Une PUBLICATION de l'ECF, des ACF et des CPCT

Nouvelle Série, L'Hebdo-Blog 248

« À la fin de l’envoi, je touche… »

image_pdfimage_print

L’Hebdo-Blog — Dans votre article « Jacques Lacan et la vie des trumains » [1] vous notez, concernant le style de Lacan, que c’est « un texte qui résiste, une langue unique, des références par centaines mises à la question et détournées au profit de la trame qui se tisse avec patience, des retournements, des reprises, l’idée qui surgit de manière décalée où l’on ne l’attendait pas, la formule qui frappe et persiste après un long développement » [2].

Dire que le texte de Lacan est un texte qui résiste, ce n’est pas simplement dire que c’est un texte difficile. Un texte qui résiste est un texte qui reste vivant, toujours nouveau. Que penser de cette manière singulière de procéder de Lacan ? Que dire également de son usage des références ?

Christophe Delcourt — Parler en mots du style de Lacan est chose impossible tant il use de toutes les joies des ressorts de l’esprit de la langue française. La plus grande partie de son œuvre est orale. Elle semble souvent écrite. Et les Écrits eux-mêmes ne sont pas sans le rythme de sa parole. Difficile de dissocier les deux formes qui portent la marque du bretteur. Si le texte résiste, c’est d’abord à la pente de la compréhension qu’il ne cesse de vouer à l’erreur [3], mais encore à la fatuité de celui qui se prend pour ce qu’il est. Nous pourrions extraire au fil de son œuvre une liste de recommandations amicales à ses collègues et élèves. La référence est un appui, comme les fondations d’une construction – s’assurer du solide, ne pas délirer. Reprendre ici l’original de Freud, mal traduit donc trahi, démonter un mésusage du concept chez les postfreudiens, trouver dans les sciences affines à n’être pas seul dans la pointe d’une avancée, retrouver dans les racines de la culture classique le fil qui, bien suivi, l’amène à conclure. La référence n’est pas qu’assise scientifique mais aussi politique. La psychanalyse s’appuie de ces deux centres pour produire un sujet. Cet usage des références se réduit à la fin de son enseignement dans l’orientation vers le réel. C’est la langue qui se dépouille jusqu’à l’os dépourvu du sens. Il passe progressivement du fleuret à l’arc. Plus de combat, juste une cible à atteindre dans l’esprit du kyûdô [4].

L’Hebdo-Blog — Vous notez que Lacan tisse, retourne, décale, surprend, autant d’opérations très proches de ce qui se passe dans une cure. Ce qui parle de la position de Lacan pour transmettre. Que pouvez-vous nous dire de cette façon de faire si singulière ?

C. Delcourt — Le style Lacan, c’est d’abord la marque de son rapport à l’éthique de la psychanalyse. Comment décrire l’objet de son étude alors que l’on s’y trouve assujetti ? Sa réponse commande son style : enseigner en position d’analysant c’est y aller de son style, il n’y a pas de métalangage possible. Celui de Lacan porte la marque de sa formation chez les frères maristes doublée d’une curiosité bibliophilique exceptionnelle [5]. La langue est le support de l’envoi lacanien. Envoi qui est souvent envol. Nombre de phrases, qui ont fait aphorismes, nous saisissent : la langue fait l’efficace du propos. Il possède les caractéristiques de sa pratique : réson du signifiant, homophonie, équivoque, coupure. Jamais le texte ne se ferme sur une seule signification. C’est lui-même qui y revient au fil de son œuvre comme l’artisan qui perfectionne son outil au fil de son parcours. Il y a chez Lacan un véritable amour de la langue dans ses méandres et ses chatoiements, son style ne se laisse pas prendre au charme des significations mais vise plutôt l’efficace de la poésie. Cela m’évoque une actualité brûlante. De longue date les femmes afghanes soumises au régime du silence social utilisent de courtes poésies qu’elles chantent ou disent entre elles, dévoilées, et buvant le thé. Le Landaï, qui veut dire petit serpent venimeux, leur permet en quelques vers de faire vivre leur désir [6] mais aussi d’affirmer des positions politiques. C’est le support de conversations très libres sur tous les sujets de la vie.

L’Hebdo-Blog — Vous épinglez la phrase de Lacan : « Faites comme moi, ne m’imitez pas ». C’est une phrase qui contient une définition du style, en tant qu’il est le plus singulier de chacun et qu’il n’est pas du tout transposable. Pouvez-vous nous dire un mot sur cette phrase de Lacan ? Comment l’entendez-vous ?

C. Delcourt — « Faites comme moi, ne m’imitez pas… », c’est un mot d’esprit ! Ne pas s’imiter, c’est laisser en soi la place à la surprise, ne pas s’enfermer dans les routines et les ritournelles. Qui peut prétendre ne jamais céder à la jouissance du bla-bla ? Cette remarque devrait être notre fer de lance à l’époque des « éléments de langage » qui tentent de capitonner les effets de l’absence de l’Autre. C’est un pousse à l’inédit, à l’invention. Un exercice difficile qui mérite qu’on s’en dérange.

[1] Delcourt C., « Jacques Lacan et la vie des trumains », in De Halleux B. (s/dir.), Le Désir de Lacan, Paris, Presses Psychanalytiques de Paris, 2021, p. 23.

[2] Ibid.

[3] Par exemple la « relation naturelle de compréhension » de Jaspers dont il démontre l’aspect simpliste dans le Séminaire III ou le « Petit discours aux psychiatres ».

[4] Pratique Zen japonaise du tir à l’arc.

[5] Une recension complète des références dans l’ensemble de son œuvre serait intéressante : la bibliothèque de Lacan…

[6] En dehors de Kaboul, elles sont le plus souvent vendues pour « le prix du lait » qu’elles ont bu enfant à des adolescents ou des vieillards qu’elles nomment « le petit affreux ».

Articles associés

En continuant à utiliser le site, vous acceptez l’utilisation des cookies. Plus d’informations

Les paramètres des cookies sur ce site sont définis sur « accepter les cookies » pour vous offrir la meilleure expérience de navigation possible. Si vous continuez à utiliser ce site sans changer vos paramètres de cookies ou si vous cliquez sur "Accepter" ci-dessous, vous consentez à cela.

Fermer