
Lacan, en 1977, questionne : « Qu’est-ce qui remplace les symptômes hystériques d’autrefois ? L’hystérie ne s’est-elle pas déplacée dans le champ social ?1 »
Pour saisir la logique des mutations de l’économie symptomale, Lacan a formalisé les quatre discours « comme structure[s] nécessaire[s] qui dépasse[nt] de beaucoup la parole2 ». Ils donnent à lire la manière dont un sujet est pris dans la langue et la parole, avec ses effets de vérité, et plus encore la façon dont la jouissance percute le corps et s’infiltre entre les lignes.
Lacan fait de la structure discursive de l’hystérique « la première [qui] montre en quelque sorte le départ3 », écho à celles et ceux qui permirent à Freud l’invention de la psychanalyse. L’hystérique freudienne se traduit comme figure d’une vérité à chercher. Mais entre savoir et jouissance réside une béance que rien ne peut suturer. À cette impasse, l’hystérique répond en posant la jouissance à l’infini, comme absolue. Or, la jouissance absolue ne peut être atteinte et, pour l’hystérique, les jouissances relatives n’en sont que des miettes4.
Frayer une voie/x
Dans le social, les discours du maître et de l’hystérique existent en tant que modes de relation. Pour que le discours de l’analyste prenne forme, il faut le frayage de l’hystérique. Ainsi, le discours de l’hystérique devient le maillon pour passer du discours du maître à celui de l’analyste, son envers.
Jacques Alain Miller élucide ce statut de passeuse : « À cet égard, l’hystérique fait figure de médiation, je veux dire qu’elle fraye la voie à l’analyse […] Ce que fait valoir la médiation hystérique, ça tient à l’identification […] comme savoir sur soi.5 »
Le frayage – Bahnung –, terme issu de la neurologie, est introduit dans L’Esquisse de Freud : il y a transmission d’un neurone à l’autre par un chemin déjà tracé, favorisant les passages futurs puisqu’il implique une moindre résistance. J. A. Miller souligne que ce qui fait dans l’hystérie médiation et frayage pour la psychanalyse, c’est la « déhiscence de l’identification6 ».
Le S1, base de l’identification, fait fonction de signifiant-maître auquel le sujet s’identifie. L’hystérique, pour autant, n’est pas soudée à ce S1, « ce n’est pas intrasubjectif », poursuit J. A. Miller. Désolidarisée de ce signifiant-maître, elle ne s’y reconnaît pas, mais ne cesse de s’y frotter en interrogeant le maître. Elle le charge de répondre à sa question Que suis-je comme être ?, visant à contrer son ressenti d’imposture. La réponse la laisse toujours insatisfaite.
Notre modernité montre une mutation des formes symptomatiques. C’est un effet des discours et Lacan interroge la part que le discours analytique lui-même a pu prendre dans ce déplacement de l’hystérie vers le champ social. L’hystérique, en mettant l’Autre au travail, continuera de frayer, par ses symptômes, de nouvelles voies dans le champ social.
Aurélia Verbecq
1. Lacan J., « Propos sur l’hystérie », Conférence à Bruxelles du 26 février 1977, Quarto, n°2, 1981, p. 5.
2. Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 11.
3. Ibid., p. 13.
4. Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 335.
5. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Du symptôme au fantasme, et retour », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 23 février 1983, inédit.
6. Ibid.

