Pourquoi le genre ?

Voix off, une femme interroge [1] : « Que recherchez-vous, Laurence Alia ? » Un homme répond : « Je recherche quelqu’un qui comprenne ma langue et qui la parle même ! Une personne qui, sans être un paria, ne s’interroge pas sur les droits et l’utilité des marginaux mais sur les droits et l’utilité de ceux qui se targuent d’être normaux. » La silhouette vue de dos d’une femme apparaît. Elle traverse la pièce puis sort dans la rue. À l’écran, les visages des gens qui se tournent et la suivent du regard se succèdent. Ils sont une galerie :  l’étonnement, le jugement, le mépris, le désir, la peur, le manque à être, etc. Ainsi commence le film Laurence Anyways de Xavier Dolan sorti en 2012. Il y est question d’un homme, Laurence, qui annonce sa décision d’entamer sa transition en femme. Professeur de lettre et écrivain reconnu, il vit avec Fred, une femme qu’il aime intensément. Cela ne suffit pas à son bonheur, il est en train de crever de ne pouvoir montrer au monde cette évidence intérieure qu’il est une femme. Il désigne avec dégoût ses biceps, son sexe : « Ce n’est pas moi ça ! »

Quel serait le point de vue de la psychanalyse sur ces premières séquences ? Qu’ici, se dire femme ne suffit pas. Une reconnaissance, un droit – celui de vivre – cherche à s’inscrire dans l’Autre. Que Laurence cherche l’écho d’une langue intime. Que cet isolement dans la langue est l’expression d’une modalité du désir, modalité de satisfaction dans l’existence. Xavier Dolan explique qu’il n’a pas cherché à faire un film sur les transgenres mais sur la différence. Il avance qu’être trans, homo, relève d’un hasard. Nous pourrions traduire ainsi : ce qui fait événement sexuel pour un sujet, relève toujours d’une contingence, on ne peut présager à l’avance de ce que chaque affirmation recouvre.

Mettons en regard ce film avec celui de Lukas Dhont Girl sorti en salle en 2018, six ans après Laurence Anyways. Ce long métrage ne traite pas de l’obstacle que représenteraient les normes sociétales sur le choix transgenre. En effet, il est admis et accepté dès le début du film, par la famille et les médecins, que Lara, jeune garçon de 15 ans, apprentie danseuse classique dans une école renommée, pourra réaliser sa transition dès la puberté accomplie. Le traitement hormonal est d’ailleurs en cours. Sur ce point, on mesure le trajet parcouru en quelques années par les « minorités sexuelles », pour obtenir une reconnaissance sociale (droit, médecine corrective, etc.) Mais l’intérêt du film Girl ne réside pas là car cette reconnaissance sociale ne suffit pas à empêcher la castration réelle que ce sujet s’infligera après avoir croisé le regard de dégoût de ses camarades de danse sur son pénis. L’impératif irrépressible de supprimer l’organe se réalisera dans le réel.

Dans les deux films une question insiste au-delà de l’anatomie, elle concerne l’inscription dans l’Autre du langage. L’organe sexuel est dénaturé d’être pris dans le symbolique c’est-à-dire de dépendre, pour chacun, du désir de l’Autre qui toujours nous précède.

Dans la vie de Laurence, il y a deux femmes influentes : sa mère qui ferme les yeux sur la jouissance pornographique de son mari, et sa partenaire au prénom masculin : Fred. Un pas sera franchi pour Laurence lorsque sa mère, femme terne mais subtile lui dira qu’elle ne l’a jamais désiré comme garçon mais comme fille. Un autre pas sera franchi lorsque la perte de celle qui cause son désir, Fred, s’avère irrémédiable. La dernière image du film nous montre Laurence, tel qu’il pouvait paraître avant sa transition, rejoindre Fred vers, semble-t-il, un nouveau départ.

La détermination de Lara est autre, aucune subjectivation de sa position n’est souhaitée. Le bonheur de paraître femme est plein. L’articulation à l’Autre se fait pourtant à travers la place qu’offre le discours. Prenons par exemple sa satisfaction lorsque l’enseignante de son frère la désigne par le signifiant « sœur ».

Qu’est-ce qui peut entamer l’exil que crée ce hiatus entre le corps et l’Autre ?  Dans son abord du sujet, la psychanalyse s’intéresse au rapport à la jouissance c’est-à-dire à cette matière insaisissable qui isole plus qu’elle ne rassemble, qui est une « […] espèce de drogue, mais bien plus variée que nos produits de synthèse – tout le monde est ainsi addict à quelque chose résultant de son existence-même » [2].

Prenons la jouissance « d’être femme ». Melvin Poupault qui incarne Laurence à l’écran explique qu’elle n’équivaut pas « au plaisir de mettre du rouge à lèvres, c’est un plaisir cosmique » dit-il. Ce terme évoque ce que Lacan dit dans le Séminaire XX à propos de cette autre jouissance, creusée dans une absence, rapportée à l’Autre plus qu’au phallus : « Il y a des hommes qui sont aussi bien que les femmes. Ça arrive. Et qui du même coup s’en trouvent aussi bien. Malgré, je ne dis pas leur phallus, malgré ce qui les encombre à ce titre, ils entrevoient, ils éprouvent l’idée qu’il doit y avoir une jouissance qui soit au-delà. C’est ça, ce qu’on appelle des mystiques. » [3] La jouissance nous renseigne sur l’infinie variété des réponses du sujet à l’énigme du sexe, une énigme qui s’appréhende dans l’expérience toujours singulière de la parole. On en parle dans une cure, ainsi que de ces fictions où se dévoile l’objet que l’on est pour l’Autre. Cet Autre n’est pas genré, il est adresse de parole dans le champ du langage et s’étaye sur la différence offerte par l’opposition signifiante des sexes. Il est en ce sens une fiction indispensable aux impasses de l’Un-tout-seul.

[1] Texte issu d’une table ronde « Homme, femme… Genre compliqué ! », dans le cadre du « Week-end Lacan », organisé du 12 au 14 avril 2019 à Toulouse, par l’ACF-Midi-Pyrénées.

[2] Alberti C., Enjoy !, publication en ligne, avril 2019 : https://colloquelacan.home.blog/enjoy-par-christiane-alberti/

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 70.




Dépaysement

 

« Nous n’avons plus à être pour ou contre l’immigration dans les lieux de vie et de travail du pays. Elle fait partie du paysage ordinaire » [1], rappelle le sociologue et démographe François Héran [2]. Pourtant, l’accueil de l’autre n’a rien d’une évidence ; ça commence plutôt par du rejet. Envisagé comme intrusif, abusif, voleur, insupportable ; il suscite de la peur, de la jalousie, du dégoût. Considéré sous un autre angle, l’Étranger est un des noms de la différence. Dans ce hiatus se loge pourtant la possibilité d’élaborer un savoir. La contingence d’une rencontre peut nous y aider.

Massimo Furlan, auteur, metteur en scène et comédien, dit qu’il part toujours d’une anecdote pour créer ses spectacles. D’une petite histoire vraie, constituée d’éléments simples, il passe à la construction de la fiction. C’est ainsi qu’il a procédé pour le spectacle Hospitalités. C’est l’histoire vraie d’un dépaysement, racontée par ceux qui accueillent.

Le dépaysement ne concerne pas seulement l’exilé qui arrive dans un nouveau pays, il concerne aussi celui qui accueille. Si l’on emploie plus couramment le verbe dépayser à la voie passive, « être dépaysé », la voie réfléchie « se laisser dépayser » indique également une position du sujet quant à sa relation à l’Autre. Éric Laurent souligne en quoi consiste la difficulté du principe d’hospitalité : « nous n’avons aucune hospitalité pour notre jouissance et c’est cela qui fait qu’on la localise en l’autre » [3] . Le pluriel accolé à Hospitalités dans le titre du spectacle indique que quand l’hospitalité est incarnée, c’est à chaque fois au singulier, il y a donc autant d’hospitalités que de sujets qui s’en occupent : il s’agit d’une épreuve qui engage la subjectivité de chaque Un, même si ces Uns sont rassemblés par un village-sujet.

Classée parmi les « Plus beaux villages de France », la Bastide Clairance est une bastide de 1000 habitants située dans le Pays Basque. Face au constat d’une diminution de la population du village dans les années 1980, le maire propose d’accueillir plusieurs artisans d’art. En 2014, M. Furlan est invité à faire une résidence à La Bastide Clairance, pour un projet de spectacle sur les notions d’hospitalité, d’altérité, de communauté. En immersion dans le village, M. Furlan rencontre de nombreux citoyens ; il leur demande de parler de l’histoire du village, de leur vie, de la façon dont ils imaginent l’avenir de La Bastide. À la question « Aujourd’hui, de quoi avez-vous peur ? », ils répondent qu’ils sont inquiets de la hausse des prix de l’immobilier, due à la plus-value touristique du site, ce qui conduit les jeunes à quitter le village, faute de logements à des prix abordables. Voilà : ils ont peur de l’augmentation des prix de l’immobilier, ils ont peur de se retrouver seuls.

« En tant qu’artiste on ne peut pas faire grand-chose, si ce n’est inventer des histoires. » [4] Suite à cette première phase d’entretiens, M. Furlan imagine une fiction : il propose à quelques villageois complices de faire croire aux autres habitants que le village va accueillir des migrants – ce qui aurait pour conséquence de faire baisser les prix de l’immobilier. « C’était une provocation, elle n’était pas gratuite parce que toute la semaine on avait parlé de liens, de culture, de voyages, de départs », raconte M. Furlan, « Cette première mouture du projet, fictionnelle, n’était pas satisfaisante, et rapidement Léopold (l’ancien maire pendant trente ans) a dit qu’il fallait vraiment travailler à l’accueil de migrants. C’est ce dont je rêvais, et c’est ce qu’ils ont fait. » [5]

Au cours de l’été 2015, l’actualité géopolitique rattrape le canular imaginé par M. Furlan : la migration devient une question politique et sociale urgente dans l’Europe entière. Quelques Bastidots créent l’association Bastida terre d’accueil. Des rencontres avec la Cimade, ainsi qu’avec des sociologues, écrivains, spécialistes de la migration et professionnels de la « jungle » de Calais sont organisées à la Bastide Clairance, et après un parcours de démarches administratives parfois désespérantes, une famille de migrants syriens – un couple et quatre enfants – est accueillie fin août 2016. Pendant tout ce processus, M. Furlan poursuit l’écriture du spectacle avec les villageois, ils poursuivent ce questionnement sur l’hospitalité qu’il a initié en 2014 : « Comment recevoir des migrants, combien de personnes un village de 1000 habitants pourrait-il accueillir, comment prendre soin de l’étranger et s’engager à l’accueillir dans les meilleures conditions, qu’est-ce qu’une bonne structure hospitalière ? » [6] Pour nourrir ces réflexions, ils lisent et discutent à partir de textes et de conférences de philosophes (Jacques Derrida, Michel Serres, Barbara Cassin, Joan Tronto), anthropologue (Michel Agier), sociologue (Richard Senett) et historiens (Jean-Pierre Vernant, Hartog, Pierre Vidal-Naquet). Ainsi accueillir l’autre suppose un travail préalable, une élaboration que constituent ces allers-retours permanents entre les réflexions de penseurs, et la propre expérience de chacun : « qui suis-je ? d’où je viens ? quel est mon chez-moi ? quelles sont mes expériences de déplacements, et de rencontres ? »[7] Le travail d’écriture et de mise en scène du spectacle a consisté à restituer ces réflexions en les intégrant, pour chacun des « acteurs » qui ne sont pas des acteurs professionnels, à leur expérience personnelle.

« Ce projet nous questionne nous, vous et moi, dans une Europe qui a beaucoup de problèmes en ce moment avec cette question-là… Ce n’est pas un projet qui parle des autres qui viennent en voyageant mais de nous : qu’est-ce que ça convoque, d’où ça vient, quel est ce contrat là… »[8] Le spectacle est créé en janvier 2017, au Théâtre Vidy à Lausanne, avec neuf Bastidots ; il tourne encore dans différentes villes. Le spectacle raconte ce qui se passe pour eux quand la question de l’étranger est évoquée, et saisit ainsi la subjectivité de ces citoyens-acteurs qui posent cette question « qu’est-ce qu’on peut faire ? ». Ainsi, ils commencent par discuter, lire, parler de leur propre expérience de déplacement, échanger à partir de ces réflexions, tout en menant des démarches administratives concrètes. Quand la question de l’étranger arrive, cela déstabilise le sujet, et produit un effet de précipitation : ceux qui s’adressent à nous dans ce spectacle ont décidé d’agir. Ils ont choisi de se laisser dépayser.

[1] Héran F., Avec l’immigration. Mesurer, débattre, agir, Paris, La Découverte, 2017, p.314.

[2] Texte issu d’une table ronde « Étranger, dis-moi qui tu es », dans le cadre du « Week-end Lacan », organisé du 12 au 14 avril 2019 à Toulouse, par l’ACF-Midi-Pyrénées.

[3] Laurent E., « Discours et jouissances mauvaises », Hebdo-Blog n°155, 2018.

Intervention au Forum européen Zadig en Belgique, Les discours qui tuent, qui s’est tenu le 1erdécembre 2018 à Bruxelles, publication en ligne : https://www.hebdo-blog.fr/discours-jouissances-mauvaises/

[4] Furlan M., “Numéro 25.L’hospitalité avec Massimo Furlan”, Une Vie d’artiste émission radio d’Aurélie Charon, France Culture, 13 février 2017, https://www.franceculture.fr/emissions/une-vie-dartiste/numero-25-lhospitalite-avec-massimo-furlan

[5] Furlan M., «  Peurs et désirs avec Charles Berling et Massimo Furlan », L’heure bleue, émission radio de Laure Adler sur France inter, 3 février 2017, https://www.franceinter.fr/emissions/l-heure-bleue/l-heure-bleue-03-fevrier-2017

[6]   Furlan M., « Hospitalités », 2017, publication en ligne, www.massimofurlan.com.

[7] De Ribaupierre C., « Dossier de Presse, Massimo Furlan, Hospitalités », 2017, https://vidy.ch/hospitalites

[8] Furlan M., « Peurs et désirs avec Charles Berling et Massimo Furlan », L’heure bleue, op. cit.




Un parlêtre ordinaire

Notre époque !

Actes fous, terroristes, racistes, homophobes, xénophobes, politiques, etc[1]. C’est ici « la haine du prochain » [2] dans sa forme pleine, comme l’a dessiné Éric Laurent, dans la conférence qui a inauguré ce congrès. Généralement, on tue l’assassin ! Soulagement général de la nation… La haine ici aussi participe de cela. Mais s’il reste vivant, quelles sont les conséquences, les réponses de notre époque ?! On applique des mesures arbitraires, presque toujours inhumaines, d’exception à tous ceux qui, médiatiquement, ont été nommés comme « moins humains », hautement dangereux.
Nous, psychanalystes, nous ne sommes pas de ceux qui croyons aux monstres et aux belles âmes. Je coordonne un programme, au Tribunal de justice de l’État du Minas Gerais, qui accompagne ces personnes, depuis presque 20 ans. Lire ce qu’ils nous enseignent et suivre ce savoir, a été la voie que j’ai rencontrée pour rentrer dans cette conversation.

« Rien n’est plus humain que le crime.[3] »

 Printemps 1999

Une grosse liasse attachée avec des ficelles sur ma table de travail… un procès, un crime, une folle intrinsèquement dangereuse. Destin et contingence. Je la croise, Ella, avec son sac de lettres au Juge. Elle me les remet et dit : « lis et après on parle ». Les lettres témoignaient de l’effort d’incorporer l’inincorporable, d’incarner le singulier dans l’universel.
À la place d’un être extraordinaire hors norme, je rencontre un parlêtre ordinaire – responsable de ses folies, ses ruptures, sutures et son désir de lien. Cette rencontre inaugure le PAI-PJ – Programme d’orientation lacanienne du Tribunal de Justice de l’état du Minas Gerais pour accompagner les patients judiciaires – ceux dits fous criminels, les anormaux foucaldiens – mais, pour nous, simplement parlêtres [4].
Le programme s’est installé sur le littoral du discours analytique et du discours juridique, tel un dispositif connecteur. Là, la non-relation entre la jouissance et l’Autre se clarifie, autant que l’évidence de la pluralité des agrafes tentant de connecter ce qui est de nature disjoint. Les petites inventions, le nœud singulier des pièces détachées, le salut par les déchets, l’usage inédit de la lettre de la loi comme artifice et d’autres bricolages confirment, après le crime, la disposition vive du parlêtre pour l’insolite couture – tissée, dès lors, aussi avec les lignes et les rapiéçages du fourre-tout juridique.
Notre expérience, témoigne que l’« action concrète de la psychanalyse est de bienfait dans un ordre dur » [5]. Là, comme passagère clandestine, en se servant des équivoques dans les tensions discursives, elle favorise que le sinthome se loge dans la cité ouverte, avec quelques autres. « Peut-être pouvons-nous dire que le travail que le PAI-PJ fait avec les sujets en rupture avec la loi, est de chercher avec chacun une solution qui lui soit propre, une solution unique, seulement d’eux, et de quelques autres, quelques autres qui représentent le lien social, le consensus social, ou encore ces quelques autres qui représentent une limite, une limite pour vivre. » [6]

Une orientation ordinaire

Nous, analystes lacaniens, nous sommes quelques-uns de ces autres. Sortir de la clandestinité et interroger la fiction juridique de « l’inimputabilité » – la non-responsabilité – font partie de notre tâche, quand telle élucubration participe de la débilité politique dans le traitement des psychoses dans les tribunaux, avec les « conséquences irrespirables » [7] pour l’être parlant : l’isolement de ses corps dans les sous-sols de la « dégradation pénitentiaire » [8], sans le droit de répondre, ségrégués sous « la pierre tombale du silence » [9].
Comme témoins du parlêtre, il nous appartient de bien dire, au-delà même des seuils des cabinets, que le hors-la-loi vise, même par « des voies confuses », justement la loi, et dans ce cas, il est « plus humain de lui laisser trouver » [10].
En fin de compte, disait déjà Lacan, « De notre position de sujet, nous sommes toujours responsables. Qu’on appelle cela […] du terrorisme ». Car il n’existe pas, pour nous analystes, « la tendresse de la belle âme » [11]. Nous maintenons alors, « la notion de responsabilité », notre orientation ordinaire, « sans laquelle l’expérience humaine ne comporte aucun progrès » [12].

Ce que diraient les fous ?

Dans le passage à l’acte, il n’y a pas de sujet : il y a le triomphe de la jouissance. À la place d’« un inconscient de pure logique […], un inconscient de pure jouissance » [13], conforme à l’hérésie du choix forcé ! S’il y a jouissance, il y a corps, il y a parlêtre.
Si l’acte commémore la relation inexistante entre la jouissance et l’Autre, seuls des connecteurs opèrent une jonction. Le hors-la-loi force une réponse, toujours, comme cause ou consentement, conséquence.
Dans l’acte, l’Autre n’existe pas. Si, à l’instant suivant, c’est l’Autre de la loi qui surgit pour le sauvetage, ce choc a des effets. L’entrée de l’appareil judiciaire dans l’architecture libidinale du parlêtre joue ici sa partie, forçant la langue propre à hausser le circuit au-delà du corps propre. De cela participe un corps qui jouit par différents moyens, un corps qui parle. « C’est dans le don de la parole que réside toute la réalité de ses effets ; car c’est par la voie de ce don que toute réalité est venue à l’homme et par son acte continué qu’il la maintient » [14].
Hausser une limite pour vivre, être porté à cette réalité est l’art, la responsabilité du parlêtre, un travail d’« une valeur remarquable, parce qu’il n’y a pas d’Autre de l’Autre pour opérer le Jugement dernier » [15].
Par cette voie, celle de la hausse à des formes juridiques et à d’autres, nous vérifions, dans de nombreux cas, une mutation de la satisfaction – de l’acte à la parole – toujours contingente, singulière et inédite pour engendrer ce qui de la jouissance tend à échapper. Enfin, le Droit existe parce qu’il y a jouissance, son essence est, dit Lacan, « répartir, distribuer, rétribuer ce qu’il en est de la jouissance » [16]. Soutenir l’idée de responsabilité exige de nous de déclarer, avec Jacques-Alain Miller, l’« égalité clinique fondamentale entre les parlêtres » [17] dans l’espace hybride des discours, autrement dit, au-delà de notre clinique, dans l’extension de la politique lacanienne.
Althusser, même avec un non-lieu, n’a pas reculé devant son savoir y faire, sa responsabilité. Comme lui, Ella et d’autres n’ont jamais cessé de tenter d’écrire l’impossible à dire, de répondre au hors-sens de l’acte, et plus encore de faire passer cet effort boiteux à encore quelques autres, au-delà d’eux-mêmes. Malgré tout, Althusser n’a pas été lu à son époque mais a su nous transmettre que l’avenir dure longtemps.
L’invention d’Ella [18] a été d’ouvrir dans le rite des trames juridiques, une brèche pour être lue, installant là un dispositif analytique comme lecteur, témoin et passeur, avec quelques autres, de son mode de réponse et réunir sa réponse, irrégulière et hors norme, à l’ensemble ordinaire universel. Dès lors, d’autres connections lui ont permis d’extraire les conséquences publiques du savoir-faire avec la jouissance dont elle est porteuse. À sa manière, Ella participe à des audiences, écrit et suggère au Juge des solutions irrégulières, mais raisonnables, prend la parole et obtient le droit de répondre en liberté. Arrive l’extinction de la mesure judiciaire. Tous les mois je reçois encore sa visite. Elle me fait lectrice de ses écrits. L’année dernière elle a tenté un concours. Elle a été l’unique à réussir l’épreuve écrite, cependant elle n’est pas arrivée à passer à l’oral. Elle étudie Kant et la loi, habite seule, paye ses factures, a récupéré son permis de conduire et, ainsi, continue à diriger sa vie, sous transfert, avec ses crises et ses faufilages.
Il n’est jamais tard pour se servir du savoir qui exhale de cette hérésie !

Habeas Corpus

Nous analystes, pour être à la hauteur de la subjectivité de notre époque, nous n’avons pas de choix, sinon porter sur la scène publique et requérir l’habeas corpus pour que les fous de tous les genres sortent du non-lieu auquel la sentence de « l’ininputabilité » les condamne, car il n’existe pas de parlêtre sans responsabilité.
Puissions-nous être plusieurs à faire éclore dans ce monde, vaste monde, la responsabilité pour tous – non sans la folie de chacun.
C’est le printemps à Barcelone !

Traduction : Pierre-Louis Brisset

[1] Intervention au XIe Congrès de l’AMP :« les psychoses ordinaires et les autres, sous transfert », Barcelone, avril 2018.

[2] Laurent É., « Disruption de la jouissance dans les folies sous transfert », conférence d’ouverture du XIe congrès de l’AMP :« les psychoses ordinaires et les autres, sous transfert », Barcelone, avril 2018, https://www.hebdo-blog.fr/disruption-de-jouissance-folies-transfert/.

[3] Miller J.-A., « Rien n’est plus humain que le crime », Mental, n°21, septembre 2008, p. 7-13.

[4] Otoni-Brisset F., « Simplement, parlêtre ! », Papers, n°1, p. 28-30, disponible sur le site : https://congresoamp2018.com/wp-content/uploads/2017/05/PAPERS-7.7.7.-N°1-Français.pdf

[5] Lacan J., « Prémisses à tout développement possible de la criminologie », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001. p. 125.

[6] Brousse M.-H., « Ce qui ségrégue et ce qui enlace », conférence d’ouverture de la Journée du PAI-PJ, octobre 2015, inédit.

[7] Lacan J., « Déclaration à France Culture », Le Coq-héron, n°46/47, 1974, p. 3-8.

[8] Lacan J., « Prémisses à tout développement possible de la criminologie », op. cit., p. 122.

[9] Althusser L., L’avenir dure longtemps, Paris, Flammarion, 2013, p. 37.

[10] Lacan J., « Prémisses à tout développement possible de la criminologie », op. cit., p. 122.

[11] Lacan J., « La science et la vérité », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 858-859.

[12] Lacan J., « Prémisses à tout développement possible de la criminologie », op. cit., p. 125.

[13] Miller J.-A., « Habeas Corpus », La Cause du désir, n°94, Paris, Navarin, novembre 2016, p. 168.

[14] Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », Écrits, op. cit., p. 322.

[15] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 61.

[16] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 10.

[17] Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », La Cause du désir, n°88, Paris, Navarin, octobre 2014, p. 113.

[18] Ella a été internée après l’acte. Elle écrit des lettres au Juge, qui n’arrivent pas à leur destinataire et restent sans réponse. (le PAI-PJ). Là rencontre un lecteur.




De la clinique de l’infertilité au rendez-vous du désir

Hebdo-Blog : Jean Reboul, à la fin de 2018, vous faites paraître aux éditions Érès un livre intitulé : De la clinique de l’infertilité aux rendez-vous du désir [1]. Notre collègue à l’ECF, Augustin Ménard, débute ainsi sa préface : « ce livre est avant tout destiné à transmettre une expérience originale qui, à partir de sa singularité, ouvre des perspectives valables pour beaucoup » [2]. Depuis plus de quatre décennies, vous avez publié une douzaine d’ouvrages sur cette question, rédigé et monté plusieurs œuvres au théâtre, réalisé deux ou trois films (dont un avec Marie-José Nat). Alors pourquoi ce dernier livre ?

Jean Reboul : Ce livre n’est pas le dernier, vous l’avez entendu, écrire est pour moi un symptôme incurable… un livre terminé est un écrit apaisé. La surprise s’est épuisée. L’inattendu appartient à celui qui acceptera sa rencontre…
De la clinique de l’infertilité au rendez-vous du désir est un tournant dans ma pratique… Un retour sur une longue expérience clinique, sur mes travaux antérieurs. Il porte un autre sens, témoigne d’une ouverture, d’un effort aussi pour parvenir à cerner toujours plus près un réel rencontré très tôt dans ma pratique comme un impossible. Vous évoquez la diversité de mon approche clinique et des moyens de transmission utilisés… Ils témoignent, en effet, de mon souci d’explorer toutes les possibilités pour rendre compte d’un irréductible où se situe un point de réel qui échappe à la science.

H.-B. : Gynécologue, consultant à l’hôpital, ancien chef de clinique, docteur en biologie, votre pratique de la psychanalyse vous permet de former une hypothèse qui se répercute en un certain nombre de propositions fondamentales. Cette hypothèse est simple et nette : c’est parce que la science veut tout expliquer qu’elle n’explique pas tout. En remontant le cours de cette volonté, en remettant en cause sa prétention hégémonique – et certainement pas le bienfait qu’elle est en elle-même – on voit de quelle manière elle écrase les singularités. Votre première proposition est la suivante : lorsque sa formidable technologie échoue, la médecine peut être à l’origine d’une douloureuse symptomatisation de l’insatisfaction qui, par sa résonnance dans le corps, provoque une forme paradoxale de jouissance de l’infertilité. Celle-ci devient un « obstacle » [3] au désir d’enfant en tant que tel. Pouvez-vous développer un peu cela ?

J. R. : Vous évoquez là un point fondamental de mon expérience clinique. C’est vrai, la jouissance a des effets destructeurs de l’élan de vie en donnant l’illusion que tout est possible… la position d’échec s’exprime chez une femme dans la situation d’infertilité quand la jouissance prend le pas sur le désir. Les cas cliniques, aujourd’hui comme hier, m’enseignent tous les jours dans leur singularité… Certains, dans le livre, que je qualifie d’intemporels par la modernité qu’ils expriment, me surprennent toujours quand je les évoque… l’impuissance n’est pas l’impossible… Et l’illusion du « tout » comble le lit du désir d’enfant. Elle lui fait obstacle en tuant le désir lui-même… Et s’éclot la jouissance.

H.-B. : Un mot revient, à chaque chapitre presque, et parfois plusieurs fois : celui de mystère. À deux ou trois occasions, vous évoquez même le mystère de l’incarnation. Sans doute voulez-vous parler de la limite de nos connaissances en ce qui concerne la fécondation. Lacan a pu prévenir ses élèves contre ce qu’il nommait une mystagogie du non-savoir. Une question vient alors : est-ce à dessein que vous exploitez ce vocabulaire ? Est-ce pour contrer « les excès du discours de la science qui nous éloignent de la fécondité » [4] ?

J. R. : Les limites de nos connaissances, certes, en ce qui concerne la fécondation, dites-vous. Quand il s’agit du commencement, vous avez remarqué que je parle plus volontiers de la procréation, de l’énigme de l’origine. La procréation fait aussi référence à la mort. Et les étapes les plus subtiles de la représentation des images que nous offrent les biotechniques n’ouvrent pas la porte secrète de l’énigme du commencement qui se clôt sur un fantasme de toute-puissance. D’ailleurs une femme n’est jamais apaisée par la représentation de ces images histologiques qui ne saisissent qu’un instant de l’avènement de la vie. Il ne s’agit pas bien entendu d’une mystagogie du non-savoir mais de cette butée sur le non-savoir et sur ce que Lacan nomme « l’opacité sexuelle ». J’ai beaucoup aimé quand vous évoquez, devant ma répétition de l’énigme, que vous entendiez ce qu’elle porte dans sa fonction que j’essaie de protéger, en effet, « en la maintenant dans le champ de la parole, en lui donnant tout son rôle ». L’énigme porte la chute du sens comme cause possible de ce temps singulier dont se plaint le sujet, ici l’infertilité. Elle est une rencontre de l’inconnu « dans sa décision opératoire ».

H.-B. : Vous reproduisez cette réplique inouïe d’un de vos collègues – éminent, comme on dit en une sorte d’antiphrase – qui vous lançait un jour en plein congrès : « nous avons aujourd’hui plus fort que le désir » [5] Par un grand nombre de récits cliniques argumentés et vraiment convaincants, vous répondez et démontrez « qu’aujourd’hui, c’est le comblement du manque par tous les moyens qui ajoute des symptômes qui font signe [d’un] refus inconscient » [6]. Alors que vous enseignez toujours à la Faculté de médecine, est-ce cela qui constitue le ressort principal de votre activité de transmission ?

J. R. : Mais plus encore peut-être, que pour les ouvrages précédents, au cours de sa rédaction, j’ai entendu avec plus d’insistance mon désir de partage avec le monde médical. Déjà en 2012 mon projet d’un diplôme universitaire à la faculté de médecine de Montpellier a pu se réaliser avec l’accord du Doyen Bringer, aujourd’hui du Doyen Mongin, et le soutien du Professeur Pierre Marès. Il est important sur le terrain même du savoir, de découvrir, chacun de sa place, qu’une élaboration purement objectivante laisse toujours échapper la vie. Et que le désir du médecin doit être éclairé par le désir de l’analyste. Les interventions cliniques que j’aime privilégier dans cette transmission – comme le rappelle A. Menard dans sa préface – évoquent avec intérêt les apports de la technique et nous parlent du sujet du désir, du corps parlé, du corps parlant et du corps jouissant. L’année dernière « la question du sujet à l’heure des neurosciences » a suscité de passionnants échanges avec les neuroscientifiques les plus avertis qui ont eux aussi ouvert l’espace incontournable du sujet. Cette année nous évoquerons chez nos patients, mais aussi bien chez le clinicien confronté à son désir de guérir, le réel du symptôme et sa fonction de jouissance.

H.-B. : Vous écrivez : « il n’y a pas d’enfant sans la fonction du père que porte le langage » [7]. N’est-ce pas plutôt l’inverse qu’illustre notre actualité ? Ou, est-ce en considérant que la fonction paternelle subsume toutes celles du langage ?

J. R. : Il ne s’agit pas de sauver le père au sens freudien. La pluralisation des Noms-du-Père par Lacan démontre de nombreuses variations de nouages symptomatiques au-delà de l’unique fonction du Nom-du-Père. La désubjectivation de l’humain traduit dans bien des cas, j’en conviens, l’arrivée d’enfants hors du champ symbolique. Malgré une probable évidence, je pense que le cas par cas doit être considéré car il peut dévoiler l’intime d’un désir. La clinique nous offre parfois l’inattendu d’un père mort, toujours vivant : l’amour d’un père « réelisé ». Bien sûr, hors de la métaphore paternelle certains cas cliniques dans ce livre évoquent, pour les névrosés, la place du Nom-du-Père. Mais, en effet, il en est autrement pour ceux qui sont hors du champ de l’Œdipe.

H.-B. : Un de vos chapitres a pour titre : Triomphe de l’humain. Une revendication humaniste est explicite dans votre livre. Or ce n’est pas l’un des moindres intérêts de ce que vous soutenez et qui s’inspire fidèlement de ce que, dans les premières années de son enseignement, Lacan rappelle : le décentrement du sujet par l’invention freudienne de l’inconscient ne rend pas très opérant un retour à la « tradition humaniste ». Lorsque vous avancez qu’il « convient de protéger[…] l’énigme de la vie […] qui échappe à nos représentations » [8], ne pensez-vous pas plutôt que c’est une façon courageuse de soutenir qu’il faut la maintenir dans le champ de la parole et du langage, pour le motif élémentaire que dans ce champ seul peut être cerné pour chaque personne les conditions de sa singularité ?

J. R. : Bien sûr, l’énigme de la vie ne peut être cernée que par le langage. Permettez-moi d’évoquer un cas clinique contenu dans ce livre. Et que vous aimez nommer « l’impossible choix comme cause du désir». Une femme infertile, après un traitement, fait part à son thérapeute d’une surprise insurmontable quand elle apprend qu’elle porte deux enfants. Le médecin lui propose d’en éliminer un. Quand je la rencontre, le premier mot qui me vient est : lequel ? Sa décision rapide, exprimée par son corps apaisé, permet d’entendre que ses deux enfants incarnent sa division et qu’il n’est pas question de s’en séparer. Ainsi fait-elle signe de l’orientation analytique de sa quête. En me rappelant que la parole permet à chacun, dans sa singularité, d’être au plus près de l’indicible mais qu’encore faut-il que l’usage du langage par l’interprétation que nous fournit l’équivoque du mot ait une résonance dans le corps comme lieu de l’Autre…

H.-B. : Vous citez votre confrère -et, je crois, votre ami – le Professeur René Frydman : « ce que nous proposons c’est d’augmenter la liberté des femmes, pas de leur inventer de nouvelles contraintes » [9]. Est-ce une ambition comme celle-là qui rend compte de ce que vous nommez les rendez-vous du désir ?

J. R. : Vous touchez là ce que j’évoquais précédemment de la transmission dans le champ médical par le moyen du Diplôme Universitaire. « Les rendez-vous du désir », ce lieu sans lieu, concerne aussi bien les patientes que la remise en cause du désir de guérir du médecin qui permet une plus grande liberté de l’autre.

H.-B. : À deux reprises vous en dites long sur votre implication personnelle et sur l’analyse des raisons inconscientes qui ont vraisemblablement motivé votre pratique. Dans votre premier chapitre d’abord, quand vous racontez la rencontre de cette patiente qui vous a permis d’accepter d’être dépassé par votre acte. Dans le chapitre nommé : Présence, ensuite, vous évoquez – d’une manière très authentique ; admirable selon nous – un souvenir-écran analysé dans votre propre cure. Dans votre recours long et obstiné à la psychanalyse, est-ce l’une des pierres que vous apportez au chantier permanent de notre cause freudienne, en rappelant ce que Lacan enseignait : le désir de l’analyste n’est pas un désir pur ?

J. R. : Le désir de l’analyste n’est pas un désir pur…

Merci d’avoir évoqué le chapitre, Présence, essentiel pour moi-même. Il ne s’agit pas d’un exemple mais d’une expérience qui parle dans ce livre de ce à quoi mon analyse m’a conduit. En me permettant de mieux entendre le désir de l’autre.
Je laisse à votre appréciation et à celle de mes lecteurs le soin d’entendre si « dans mon recours long et obstiné à la psychanalyse » j’apporte une pierre au chantier permanent de notre cause freudienne, en rappelant ce que Lacan enseignait…

[1] Reboul J., De la clinique de l’infertilité aux rendez-vous du désir, Toulouse, Érès, 2018.

[2] Ménard A., « Préface », in Reboul J., De la clinique de l’infertilité aux rendez-vous du désir, op. cit.

[3] Reboul J., De la clinique de l’infertilité aux rendez-vous du désir, op. cit., p. 22.

[4] Ibid., p. 67.

[5] Ibid., p. 30.

[6] Ibid.

[7] Ibid., p. 49.

[8] Ibid., p. 66.

[9] Ibid., p. 26.