À l’heure de la dévalorisation de la parole comme du langage et de l’asphyxie généralisée produite par le rejet de toute dialectique humanisante, nous avons à lire les symptômes et les usages du corps aujourd’hui comme autant de réponses à l’extension des délocalisations de jouissance. En première ligne, les adolescents. Aux prises avec les remaniements d’une puberté qui suscite vacillement, ils partent en quête de nouveaux supports identificatoires qu’ils prélèvent dans leur époque : figures idéales, images, discours. Précipités dans une ère où l’Autre n’existe pas 1, les effets de désorientation ne se font pas attendre et le recours à des bricolages avec le corps prévaut. La mise au pas du corps par restriction, privation et parfois montage anorexique, est toujours une tentative de limiter un sans limite qui mérite certes une lecture clinique différentielle mais aussi un questionnement sur le rapport au féminin – là où le signifiant manque à situer l’être d’un sujet. L’inflation des anorexies de la jeune fille fait symptôme aujourd’hui. Quand ces jeunes filles se mettent à parler, découvrant dans l’analyse et son dispositif un recours pour prendre appui et relancer le désir, elles reviennent sur les moments angoissés qui les ont contraintes à trouver une solution : mettre au pas un corps-objet capricieux qui échappait à leur commande et limiter l’emportement. L’époque est à l’adoration du corps 2 – un corps qui est de plus en plus objectivé, véritable objet plus-de-jouir 3. Les jeunes filles anorexiques témoignent, plus que nuls autres, qu’aujourd’hui l’objet plus-de-jouir est venu à la place de l’Autre. Et parce que la régulation de la jouissance ne se situe plus de l’Autre, nous assistons à des interventions directes sur les corps, actions supposées faire limitation de jouissance – identité même pour quelques-unes. Aujourd’hui, « notre mode de jouissance ne se situe plus désormais que du plus de-jouir 4 » et les impératifs de jouissance ne sont pas sans modifier les formes que revêtent les symptômes et les angoisses qui portent désormais « la marque de l’excès plutôt que celle du manque5 ». L’opération analytique permet l’élaboration d’un bord face au trou du sexuel et au rapport sexuel qui n’existe pas, une nouvelle mise en symptôme plus civilisée. Faire advenir du Sujet est le pari de l’action analytique. La clinique de l’anorexie de la jeune fille nous enseigne sur l’époque – ses dénis, ses nouveaux impératifs, ses branchements sur l’objet, l’errance de la jouissance – et les voies bien souvent sans issue prises par certains sujets en ce moment délicat de la puberté.
Emmanuelle Borgnis Desbordes
1. Girard H., « L’égarement de notre jouissance », L’Hebdo-blog, n°236, 2 mai 2021, disponible en ligne : « à l’ère de l’Autre qui n’existe pas, les jouissances ne s’ordonnent plus de la même façon ».
2. Brousse M.-H., « Politique des identités, politique du symptôme », Ornicar ?, n°53, octobre 2019, p. 11-20.
3. Miller J.-A., « Biologie lacanienne et événement de corps », La Cause freudienne, n°44, février 2000, p. 12 : « l’identité supposée du corps ».
4. Miller J.-A., « La théorie du partenaire », Quarto, n°77, 2002, p. 16.
5. Delarue A., « Éditorial. De l’interdit à l’impératif », Mental, n°50, novembre 2024, p. 8.

