Le Musset de 1829 ne posait pas la question, comme en témoigne l’absence de forme interrogative dans son titre1. Laërte, le père de la pièce, saurait, lui, ce que désirent ses filles – sans qu’elles-mêmes ne le sachent encore. C’est bien pourquoi il monte tout un stratagème pour que leur désir insu se révèle à elles.
Le point itératif de Musset à Lacan, en passant par Freud, c’est la dimension onirique et fantasmatique au premier plan dans le champ de l’adolescence et du féminin. Ninon ne cesse de fantasmer autour de l’impétueux qui a subtilisé un baiser à sa sœur, à tel point qu’elle croit rêver lorsqu’elle entend, par sa fenêtre, un chant qui porte son nom. Subjuguée par la langue, l’éveil du printemps en passe par un certain usage du signifiant et de la lettre, laquelle tient une place centrale dans cette courte pièce de Musset. Freud notait d’ailleurs que la « sensualité [féminine] s’attarde dans le domaine des fantasmes2 », attestant d’un nouage singulier du féminin avec les dimensions imaginaire et symbolique. Ce dont le vieux Laërte semble bien au fait : « Le père ouvre la porte au matériel époux / Mais toujours l’idéal entre par la fenêtre.3 »
Au-delà du féminin, cette dimension intéresse l’adolescence, tous genres confondus. C’est ce qu’indique Lacan, à propos de la pièce de Wedekind qui aborde « l’affaire de ce qu’est pour les garçons de faire l’amour avec les filles, marquant qu’ils n’y songeraient pas sans l’éveil de leurs rêves4 ». Aussi la rencontre de l’Autre sexe nécessite-t-elle la médiation du fantasme. Il y a un certain nouage indispensable pour faire rencontre avec « la sexualité [qui fait] trou dans le réel5 ».
Or, actuellement, la parole des adolescents, et particulièrement des adolescentes, témoigne d’un certain assèchement du fantasme et du rêve. Un certain relâchement du rapport à la chaîne signifiante semble à l’œuvre, en même temps que l’image se trouve surinvestie. Il nous est donné de rencontrer des jeunes filles à l’allure figée, à l’image soignée où rien n’est laissé au hasard. Elles se mirent davantage dans le miroir comme assise narcissique qu’elles ne prennent appui sur le signifiant pour témoigner d’une expérience singulière : « Comme l’analyse Gérard Wajcman, dans le lien social, le regard est devenu central. Omni voyance et par conséquent métonymie et voisinage sont venus en lieu et place de la chaîne signifiante.6 » Substitution qui semble se lire dans le foisonnement des rivalités et dans les renversements successifs dans le lien à l’autre.
La rencontre amoureuse se faisant souvent par l’entremise des réseaux, il est difficile pour ces jeunes filles de dire ce qui les a poussées à l’élire, lui ou elle, comme objet d’amour. La relation est d’ailleurs abandonnée aussi vite qu’elle a été investie, dans un tout-ou-rien dont aucune logique ne parvient à se dégager. Ce qui est frappant également, c’est qu’il semble y avoir peu d’idéal chez ces adolescents. L’avenir n’est plus le lieu des rêves et des promesses. L’idéal, qui semble alors n’être que semblant, relève davantage d’un point de certitude anticipé que d’un trait symbolique prélevé dans l’Autre et orientant les identifications imaginaires du sujet. Il n’est pas discutable, pas dépliable : c’est ainsi, il n’y a rien de plus à dire.
De quoi les jeunes filles d’aujourd’hui peuvent-elles encore rêver sans un usage de la langue comme point d’appui ? Qu’est-ce qui vient encore voiler la rencontre avec le réel sexuel ? Peut-être rêvent-elles encore, mais la langue n’en est plus le véhicule et l’Autre a perdu son statut d’adresse.
Anaïs Potiron
1. Musset A., À quoi rêvent les jeunes filles, Libre théâtre, publication numérique, disponible en ligne.
2. Freud S., « Sur le plus général des rabaissements de la vie amoureuse », La Vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, p. 62.
3. Musset A., À quoi rêvent les jeunes filles, Acte premier, scène IV, op. cit.
4. Lacan J., « Préface à L’Éveil du printemps », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 561.
5. Ibid., p. 562.
6. Brousse M.-H., Mode de jouir au féminin, Paris, Navarin, 2020, p. 38.

