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Une photographe révélée

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Un film récent, À la recherche de Vivian Maier[1], mi-documentaire mi-enquête et reconstitution, s’il n’a rien de remarquable en tant que film, nous parle d’une histoire et d’un personnage qui, eux, le sont indubitablement.

Cette histoire est celle de Vivan Maier, née en 1926 à New York et morte à Chicago en 2009. C’est donc d’une histoire du XXe siècle dont il s’agit, ce siècle qui fut aussi celui de l’expansion d’un art nouveau : la photographie. Car V. Maier est photographe. Enfin, à la fois elle l’a été et elle le devient seulement aujourd’hui, après sa disparition, parce que nous découvrons ses images. Elle n’avait jamais montré les quelque cent cinquante mille clichés pris inlassablement tout au long de sa vie.

Née d’une mère française, originaire de la vallée du Champsaur ayant émigré aux États-Unis, et d’un père américain qu’elle n’aura que peu connu, V. Maier travailla toute sa vie aux États-Unis en tant que nanny, s’occupant d’enfants dans des familles de New York puis de Chicago. Très tôt, elle commença à faire des photos, dans la rue, se promenant inlassablement avec un Rolleiflex, puis un Leica, autour du cou, saisissant les lieux, les personnages et les situations rencontrés dans la rue, dans le fil de cette Street photography qu’illustrèrent si bien les Eugene Atget, Robert Franck, Lisette Model ou Lee Friedlander.

C’est lors d’une vente aux enchères en 2007, alors qu’il cherchait des photos sur un quartier de Chicago, qu’un dénommé Jonh Maloof acquiert un lot de négatifs. Il n’y trouve pas ce qu’il cherchait mais se rend vite compte qu’il y a là une œuvre remarquable. Il cherche, questionne, enquête pour apprendre d’où viennent ces photos, rachète d’autres lots au fil de ses découvertes et finit par identifier l’auteur de ces images : V. Maier. Alors que son nom se révèle enfin, V. Maier meurt à Chicago. John Maloof prend alors le parti de faire découvrir l’œuvre de cette photographe méconnue. L’aurait-elle souhaité, elle qui cultiva un goût du secret certain et dont l’existence ne laisse en rien penser qu’elle aurait souhaité la notoriété qui advient aujourd’hui ? Rien n’est moins sûr. Solitaire, peu conventionnelle, brusque, ne cherchant pas à se rendre aimable, si toutes les familles dans lesquelles elle a vécu n’en gardent pas un bon souvenir, elle A marqué nombre d’entre elles par sa personnalité et son style hors norme. Ce sont trois enfants dont elle s’était occupée qui, devenus adultes, gardèrent le contact et subvinrent à sa survie jusqu’à sa mort. Les dernières années, quasi clochardisée bien qu’ayant encore un toit grâce à leur aide financière, elle continuait inlassablement à prendre des photos dont les négatifs s’empilaient sans qu’elle ait jamais pu en voir les tirages.

La vie de V. Maier a donc été inséparable de son rapport à l’acte photographique, sans cesse renouvelé, à chaque déclenchement de l’appareil, bien plus qu’à la photo comme image révélée à montrer à d’autres. Dans cette vie passée à appuyer sur le déclencheur de l’appareil photo, de la grammaire réversible de la pulsion, voir/être vu, V. Maier semble n’avoir gardé que le premier terme et s’être faite elle-même regard. Montrer ses photos, ce serait en revanche être regardée, ce dont elle s’est bien plutôt le plus souvent protégée. Les tirages – quand ses moyens lui permettaient d’en faire – et les rouleaux de négatifs s’entassaient dans de nombreuses boîtes, accompagnés d’une quantité impressionnante de coupures de journaux et de prospectus divers, dont elle ne se séparait jamais au fil de ses déménagements. Elle choisissait de travailler dans des familles ayant à lui offrir des lieux de stockage suffisants pour ces bagages devenus fort volumineux au fil des années, jusqu’à la nécessité de louer des garde-meubles pour les y entreposer.

Mais le choix des sujets, les innovations de cadrage, l’attention à la composition n’en sont pas moins présents dans chacune de ses photographies, témoignant d’un regard aiguisé sur la vie américaine au quotidien.

Parmi les clichés[2], beaucoup d’auto-portraits jouant essentiellement de jeux d’ombres ou de reflets, de flous ou de démultiplication de l’image, entre miroirs, éclairs de soleil, contrastes. Par ce biais, elle se réintroduit dans l’image qu’elle compose et dont elle était au départ la spectatrice exclue. V. Maier, hors champ, se retrouve alors dans le champ. L’invention esthétique y est à l’œuvre, l’invention sinthomatique sans doute également, et crée presque à chaque fois une image fulgurante, qui nous regarde encore et témoigne d’une époque.

[1] Maloof J. et Siskel, À la recherche de Vivian Maier (Finding Vivian Maier), 2013.

[2] Pour voir les photos de V. Maier : site web : http://www.vivianmaier.com/

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