc l’objet. [5] » La mère comme rapteuse du corps de l’enfant, c’est ce que nous montre très fortement le tableau de la pièce Ravages. Dans ce tableau, mère et fille ont dormi ensemble car la mère n’a pas laissé rentrer sa fille qui avait trop bu. Le rapproché du corps maternel est tout à fait insupportable pour la fille. Une référence cinématographique à La pianiste de Haneke avec Isabelle Huppert et Annie Girardot peut ressurgir. Mais aussi la Chose, nommé par Lacan pour qualifier l’innommable de l’inceste maternel. Dans la scène « Judy, Liza et moi… », le mot est lâché, viol, « je me sens violée par ma mère », explique une auditrice de l’émission de radio. Terrible. Mais le théâtre est là pour le transformer en comique, pas sans la psychanalyse[6]. Une des scènes intitulée « Mamans » montre ce que Lacan nomme hainamoration, subtil et terrible mélange d’amour et de haine. Et la scène « Coupez » en montre une parfaite illustration. La mère dit : « plutôt mourir que de jouer ce rôle (de mère) avec toi » – Pourquoi ? lui demande la fille. « Pourquoi ? Mais parce qu’en devenant ta mère, j’ai perdu tous les autres rôles de ma vie ! »  On voit là comment la mère évince la femme. À devenir mère, que devient la femme, celle qui n’est pas toute à son enfant ?

« Nous irons danser » pointe un autre moment délicat de la relation mère-fille, l’adolescence de la fille, le réel de la puberté peut rapprocher, on le voit bien avec la scène « Red Alice », mais aussi éloigner, sur fond de rivalité. Notamment dans « Nous irons danser », la mère dit : « tu dansais avec moi (…), tu faisais tout comme moi. » Oui un jour, la mère n’est plus tout à fait le modèle à suivre. La fille peut prélever quelques traits de sa mère, inconsciemment, des traits plus ou moins heureux, ce qui amène bien souvent les filles en analyse autour d’une répétition insupportable : je suis comme ma mère…

[1] Ce texte fait suite à une conversation après la représentation de la pièce « Liza et moi – histoires de mères et de filles », le 29 mars 2019 au théâtre de l’Odyssée à Levallois (92). Conversation entre des collègues de l’ACF Île de France (Xavier Gommichon, membre de l’ECF et délégué régional de l’ACF IdF, Véronique Outrebon et Emmanuelle Edelstein, membres de l’ACF IdF), la metteuse en scène et l’autrice.

Liza fait référence à Liza Minelli. Une des scènes de la pièce s’intitule « Judy, Liza et…moi », et la chanson Hello Dolly passe en bande son : Liza Minelli et Judy Garland chantent ensemble. Image d’un nouage mère-fille heureux, le temps d’une chanson…

[2] Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p.465.

[3] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975.

[4] Miller J.-A., L’os d’une cure, Paris, Navarin, 2018, p. 83-84.

[5] Brousse M.-H., « Ravage et désir de l’analyste », Ornicar, publication en ligne. https://www.wapol.org/ornicar/articles/mbr0207.htm

[6] L’auditrice est invitée à parler à une analyste présente sur le plateau de radio, hors antenne.

 




La grande affaire de l’enfance

Marie Lallouet sera l’invitée de la prochaine journée du CPCT-Paris. Depuis cinq ans, elle est rédactrice en chef de La Revue des livres pour enfants, éditée par la BNF, après une longue expérience dans l’édition des livres pour la jeunesse. Elle aime les sujets qui piquent et les mots justes. En attendant la conversation du samedi 28 septembre, son texte direct et vif nous fait partager son expérience : que savent les enfants que nous ne savons plus ?

 

Que savent les enfants ? Pour qui s’occupe de littérature adressée aux enfants – ce fut mon cas en tant qu’éditrice, ça l’est en tant que critique littéraire –, la question qui importe le plus est, je crois, un peu différente : que savent les enfants que nous ne savons plus ? Comment approcher leur savoir, s’appuyer sur lui pour proposer des expériences littéraires justes, qui permettront de faire un bout de chemin ensemble ? Ajouter notre savoir au leur. Car la littérature jeunesse est un fait d’adulte, irrémédiablement.

J’ai souvent été frappée de constater à quel point certains auteurs reconnus pour leur œuvre à l’adresse des adultes pouvaient être condescendants et maladroits quand ils s’adressaient à des enfants. Ainsi, une romancière réputée décrit une petite fille de trois ans comme « aimant depuis toujours les films romantiques au cinéma ». Depuis toujours ? Romantiques ? Au cinéma ? Le jeune lecteur est alors le meilleur juge des justesses car en matière d’enfance, il en connaît un rayon. Il est ici question d’histoires, d’écriture, de ton, de risques pris ou refusés, d’accessibilité.

Frappée aussi de voir comment il était facile, en tant qu’éditeur, d’abîmer une œuvre en intercédant pour un lecteur enfantin dont on doit se faire, tant bien que mal, le porte-parole. Ainsi, le premier roman de Jean-François Chabas, que j’ai eu le plaisir de publier, Une moitié de Wasicum (Casterman, 1995). Un jeune Amérindien métis y redécouvre ses racines indiennes parce que soudain tout se complique dans sa vie. Dans le manuscrit, un personnage secondaire est attaqué par un grizzly et, alors que le récit était jusque-là tendu sur un fil dangereux, survit contre toute attente à cette attaque. Bizarre… L’auteur, qui n’avait encore jamais été publié, me raconte qu’une bibliothécaire jeunesse lui avait conseillé de ne pas faire mourir ce personnage, ni aucun autre : impossible pour des jeunes lecteurs, avait-elle énoncé, en toute bonne foi. Dans la version finalement publiée, ce personnage meurt et, à cette occasion, le jeune métis découvre le culte des morts de ses ancêtres amérindiens en un passage bouleversant, indispensable. Depuis lors, Jean-François Chabas a continué une belle carrière d’écrivain en arbitre solitaire et avisé de ce qu’il pouvait dire ou non à ses lecteurs. Car nous intéressent les auteurs qui, blanchis par le tribunal sévère du jeune lecteur, savent additionner à cette justesse qui importe tant une ambition qui la dépasse, emmenant ce lecteur dans une aventure à la fois consentie et imprévue.

Titeuf, que son auteur a inventé sans se soucier de qui le lirait, assoit son succès sur cette justesse et cette insouciance. Le succès est venu des enfants et d’eux seuls. Les mangas, qui les premiers ont mis en scène des héros grandissant (ce que fera un peu plus tard Harry Potter) ont, eux aussi, été adoptés par les enfants sans que les adultes, presque, s’en mêlent. Car la grande affaire de l’enfance, son combustible puissant et longtemps assez rare dans notre littérature, ce n’est pas l’enfance mais la façon dont on en sort, ce qu’il restera de nous enfant dans notre nous adulte.

Le savoir des adultes qui écrivent avec justesse pour les enfants est mystérieux. Il n’est pas seulement réductible à un savoir-faire littéraire, il est aussi fait de culot maîtrisé et de persistance d’enfance dans une vraie vie d’adulte. Comme si les plus petites des poupées russes restaient accessibles à la plus grande qui les enveloppe toutes.




S’orienter par une question

Yang Yang, petit garçon du film Yi Yi [1], veut savoir « l’autre moitié de la vérité », ce qui ne se sait pas. Pour trouver ce savoir qui lui échappe, il tente de saisir avec son appareil photo ce que les autres « ne peuvent pas voir » : le trajet invisible d’une mouche ou les nuques de ses proches. Si ce traitement opéré par Yang Yang fait symptôme de l’aveuglement de ses parents quant à leur vacillement dépressif respectif, cela ne nous dit pas pour autant le savoir, su ou insu, qu’a cet enfant. Dans le silence familial, la question de ce qu’il sait ne se pose pas.

Cette question, qui fait le titre de la prochaine journée du CPCT, Que savent les enfants ?, se propose comme une boussole pour notre clinique. Dès le premier entretien, adresser cette question à l’enfant – en lui demandant, par exemple, ce qu’il sait de la raison de sa venue en consultation – fait signe d’emblée au « savoir authentique [2] » qu’il a. Le savoir que l’enfant peut alors énoncer sur ce qui lui fait problème opère un premier décalage, si ténu soit-il, du discours de l’Autre parental, scolaire ou sociétal ayant présidé à la prise du rendez-vous. Ainsi Marion a-t-elle découvert, au fil du premier entretien, qu’elle ne souffrait pas de ses disputes avec ses copines, comme le pensait sa mère, mais de ne pas savoir, malgré les réponses de ses parents, ce qu’était devenu le corps d’un proche décédé. Pour Antoine, amené pour une ribambelle de troubles dys, c’est son impasse dans le lien social qui a pu faire plainte pour lui, le décalant du « c’est maman qui sait » auquel il se trouvait aliéné. Mais au-delà du constat de l’absence de copains, cet enfant repérait que cela l’engageait : « Je tape les autres et je sais même pas pourquoi ».

Pour ces enfants, le savoir premier qu’ils avaient sur ce qui leur posait problème a ouvert la perspective d’un autre type de savoir, « un savoir qui ne se sait pas [3] », qui à la fois les concerne et leur échappe. Mais à la différence de Yang Yang qui cherche une réponse dans l’image, ce savoir insu s’est constitué pour Marion et Antoine comme le point de mire d’un travail de mise en questions où chacun a pu trouver, d’une façon singulière, à se faire « un savoir à sa main [4] ».

S’orienter de cette question Que savent les enfants ? serait donc tenter de se faire partenaire de la possibilité d’un savoir à-prendre pour l’enfant, en suivant l’indication de Lacan selon laquelle « le sujet résulte de ce qu’il doive être appris, ce savoir [5] ».

[1] « Yi Yi », film de Edward Yang, sorti en salle en 2000.

[2] Miller J.-A., « L’enfant et le savoir », Collectif Peurs d’enfants, Paris, Navarin, La petite girafe, n°1, p.13-20.

[3] Lacan  J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, collection Points Essais, 1975, p.122.

[4] Miller J.-A., « L’enfant et le savoir », op. cit.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, op. cit., p. 123.




Le savoir, un défaut

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Un homme qui vole

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