Dans le vocabulaire commun, la mutation de la toxicomanie aux addictions indique un développement de la logique consumériste du discours contemporain où chaque objet, chaque dimension de l’existence, et jusqu’au corps lui-même sont voués à un destin de consommation.
L’extension de l’addiction à toutes les dimensions de l’existence révèle sa contiguïté avec une dimension propre au parlêtre : la nécessité de la répétition, inscrite dans la perte inaugurale qui résulte de la marque du langage sur le corps.
Elle prend cependant une valeur différente selon l’usage qu’en fait chaque sujet, lequel révèle sa position dans la structure.
Dans ses « Contributions à la psychologie de la vie amoureuse », Freud notait combien le mariage de l’alcoolique avec sa bouteille était heureux. Pour éviter que ne s’éteigne l’amour, il ne demandait pas du nouveau, comme c’est le cas avec le partenaire amoureux. Il indiquait ainsi ce que Jacques Lacan désigne comme fonction de la drogue, à savoir la rupture d’avec la jouissance phallique.
S’aperçoit déjà, avec cette jouissance qui ne demande rien à personne, ce que Jacques Alain Miller nomme la racine du symptôme1, cette réitération inextinguible du même Un, dont le paradigme réside dans l’addiction : c’est toujours le même verre que boit l’alcoolique.
La consommation de produits psychotropes se propose comme réponse possible, là où la forclusion laisse le sujet démuni pour répondre aux exigences de sa position dans le monde. « J’ai glissé de l’adolescence dans la drogue » confiait cet héroïnomane trentenaire, à quoi il ajoutait que « jamais il n’a connu l’état d’être adulte sans la drogue », accablé à l’idée des rendez-vous cruciaux de son existence qu’il avait manqués. La drogue apparaît alors comme l’occasion de se réfugier dans cette jouissance solitaire qui se passe de l’Autre et d’opérer une forme de séparation, dont l’opération a manqué dans l’érection de sa position de sujet.
Elle consonne avec le modèle de lien proposé par le discours contemporain : une jouissance solitaire avec un objet déjà programmé pour l’obsolescence et l’horizon vide d’une exigence effrénée.
L’addiction révèle cependant une autre face de l’usage de produits psychotropes, où la jouissance du produit est appelée électivement pour traiter les manifestations dans le corps du défaut de la métaphore paternelle.
Ainsi, telle jeune femme choisit la kétamine pour son effet dissociatif qui lui permet de s’évader de son corps enserré d’angoisse ; ou tel homme se distrait des pensées qui l’envahissent et de son corps agité en consommant des hallucinogènes pour s’amuser des « délires » qu’ils provoquent. Sorte d’évasion sans illusion.
« Si le signifiant cisaille le corps à sa façon, le savoir contenu dans le médicament le cisaille autrement. Il fait connaître au sujet “une jouissance inconnue de lui-même”, absolument inconnue2 » note Éric Laurent.
De cette rencontre avec une jouissance inconnue, il arrive que les sujets fassent usage, pour s’écarter de ce qui habite leur corps ou pour se reconnecter à un sentiment de la vie, certes très précaire. On y retrouve l’usage possible du médicament, en tant qu’il peut interférer sur la substance jouissante, comme l’extrait J.-A. Miller d’une conversation3.
Nadine Page
1 Miller J.-A., « Lire un symptôme », Mental, n°26, juin 2011, p. 58.
2 Laurent É., « Comment avaler la pilule ? », Ornicar ?, n°50, 2003, p. 71.
3 Miller J.-A. et alii, « Traiter les voix », La Cause du désir, n°112, novembre 2022, p. 155.

