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Du sentiment de la vie chez Joachim Trier

Par Camilo Ramírez
4 octobre 2026
Du sentiment de la vie chez Joachim Trier

© Paul Pfeiffer. Photo Erma Estwick - Courtesy Paula Cooper Gallery, New York.

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Tels des funambules, les héros du cinéaste Joachim Trier se tiennent sur un fil ténu, évoluant dans une palette mélancolique et témoignant de différentes solutions subjectives quant à ce qui assombrit le sentiment de la vie.

Oslo 31 août raconte la journée d’Anders, toxicomane trentenaire, lors de sa première sortie dans la phase finale du traitement de son addiction. Alors qu’il vient de coucher avec une femme avec laquelle « il n’a rien senti », il fait une tentative de suicide. La journée est jalonnée de retrouvailles avec ses proches et nous restons suspendus aux conversations qui se tissent, cherchant à lire si sa décision d’en finir est déjà prise ou si l’émergence d’une contingence, en traversant la ville, pourrait l’en détourner. Le découragement avoué à son meilleur ami n’est pas de bon augure : « Je veux juste que tu comprennes que si mon histoire s’arrête ici, c’est parce que je l’aurai décidé. » Suit l’entretien prometteur pour travailler dans une revue, qu’il saborde aussitôt. L’explosion de haine, lorsqu’il constate que sa sœur, à qui sa sortie fait très peur, est absente au rendez-vous. La futilité des mots usés par les vieilles connaissances qu’il croise. L’évanescence de la rencontre fortuite avec une femme, tard la nuit. Mais surtout, les messages sans réponse qu’il laisse à Iseline, seule compagne dont il a été épris. Si la rencontre amoureuse fait miroiter une mince zone où le sentiment de la vie pourrait infuser son corps parlant d’une palpitation moins funeste, Anders s’en approche en se refusant une nouvelle mise. J. Trier nous émeut avec son jeune héros, sans perdre le cap clinique de sa démonstration : un non-renoncement à l’engouement pour la pulsion de mort.

Dans Valeur Sentimentale, les méandres du sentiment de la vie se déroulent sur trois générations, dans une maison fragilisée par une vieille fissure et hantée par le mystère d’un suicide. Trois personnages : Nora, comédienne en ascension étrillée par l’envie d’en finir ; Agnès, sœur cadette qui a su mieux composer avec les affres de la névrose familiale ; Gustav, le père, cinéaste célèbre à qui les filles reprochent son absence depuis qu’il a quitté leur mère. Mais voilà qu’il réapparaît à la suite du décès de celle-ci et propose à Nora de jouer dans son nouveau film : il a écrit le scénario, inspiré du suicide de sa propre mère alors qu’il avait huit ans. Cet homme, qui boit et a perdu le souffle pour continuer à filmer, est désormais habité par la conviction qu’il doit tourner cette séquence où il voit sa mère pour la dernière fois. Nora refuse. Il se tourne vers une égérie qui butera sur l’appropriation du rôle en comprenant qu’il l’a écrit pour sa fille.

J. Trier place ses personnages face à un choix éthique : donner une issue tragique à ce qui mine leur sentiment de la vie, ou oser un acte nouveau en approchant l’horreur du trauma. Sa voie est très psychanalytique, car elle met en valeur le coût du savoir que le névrosé doit produire pour s’arracher au malheur dont il jouit. Pour Gustav, une traversée se dessine dans l’écriture du scénario. La lecture, refusée dans un premier temps par ses filles, s’avère bouleversante et décisive pour celles-ci. La voie d’Agnès passe par la lecture, aux archives nationales, du dossier de la grand-mère, résistante au nazisme détenue deux ans dans un camp : le détachement de son récit sur la torture subie entérine son statut de femme insaisissable. Pour Nora enfin, le nouveau s’esquisse dans un premier consentement à ne plus se battre avec l’insituable de l’amour paternel. Elle consent à jouer l’acte insondable de la grand-mère qui monte sur un tabouret un matin pour s’ôter la vie, dans cette autofiction où le père, affrontant enfin son deuil, lui ouvre la possibilité de situer l’appel de l’Hadès qui la happait, sur la scène qui lui revient.

Camilo Ramírez

Numéro : L’Hebdo-Blog 415
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