L’épouse de Joyce

D.A. : À partir de la phrase de Lacan : « Pour Joyce, il n’y a qu’une femme »[1], qu’il nous est proposé de commenter, nous évoquerons l’étrange couple que formèrent Joyce et Nora, en examinant ce qu’en dit Lacan dans son séminaire du sinthome.

Du rapport de Joyce à Nora, Lacan formule ceci : « … je dirai que c’est un rapport sexuel, encore que je dise qu’il n’y en ait pas. Mais c’est un drôle de rapport sexuel ». Comment entendre cette affirmation de Lacan ?

J.-L.G. : Ce que dit Lacan du couple de Joyce et Nora est tiré de sa lecture des lettres d’amour à Nora. Joyce rencontre Nora à Dublin, ils se fréquentent régulièrement pendant quelques mois. Entre deux rendez-vous il lui écrit. Ensemble ils quittent Dublin à l’été 1904 et vont finir par se fixer à Trieste. A deux reprises Joyce va revenir à Dublin. Pendant cette séparation, et quelques autres souvent brèves, il écrit presque quotidiennement à Nora. Cette correspondance est à chaque fois le support d’une incoercible pratique masturbatoire.

Le rapport sexuel ce serait la coaptation parfaite d’une forme mâle et d’une forme femelle, comme l’est celle de la main et du gant. Cette union rêvée est racontée dans le mythe d’Aristophane où chaque moitié recherche sa moitié perdue pour retrouver une unité originelle. La thèse du non-rapport sexuel se déduit des observations que Freud a faites sur la sexualité de l’être parlant. L’Eros du parlêtre se résume à la pulsion, et au niveau des pulsions partielles il n’y a aucune prescription d’un rapport à l’Autre sexe. Le vide du rapport sexué appelle alors une suppléance susceptible de briser la solitude du parlêtre. L’amour, le fantasme ou le symptôme sont autant de modalités d’inscrire l’autre dans une relation sexuée. Le couple écrit ainsi pour chacun le rapport sexuel qui n’existe pas pour l’espèce.

Sur le fond de ce non-rapport le couple de Nora et Joyce répond à une autre exigence, qui fait sa singularité, en quoi il réalise un drôle de rapport sexuel. Dans le souvenir d’enfance de la raclée, Lacan a relevé chez Joyce la fuite du corps propre qui menace de se détacher de lui comme une pelure. Par sa présence dans la vie sexuelle de Joyce, Nora compense ce laisser-tomber du corps. Elle réalise un nouage permettant de rabouter l’imaginaire aux deux autres dimensions du réel et du symbolique. Elle le serre, dit Lacan, comme un gant. Le gant fonctionne comme une boucle supplémentaire qui vient réparer l’erreur du nœud joycien, où l’imaginaire est touché. Le gant n’est pas une métaphore, il a réellement une fonction de serrage et ce gant c’est Nora. « C’est la dynamique des nœuds, ça ne sert à rien mais ça serre, quelque chose que l’on suppose être coincé par ces nœuds »[2].

La relation de couple est d’ordinaire une fiction symbolique, le nœud corrigé que réalise Nora, lui, n’est pas un semblant.

 

Lacan dit que, pour Joyce, il n’y a qu’une femme, qu’elle est toujours sur le même modèle : de quoi s’agit-il ?

D.A. : Alors qu’il arpente les rues de Dublin, James Joyce rencontre Nora le 16 juin 1904. Il va immortaliser ce jour dans son roman Ulysse, comme le Bloomsday, qui se déroule à cette date, d’après le prénom du personnage principal et double de l’auteur.

 Mais leur union ne se scelle que quelques jours plus tard, lorsqu’elle l’initie au plaisir sexuel, par la masturbation. « Elle a fait de moi un homme », dira Joyce. Elle ne consent à être sienne que le jour où ils arrivent à Zurich, après leur départ de Dublin. On peut penser que du point de vue sexuel, Joyce n’a pas connu d’autres femmes, à l’exception des prostituées.

Mais c’est surtout du point de vue amoureux, que Nora est la seule qui a vraiment compté pour lui. Après l’autodafé de son Dubliners, il a pu dire à Italo Svevo « Il est certain que je suis plus vertueux que tous ces gens, moi qui suis un vrai monogame et qui n’ai aimé qu’une seule fois dans ma vie.[3] ».

« Je n’entends que votre voix […]. Je voulais entendre votre voix, pas les leurs », écrit James à son amoureuse, dans les premières semaines. C’est sa voix qui la rend unique, une voix aux accents de Gallway, où la prononciation reste plus proche du gaélique, que l’écrivain voulait retrouver. Elle a aussi des expressions et des phrasés, voire des gros mots qu’il n’a jamais entendus, et qui vont nourrir le parler de ces personnages féminins.

La musique, voire la musicalité de la langue étaient essentielles à l’auteur de Musique de chambre. A chaque page écrite, il trouvait un parallèle avec l’une de ses pages musicales préférées. Et Nora fut la page d’où sortirent tous ces écrits.

 

J.-L.G. : Et le modèle ?

D.A. : C’est le gant, car dans Le sinthome, Lacan dit : « Pour Joyce, il n’y a qu’une femme. Elle est toujours sur le même modèle, il ne s’en gante qu’avec la plus vive des répugnances [4] ».

Qu’est ce qui conduit Lacan à avancer que pour Joyce Nora est un gant dont il se gante ? Ce gant d’où sort-il ?

J.-L.G. : C’est une interprétation que Lacan donne de ce qu’il découvre sous la plume de Joyce. Le gant est présent dans la correspondance. Dans une des toutes premières lettres Joyce écrit à Nora ceci : « Ton gant est resté près de moi toute la nuit – déboutonné – mais à part ça il s’est conduit très convenablement », et quelques jours plus tard il note : « Gant très bien élevé ». On apprend ainsi au passage que le gant comporte un bouton et à quoi il sert dans les mains de Joyce. Il sert à serrer l’organe. C’est d’ailleurs ainsi que les relations avec Nora se sont établies. C’est elle qui a pris l’initiative, en le masturbant. Pendant les mois de leur relation à Dublin c’est le seul contact sexuel entre eux.

Le gant revient dans les lettres que Joyce adresse à Nora restée à Trieste, alors que lui-même est de retour à Dublin pour affaire. Le gant retourné, que relève Lacan, apparait dans le passage suivant : « J’espère que tu as bien reçu mon petit cadeau, les gants. La plus jolie paire est celle en peau de renne : elle est doublée de sa propre peau, simplement retournée et devrait être chaude, presque aussi chaude que certaines régions de ton corps ». Le gant apparait ainsi comme le corps de Nora. Conformément à une nécessité topologique ce corps, qui est un sac, doit être retourné pour venir envelopper, ganter le corps de Joyce.

Si Nora serre Joyce comme un gant, dans les faits en quoi consiste ce serrage ?

D.A. : Elle contient ses excès de jouissance, répondant qu’elle le comprend quand il s’adresse à elle dans un langage obscène. Autrement dit, elle a une fonction de serrage qui ferait tenir les morceaux épars du corps de Joyce. Sa présence lui est essentielle pour écrire et son absence, le désespère : lorsqu’il revient à Dublin, laissant Nora avec Giorgio à Trieste, il a une crise de jalousie qu’on pourrait qualifier de délirante. Il commence à penser – et à l’écrire à Nora – que les jours où elle ne le voyait pas, elle était sans doute sortie avec son ami Gogarty. Certes, cet ami avait témoigné à James de son attirance pour la belle brune, mais rien n’atteste qu’il y ait eu une liaison entre eux. Nora a la finesse de ne pas répondre aux messages accusatoires jusqu’à ce que Jim – comme elle était la seule à voir le droit de l’appeler – ne change de ton.

Dans les voyages qui suivent, James aura appris qu’il ne peut pas quitter sa femme. Et lorsqu’elle doit se faire opérer, il s’installe avec elle à l’hôpital…

Nora est donc le cadre, tout comme Cork, le cadre en liège qui entourait la photo de la ville homonyme chez les Joyce. Elle serre mais ne sert à rien.

Sur ce thème du serrage, quoi d’autre ?

 

J.-L.G. : Avec Nora Joyce a rencontré une femme qui l’a pris en main et l’a serré. Elle est venue vers lui et a fait de lui, dit-il curieusement, « un homme », en saisissant son organe, qui alors ne demandait sans doute qu’à s’en aller avec le reste de son corps. Quand elle fait irruption dans sa vie, Joyce est en proie à une profonde solitude, dans laquelle l’a laissé la mort récente de sa mère. Voici ce qu’il écrit à Nora : « … j’étais un étrange garçon solitaire, déambulant seul la nuit et pensant qu’un jour une jeune fille m’aimerait. Mais je n’arrivais jamais à parler aux jeunes filles que je rencontrais (…). Puis tu es venue vers moi ». Il lui écrit aussi ceci : « je parle (…) à la jeune fille que j’aimais (…) et me prenait si facilement dans ses bras et faisait de moi un homme ».

Désormais il ne cessera, dans ses lettres, de réclamer qu’elle le serre, c’est-à-dire qu’elle le gante, au moment où il est en proie à une jouissance phallique sans limite, c’est lui qui le note à certains moments, et où son corps menace de fuir par tous les orifices dont il est percé. Il lui demande en écho, dans une sorte de transitivisme, de lui répondre dans les moindres détails pour prendre en main ce corps qui se détache de lui. Dès qu’une lettre tarde, que Nora lui fait le moindre reproche ou qu’il la sent s’éloigner, il sombre dans la plus extrême déréliction, où la jouissance masochiste n’est pas absente. A la suite d’une lettre de reproche, voici ce qu’il lui répond : « … depuis que j’ai lu ta lettre ce matin, j’ai eu l’impression d’être un chien bâtard qui a reçu un coup de lanière sur les yeux. (…) j’ai déambulé dans les rues comme un immonde roquet que sa maitresse a lacéré de son fouet … Laisse-moi retomber dans la fange d’où je suis venu ».

On ne voit jamais Joyce exprimer le désir de prendre Nora dans ses bras, c’est lui qui demande à son amante de le serrer dans ses bras. On peut lire ceci par exemple : « je veux tout oublier dans tes bras », ou : « Prends-moi de nouveau dans tes bras » et dans le même esprit : « Il faut vraiment que tu me prennes en main », et encore : « je pensais à quelqu’un qui me tenait dans sa main comme un petit caillou ».

Pourquoi Lacan dit-il qu’il ne s’en gante qu’avec la plus vive des répugnances ?

D.A. : Parce que Joyce, tout en étant amoureux, n’est pas dupe. Cet érudit qui a épousé une femme de chambre ne prétend, en aucun cas, avoir d’échanges intellectuelles avec elle. Plus, les femmes savantes, ça le gave !

« …ce n’est que par la plus vive des dépréciations qu’il fait de Nora une femme élue[5] », dit Lacan. Et Nora d’accepter cette place : elle se moule absolument sur la jouissance de Joyce[6] ». Il n’accorde pas tant d’importance à sa femme si ce n’est par sa fonction de serrage. Il dit qu’elle est « adorablement ignorante[7] ». Une femme tout à fait ordinaire qu’il élève à la dimension de l’extraordinaire. Une femme rencontrée dans la rue, tout à fait par hasard, qui devient son épiphanie.

Qu’ajouter sur l’extrême ravalement dont Nora fait l’objet ?

 

J.-L.G. : Lacan ne cède pas à la fascination qui avait accueilli les premières traductions des lettres en français.  Ses lecteurs, séduits par les propos orduriers et obscènes, s’enchantaient d’une correspondance amoureuse qui ne s’embarrassait d’aucun tabou. Le diagnostic de Lacan est tranché, il n’y a nulle idéalisation de l’objet aimé dans les lettres de Joyce. Tout à l’opposé, ce n’est qu’au prix de « la plus grande des dépréciations que Joyce fait de Nora une femme élue ». Cela n’échappe pas à Joyce. Il écrit à Nora qu’il « n’utilise jamais d’expressions obscènes dans la conversation », qu’il se détourne des hommes qui racontent des histoires grossières ou graveleuses, et que pourtant dans les lettres qu’il lui adresse il mesure que « la grossièreté et l’obscénité dépassent toutes les bornes de la pudeur ». Ces notations reviennent régulièrement dans sa correspondance, par exemple ceci : « Je frémis d’impatience dans l’attente de la réponse à ces lettres répugnantes », ou : « T’ai-je choquée par les saletés que je t’ai écrites », ou bien : « Au revoir, ma chérie que j’essaye d’avilir et de dépraver ».

L’interprétation que Lacan donne du couple est sans équivoque, je le cite : « copains comme cochons [8] », dit-il des deux complices.  Il n’y a aucune limite à ce que Joyce exige du corps de Nora. Si toutes les bornes de la pudeur sont franchies et si « la pudeur est amboceptive des conjonctures de l’être »[9], c’est sans doute que l’idée de soi comme corps a déserté Joyce. Nora comme gant opère un serrage de ce corps qui ne demande qu’à fuir.

Lacan parle du gant retourné et du bouton lorsqu’il dit :« dans le gant retourné, le bouton est à l’intérieur », d’où vient ce bouton et que vient-il faire entre Joyce et Nora ?

D.A. : À la lecture de cette page, où Lacan développe le rapport de ce couple, il dit « ce bouton doit bien avoir une petite chose à faire avec la façon dont on appelle un organe. Le clitoris, pour l’appeler par son nom, est dans cette affaire quelque chose comme un point noir [10]». Il en déduit l’intérêt des femmes pour les points noirs, car, une femme, « …son point noir à elle, elle ne voudrait pas que ça tienne tant de place[11] ».

Ce rapprochement que fait Lacan est tout à fait justifié car dans une lettre à Nora, quelques mois après leur rencontre, James lui écrit : « Bonne nuit ma petite chatounne, […] Écris encore et des choses plus sales, ma chérie. Chatouille ton petit bouton en écrivant pour que cela te fasse dire des choses toujours plus laides[12] ».

D’un côté, « Le gant retourné c’est Nora – dit Lacan – c’est sa façon à lui de considérer qu’elle lui va comme un gant[13] ». Et d’un autre côté, le bouton noir c’est le clitoris. Voici comment débute la sexualité dans ce mariage.  Qu’est-ce que c’est que ce rapport de Nora et Joyce – se demande Lacan – Chose singulière, je dirais que c’est un rapport sexuel, encore que je dise qu’il n’y en ait pas. Mais c’est un drôle de rapport sexuel [14] ».

Nora le gante, elle le serre comme un gant…et ce gant fait aussi partie des objets présidant la rencontre :

Ellmann [15], le biographe de Joyce, nous apprend qu’à l’un des premiers rendez-vous, l’amoureux garde un gant de Nora en gage, tout comme Léopold Bloom dans l’Ulysse. Et comme la paire est dépareillée, il lui envoie une nouvelle paire.

On pourrait paraphraser le poème de Tudal que Lacan reprend dans Encore : « entre l’homme et la femme il y a un mur … », « par entre Joyce et Nora, il y a un gant, un gant retourné où le bouton est à l’intérieur… ».

Dans l’Ulysse, l’auteur se demande : « L’homme et la femme, l’amour, qu’est-ce ? Un bouchon et une bouteille[16] ». Est-ce à dire que Joyce croit au rapport sexuel ?

Que vise Lacan quand, parlant de Joyce, il dit que Nora ne lui sert absolument à rien ? À quoi aurait-elle pu lui servir ?

J.-L.G. : La sècheresse de cette interprétation : « Elle ne lui sert absolument à rien », est faite pour doucher l’exaltation des commentateurs qui ont voulu voir dans les lettres le témoignage du rôle littéraire que Nora aurait joué dans la genèse de l’œuvre de Joyce. Non, elle n’est pas sa muse, elle n’est pas sa Béatrice. Elle n’est pas non plus Madeleine qui a su inspirer à André Gide un amour idéalisé, que lui-même n’a pas craint de rapprocher de l’union mystique de Dante à Béatrice. La relation de Joyce à Nora « la fait apparaitre plutôt mélange qu’union de l’être à l’être qui illustre l’expérience mystique »[17].

Joyce ne fait pas de Nora un objet a, cause de son désir, soit « une femme qui lui soit acquise pour lui faire des enfants, et que de ceux-ci, qu’il le veuille ou pas, il prenne soin paternel »[18]. C’est pourquoi à chaque fois qu’un enfant apparait entre eux, Georgio puis Lucia, cela fait toujours un drame.

Nora sert-elle à sa jouissance ? Ce n’est pas la thèse de Lacan. Joyce est en proie à une jouissance strictement autoérotique. Les demandes faites à Nora de venir épouser les méandres de cette jouissance, sont d’un autre ordre. Elles forment un appel à une opération de serrage d’un corps qui lui échappe.

Le pire égarement [19] est atteint dans cette relation quand Joyce croit porter sa femme dans son ventre. Nous en avons le récit dans un fragment de sa pièce de théâtre « Les Exilés » [20]. On rejoint l’extrême du dérèglement quand on découvre la réciproque, soit la demande de Joyce d’être enfanté par Nora, il le lui écrit : « Ô si je pouvais me blottir dans ton ventre comme un enfant né de ta chair et de ton sang, être nourri de ton sang, dormir dans la chaude obscurité secrète de ton corps ». Là il serait à jamais ganté du corps de Nora, où elle apparait, du point de vue du schizophrène, n’avoir qu’une fonction instrumentale de contenant.

Joyce et Nora se marient 27 ans après leur rencontre, pourquoi ?

D.A. : James consent à cette alliance pour légitimer leurs enfants et pouvoir leur léguer l’héritage. Dans une lettre écrite deux jours avant la cérémonie, le ton est jovial et il plaisante même avec la date du 4 juillet, qui est la date anniversaire de son père et de son frère Georges, « sans parler de l’indépendance américaine », comme il le dit. Il va encore plus loin dans sa boutade : il projette de mettre les gens hors de la scène, avec des accoutrements originaux, une mariée habillée en gardien des plages et le marié avec un voile blanc et un parasol ! James a 49 ans et Nora, 47.

Des raisons profondes avaient empêché Joyce de le faire avant. Dans une lettre à son fils, cinq jours après la cérémonie civile, il dit voir dans l’anneau un symbole de l’esclavage.

Déjà dans Stephen le héros, le personnage principal s’exprime contre cet acte symbolique : il n’est sensé que pour les gens d’intelligence ordinaire et pousse à promettre l’impossible : aimer une femme pour toujours. « …l’amour ou la liberté d’un être humain – dit Stephen – n’appartiennent pas à l’actif spirituel de l’Etat[21] ». Il voit le mariage comme un acte diplomatique qui vise à « gagner quelque pruneau particulièrement succulent [22]». Et « …ce qu’ils appellent le temple de l’Esprit-Saint ne devrait pas être soumis à des marchandages ! [23] ».

Il n’est donc pas étonnant que, fort de cette façon de penser, Joyce ait vécu son mariage comme une intrusion de la presse dans ce qu’il voulait un acte intime. La lettre à Giorgio témoigne de toute la rage dont il est capable et fait part du chantage auquel un journaliste a voulu le soumettre : soit ils décrivaient cette union comme une mariage moderne et l’exercice de l’amour libre, soit ils révélaient que le couple se serait déjà marié à Trieste, ce qui pouvait faire l’objet d’un scandale : les Joyce aurait commis des noces en double !

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Duetto lors des 48e Journées de l’ECF, le 16 novembre 2018

[1] Lacan, J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 84.

[2] Ibid., p. 81.

[3] Svevo, I., Sur James Joyce, Paris, Allia, 2014, p. 12.

[4] Lacan, J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, op. cit., p. 84.

[5] Ibid.

[6] Biagi-Chai, F., « Sinthome ou suppléance comme réponse au vide », Conférence à la Section Clinique, Clermont-Ferrand, juin 2010, www.lacan-universite.fr

[7] Maddox, B., Nora : la vérité…, p.84.

[8] Lacan, J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, op. cit., p.84.

[9] Lacan, J., « Kant avec Sade », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 772.

[10] Lacan, J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, op. cit., p.84.

[11] Ibid.

[12] Joyce, J., Lettres à Nora, Rivages poche, 2012, p. 146.

[13] Lacan, J., Op. cit., p. 84

[14] Ibid., p. 83.

[15] Ellmann,R. James Joyce, Paris, Gallimard, 1962, p. 176.

[16] Joyce, J., Ulysse, Œuvres, T. II, p. 553.

[17] Lacan, J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 575.

[18] Lacan, J., Le Séminaire, RSI, livre XXII, séance du 21 janvier 1975, inédit.

[19] Lacan, J., Le séminaire, livre XXIII, Le sinthome, op. cit., p. 74.

[20] Joyce, J., Les Exilés, Œuvres, T. I, p. 1764

[21] Joyce, J., Stephen le Héros, Gallimard, 1948, p. 236, coll. Folio.

[22] Ibid., p. 235.

[23] Ibid.




Le mariage, un symptôme normal

« Le mariage me paraît un symptôme, un symptôme normal.

C’est un symptôme social qui a été mis au point et que l’on adopte » [1].

Guy Trobas : Le Mariage, un symptôme normal, nous dit Jacques-Alain Miller. C’est donc un symptôme qui sort du registre de la particularité, celui que nous concevons psychanalytiquement. La norme prétend, elle, à un certain universel, ce que confirme le terme de social – qui renvoie ici à notre société. En serait-il de même dans celles où règnent encore, à des degrés variables, des règles d’alliance qui ordonnent de manière obligée la création des couples formateurs de familles ? La notion d’obligation s’oppose évidemment au terme d’adoption qu’utilise J.-A. Miller pour caractériser notre rapport au mariage, ce qui suppose une liberté de choix et donc, en principe, la décision subjective de deux partenaires. Dit autrement, la loi, disons de leur cœur, est supérieure à celle qui a institué le mariage puisqu’elle décide, ou non, de se loger dans cette forme instituée.

Anaëlle Lebovits-Quenehen : Le nombre des symptômes que constitue l’union de deux êtres est indéfini. D’autant qu’ils ne cessent de croître et de se multiplier : le mariage en fait partie au même titre que la consommation de partenaires divers et variés, ou le concubinage, l’union libre, celle consacrée par l’Église, celle qui est laïque, la relation épisodique et erratique, j’en passe, toutes ces modalités du couple constituent autant de symptômes. Symptôme donc, que le mariage. Mais symptôme normal, nous dit en effet J.-A. Miller. Pour le côté « normal », notons que le mariage reste, en France notamment, une institution d’importance. Les débats qui ont entouré le mariage pour tous et dont on discute encore dans les chaumières en attestent assez.

Mais quel est le véritable enjeu du mariage ? Nombreux sont les couples qui s’aiment assez pour avoir des enfants, et s’unir à ce titre pour l’éternité par le biais des enfants qu’ils partageront toute leur vie, tout en se refusant à s’unir par des liens du mariage. L’enjeu de l’union éternelle n’est donc pas spécifique au mariage. Mais l’enjeu du mariage ne se résume pourtant pas à un simple bout de papier comme le prétendent ceux qui regardent ce symptôme d’un œil critique, ceux-là mêmes qui le récusent bien souvent au nom de ce que le mariage serait une institution trop normale. Pourtant, leurs récusations emportent une certaine vérité quant au couple. Tandis que le mariage est « un contrat légal […] qui lie des volontés », le couple (marié ou pas) est d’un autre ordre : il lie des symptômes qui consonnent [2], comme le note J.-A. Miller, des modes de jouir qui s’entendent comme larrons en foire – et ceci est d’autant plus vrai aujourd’hui qu’on choisit librement son partenaire amoureux et son mari ou sa femme. Je crois que c’est cette vérité du couple que promeuvent les anti-mariages, signifiant qu’il y a une vérité du couple, une jouissance du couple, qui ne se laisse pas résorber dans le cadre légal qu’offre le mariage.

Si le mariage se résumait toutefois à un bout de papier, on ne ferait sans doute pas tant de manières, ni pour se marier, ni pour ne pas le faire. C’est l’enjeu que constitue le choix de se marier (ou de ne pas) qui donne finalement une idée du caractère éminemment symptomatique du mariage.

G. T. : Il faut dire que cette institution du mariage dans notre société présente une spécificité extraordinaire par rapport aux règles d’alliance dans les structures élémentaires de la parenté, même atténuées à l’époque romaine, où très dégradées à l’époque féodale. Cette spécificité tient au fait qu’à un certain moment, a été donné le coup de grâce à ce qui avait été jusque-là une forme de sagesse quant à la stabilité des sociétés : c’est celle que signale Lacan quant aux soins de ces sociétés, dans toutes les cultures, de laisser à la porte de toute alliance fondatrice de la famille la loi du cœur, soit l’amour et la sexualité qui pourraient s’y loger. Notre mariage présente en effet cette nouveauté radicale de faire entrer l’amour de plain-pied, et avec force de loi, dans ce type d’alliance. Pour que ce principe prenne force ; il a certes fallu quelques siècles à partir du moment où il fût énoncé. Quand et sous quelle forme ?

Si nous estimons qu’il y a là un progrès dans notre civilisation – qui dirait le contraire ici ? – il faut bien convenir que nous devons, pour que la loi de l’amour devienne un signifiant-maître, une fière chandelle à un Pape doctrinaire et très politique qui a d’abord bien senti une sorte d’insurrection de l’amour, de ses discours qui fleurirent au XIIe et XIIIe siècles. Du chant breton de Tristan et Iseult devenu une multitude de récits et de romans, en passant par les trouvères parcourant l’Europe de l’époque, glorifiant aussi bien les feux de l’amour et du désir réalisé entre deux êtres que ces mêmes feux aux retenus ascétiques de l’amour courtois. Mais, outre la déferlante précédente, ce Pape a aussi tenu compte de l’expansion de ce qu’on a appelé le catharisme qui doctrinait sur une pureté rejetant l’amour entre des êtres charnels en tant qu’expression du mal. Hérésie éminemment dangereuse selon lui pour le catholicisme. C’est donc ce Pape, Innocent III qui, au quatrième Concile de Latran en 1215, introduit le mariage catholique indissoluble en tant que sacrement majeur devant être fondé sur l’affectio maritalis. Le choix de l’amour est ici substitué, dans la formation du couple, au devoir d’amour. Certes cet amour, pour être dans le registre de la sublimation spirituelle christique dont l’église est la médiation, ne saurait être concupiscent, laïc, tel l’amour des troubadours, mais des dispositions canoniques ouvrent bien cette voie en substituant à la simple union arrangée des corps celle de l’union de deux volontés, de deux désirs. Que sont ces dispositions ?

A. L.-Q. : Nous verrons dans un instant ce que sont ces dispositions, mais auparavant, attardons-nous un court instant sur ce que Guy vient d’avancer. Le mariage en effet inclut dans nos contrées la dimension de l’amour. Certes, il y a encore des exceptions à cette règle, mais disons que c’est généralement le cas quand deux sujets décident de s’unir malgré les indices qu’ils ont déjà de ce que, entre eux, il n’y a pas de rapport [3].

Vous me direz que j’ai tout à l’heure fait valoir le contraire en affirmant que, dans le couple, les individus trouvaient une sorte d’harmonie inconsciente dans la consonance de leur symptôme, cette harmonie fût-elle vécue sur le mode de la plainte perpétuelle de l’Autre du couple. Ça n’empêche pas que les deux sont fondamentalement sans rapport en deçà justement de l’amour (souvent teinté de reproches et même parfois de haine) qu’ils éprouvent l’un pour l’autre. La preuve en est justement palpable dans cette plainte que suscite l’Autre du couple et que l’on confie à l’analyste dans l’espoir de trouver une issue au symptôme que le couple constitue. Cette plainte est ce qui atteste du non-rapport tandis que la longévité du couple, la satisfaction qu’on en tire assez pour faire advenir ce couple, mais surtout pour lui permettre de durer, atteste de la sérieuse suppléance que trouve ce non-rapport dans l’amour, et éventuellement dans le mariage qui le légalise.

Le non-rapport fonde en effet le lien entre homme et femme, mais aussi bien entre femme et femme, ou homme et homme, ce qui fait que les homosexuels sont tout aussi éligibles au mariage que les hétérosexuels.

Quoi qu’il en soit, dès lors que l’amour s’invite dans le mariage, celui-ci passe de symptôme du non-rapport entre deux êtres, à symptôme de leur amour. Le mariage se fait ainsi symptôme de symptôme, symptôme au carré.

Symptôme de l’amour, lui-même symptôme du réel du couple, le mariage est donc depuis quelques siècles fondé sur l’affectio maritalis, comme Guy nous l’indique. Il se fonde sur l’alliance entre l’ordre symbolique dans lequel le mariage se scelle et celui de la jouissance où un couple trouve sa dissonante harmonie. Si le mariage était jadis fait pour exclure ceci, que « l’amour est enfant de bohème, qui n’a jamais, jamais connu de loi », comme le dit Carmen, depuis Innocent III le mariage (et même le PACS) n’exclut plus cette jouissance de l’amour hors la loi de son cadre légal.

G. T. : Donc les dispositions qui encadrent ledit sacrement reposent sur un principe auquel nous attribuerons le statut de nouveau signifiant-maître, c’est le « consentement mutuel » ! Et les dispositions en question le légifèrent pour être « parfait » : il doit être libre, public, dit de vive voix, dans un lieu ouvert, une église, et annoncé par des bans. Les mariages forcés et contraints seront déclarés non advenus ! Ce signifiant nouveau est, à l’évidence, porteur d’une subversion potentielle du statut de la femme : de l’objet d’échange ou d’appropriation masculine il implique un équilibre égalitaire. Il reste du chemin, c’est patent, et ce chemin n’est pas pavé de roses, quand il ouvre notamment à la « guerre des sexes » à laquelle J.-A. Miller a pu faire allusion ! D’ailleurs il a fallu attendre la Constitution de 1791 pour que le mariage soit laïcisé et qu’un certain nombre d’obligations faites à la femme dans le mariage sacramentel soient retirées. Notons toutefois que le mariage d’amour qu’il soit religieux ou laïque rend l’infidélité transgressive.

A. L.-Q. : Corneille et Racine dans le registre tragique, mais aussi bien Molière dans un style plus riant, se saisissent volontiers des difficultés occasionnées par la scission entre l’amour et le mariage, entre le mode de jouir qui fait tenir le couple et la forme légale qui est sensée lui donner son cadre. Mais la jonction de l’amour et du mariage à l’origine de laquelle Guy nous ramène, cette jonction qui permet justement d’épouser celui ou celle qu’on aime ou avec qui ça résonne authentiquement, ouvre aussi une voie à la possibilité d’épouser tout et n’importe quoi pourvu qu’on en jouisse plus et mieux que du reste. Au Japon, une femme s’est ainsi épousée elle-même, donnant un cadre légal à l’harmonie qu’elle trouve dans sa propre compagnie.

Le mariage d’amour humanise donc l’ordre symbolique qui encadre la jouissance du couple, mais il révèle ce que le mariage faisait jadis oublier, à savoir que le conjoint véritable d’une existence n’est pas toujours la personne « à qui vous unissent les liens du mariage, ni non plus la personne avec qui vous partagez [votre] lit »[4]. Qu’on songe en effet seulement, comme nous y invite Lacan et J.-A. Miller, au mariage d’amour entre André et Madeleine Gide, mariage par le truchement duquel André Gide écrivait sa correspondance, ces lettres qu’il chérissait plus que la femme à qui il les destinait. C’est bien ce sur quoi Madeleine Gide, brûlant un jour la correspondance de son mari pour le punir d’être allé voir ailleurs, ne s’est pas trompée un instant. Son acte interprétait son mari dont le véritable partenaire, était sa correspondance amoureuse tandis que son épouse n’était, en un sens, qu’une occasion d’écrire cette correspondance.

G. T. : Ainsi avec ou sans le mariage séculier, voire aussi religieux, s’ouvre une nouvelle ère dans la formation des couples et, au-delà, des familles désormais détachées d’un accomplissement religieux, voire d’une supposée nature des choses. Place à l’amour comme ciment de l’union de deux êtres (ou d’un seul avec lui-même comme Anaëlle vient de le mentionner), un amour que la loi de 1791 instituant le divorce a accepté comme pouvant être à durée limitée. Un certain idéalisme de la valeur pacifiante de ces nouvelles règles de formation du couple a incontestablement animé la fin du XVIIIe siècle et le suivant. Cet idéalisme, nous en entendons chaque jour les illusions sous forme d’angoisse, de dépression et autres ravages. Notre clinique est ici interpellée avec une constance majeure sur un certain envers, un certain prix à payer, comme effets de ce signifiant-maître authentifiant, idéalisant cette loi de l’amour. La sexualité et le mariage ne s’avèrent pas toujours, dans notre expérience, si gai que cela ! De cet effet, Lacan rend compte de manière abrupte en nous disant, au tout début de son Séminaire Encore, que sous l’habit de l’amour, même réciproque, il y a ce reste de l’objet a et qu’il rend impossible le désir de faire Un avec deux [5] – soit là l’impuissance du pari de l’amour.

Alors, le mariage comme symptôme ? Au sens du signifiant d’un signifié refoulé, selon la formule de Lacan, pourquoi pas pour le Pape Innocent III ! Sinon, faute de l’invention particulière de ce type de symptôme dans le symbolique, il faut en passer par une autre logique de formation des symptômes. Celle qui, sans exclure le registre symbolique de l’Idéal du moi implique la mise en jeu des identifications imaginaires. C’est ce à quoi J.-A. Miller se réfère probablement en évoquant, après cette phrase que nous commentons, la mode vestimentaire.

A. L.-Q. : Mais si c’est bien l’objectif de la cérémonie du mariage que de prescrire, dans un discours, un accord symbolique entre les êtres, il est par ailleurs évident que cette cérémonie ne résorbe pas l’absence de rapport sexuel dans le symbolique, nous l’avons dit [6]. D’où peut-être le faste de la cérémonie du mariage – quel que soit son degré – faste conçu pour faire oublier quel trou dans le symbolique le mariage tâche de surmonter avec plus ou moins de bon-heur.

Cependant, quelle que soit la forme que prend finalement toute suppléance au non-rapport sexuel, le trou sur lequel le couple prend appui appelle l’engagement sur fond d’incertitude, voire d’impossible. Le oui qui se proclame ainsi dans la cérémonie du mariage, ce oui performatif par lequel deux êtres s’unissent, ce oui est bien là pour nous faire entendre la portée de l’affirmation dont nulle certitude a priori ne saurait être garante [7]. C’est justement ce qui fait jusqu’à nouvel ordre la force de son engagement devant témoins, engagement qui défie toute norme pour le pire sans doute, mais aussi – le dit-on assez ? – pour le meilleur !

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Duetto lors des 48e Journées de l’ECF, le 16 novembre 2018

[1] Miller J.-A., « Vous avez dit bizarre ? », Quarto, n°78, février 2003, p. 16.

[2] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 28 mai 1997, inédit.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 44.

[4] Miller J.-A., « La théorie du partenaire », Quarto, n°77, juillet 2002.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, op. cit., p. 12.

[6] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Scansions dans l’enseignement de Jacques Lacan », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 9 décembre 1981, inédit.

[7] Lacan J., « Propos sur la causalité psychique », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 164.




« Dieu est le Mal »

Dans le cadre des enseignements de l’ECF, Hervé Castanet fera cette année cours sous le titre : « De la perversion à la père-version ». Il nous en livre ici l’argument, et a accepté de répondre à trois de nos questions.

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« La perversion est un terme contestable […] Cette catégorie tend à être abandonnée »[1], remarque Jacques-Alain Miller. À partir de la fin de l’enseignement de Lacan, qui fait voler en éclats le Nom-du-Père, il ne mise plus, comme Freud, sur Dieu. Nous montrerons la justesse de l’affirmation de J.-A. Miller et les conséquences qui s’en déduisent pour la clinique psychanalytique d’aujourd’hui. La page 150 du Séminaire de Lacan Le sinthome [2], nous servira de boussole pour cette démonstration. Donnons déjà cette indication : en construisant le terme de père-version (version vers le père), la clinique structurale ne tient plus et le symbolique n’est plus la seule instance de nomination. La perversion est congruente avec la valorisation du Nom-du-Père et de l’Œdipe. La père-version, elle, est du temps de l’Autre qui n’existe et de l’au-delà de l’Œdipe. La perversion sépare symptôme et fantasme, la père-version les noue – telle est la clinique du sinthome.

Nous serons amenés, pour fonder cette démonstration, à faire retour à Freud et au premier Lacan.

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Hebdo-blog : La perversion a affaire à la norme, qu’elle soit indexée comme déviance, ou qu’elle fasse miroiter un savoir-faire quant au sexe. La perversion, une question politique ?

Hervé Castanet : Une question politique ? Je privilégie un seul angle : Dieu y est impliqué. Comment ? La référence à Dieu est centrale dans « Kant avec Sade »[3] et dans Le Séminaire L’angoisse[4]. Chez Sade, la destruction généralisée, l’apologie systéma­tique du mal, la valo­risation universalisante du crime ne cessent, non sans pa­radoxe à première ap­proche, d’affirmer la place et la présence de l’Autre di­vin. Sans Dieu, le dispositif sadien s’é­croule. « L’Être su­prême est restauré dans le Maléfice »[5] – Dieu est le Mal. Cette remarque à elle seule est une ba­lise suffisante pour s’orienter dans toute lo­gique fantasmatique per­verse. Comment s’étonner que tel ou tel sujet per­vers soit moraliste ? N’est-il pas celui qui fait de son rituel la mise en acte de sa soumis­sion à la loi mo­rale en tant qu’elle doit évacuer tout ce qui l’encombre – le « pathologique » kantien ?

H-B : Le sujet pervers entretient une affinité avec l’idée qu’il y ait un grand secret quant au sexe, là où sa frénésie dévoile précisément l’inconsistance de l’Autre. Qu’éclaire cette clinique quant à la jouissance ?

H. C. : L’erreur du pervers relève de la logique et tient à sa croyance abso­lue que l’Autre est in­com­plet – ce qui ouvre imaginairement à l’inventaire des moyens pour le compléter – et que par-là, l’incompatibilité corps/jouissance est contingente. Dans « Kant avec Sade », la jouissance du Souverain Bien s’avère impossible – seule la transgression tente de l’atteindre. Dans D’un Autre à l’autre, le plus-de-jouir signe « la prise de corps de la perte entropique »[6] et oppose à la transgression la répétition de jouissance. Dans le premiers cas, le pervers bute sur l’interdit de la loi. Dans le second, pris dans le mouvement brownien, il n’obtient que des « lichettes »[7] de jouissance. Ces deux paradigmes lacaniens rendent compte, pour des raisons différentes, de l’échec du pervers dans son but.

H-B : Avec l’enfant pervers polymorphe, Freud inscrit la perversion comme nécessaire. Lacan met en valeur, via la père-version, la contingence du Père, soit du désir d’un homme pour une femme. Que dire de cette tension ?

H. C. : Comment s’orienter avec les repères cliniques de la sexuation ? Une piste : le XXIe siècle, comme la fin du XXe, voit le Nom-du-Père (et ses corrélats : l’Œdipe, l’Autre, la Loi, le surmoi, la castration…) perdre de ses prérogatives pour assurer un nouvel ordre amoureux et sexuel. Certains s’en désolent. D’autres s’essayent aux bricolages pour y suppléer. Le désordre dans l’amour fait-il série ? S’il n’y a pas d’équivalence, alors quelles inventions et réinventions pour les parlêtres quant à la rencontre amoureuse ? En ne misant plus sur le père, soit sur Dieu, le concept de père-version permet de construire un appareil conceptuel et clinique qui opte pour le singulier et non pour l’universel.

 

[1] Miller J.-A., « Effet retour sur la psychose ordinaire », Quarto, n° 94-95, janvier 2009, p. 41.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 2005.

[3] Lacan J., « Kant avec Sade », Écrits, Seuil, Paris, 1966.

[4] L’angoisse dont il est question dans la visée du pervers, in fine, est celle de Dieu ! Lacan insiste : « Dieu s’étale partout dans le texte de Sade. Celui-ci ne peut avancer d’un pas dans la référence à l’Être‑suprême‑en‑méchanceté sans qu’il n’apparaisse […] que c’est de Dieu qu’il s’agit. Il se donne, lui, un mal fou, considérable, épuisant jusqu’à manquer son but, pour réali­ser ce que, Dieu merci, c’est le cas de le dire, Sade nous épargne d’a­voir à recons­truire car il l’articule comme tel à savoir – réaliser la jouissance de Dieu », Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 194.

[5] Lacan J., « Kant avec Sade », op. cit., p. 790.

[6] Miller J.-A., « Les six paradigmes de la jouissance », La Cause freudienne, n° 43, Paris, Navarin/Seuil, octobre 1999, p. 22.

[7] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 124 : « […] c’est la jouissance, tout simplement en tant qu’elle est interdite, interdite dans son fond. On en prend des lichettes, de la jouissance, mais pour ce qui est d’aller jusqu’au bout, je vous ai déjà dit comment cela s’incarne – pas besoin de réagiter les fantasmes mortifères. »




« Traumatismes »

Élisabeth Leclerc-Razavet, Georges Haberberg, et Dominique Wintrebert animent, depuis maintenant 7 ans, des « Travaux Dirigés de psychanalyse »[1]. Ces TD sont l’occasion pour les participants de s’exercer à la construction et à la rédaction d’un cas, en lien avec le thème orientant les TD pour deux ans. Les deux premiers cycles ont donné lieu à la parution de deux ouvrages[2], le troisième est en préparation.

Le thème actuel de leur recherche est « Traumatismes ». Cet entretien est l’occasion, après une première année de travail, d’isoler certaines trouvailles, tout autant que de rendre compte de points de butée.  

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Laurent Dumoulin : Après « L’enfant et la féminité de sa mère », « Rencontres avec la castration maternelle » et un aggiornamento de la question du père… comment ce thème, « traumatismes » s’est-il imposé à vous ?

Dominique Wintrebert : C’est l’accent que l’on a mis dans le deuxième livre [3] sur le gouffre qui nous a conduits au traumatisme. Le « gouffre » [4] dont Lacan parle dans « La science et la vérité », ce gouffre entrevu de la castration maternelle, contre lequel le sujet se remparde d’une phobie, ou le voile par un fétiche – solutions symptomatiques indiquées par Lacan – a valeur de trauma.

L.D. : « Traumatismes », au pluriel : ce thème met d’emblée l’accent sur l’itération. Cette formule ramassée, mais ouverte, est-elle affine à votre idée du traumatisme ?

D. W. : Nous avons tourné autour de la difficulté à penser le traumatisme comme la rencontre avec un « il n’y a pas ».

Élisabeth Leclerc-Razavet : C’est-à-dire le traumatisme d’origine, structural : un vide.

D. W. : Mais aussi d’assimiler ça avec le traumatisme de l’accident, de l’évènement, où il y a vraiment l’effraction. Parce que dans l’idée du traumatisme de la névrose traumatique, il y a quelque chose qui est en excès, une excitation que le sujet n’arrive pas à tamponner. Alors que dans l’horreur de la castration, quelque chose est en défaut, le sujet est confronté à un vide de signification.

É. L.-R. : Serge Cottet, à qui nous avons rendu hommage en prenant cet article de La Cause du désir pour ouvrir notre cycle sur ce thème, dégage trois axes du trauma: « la sexualité, la mort, la guerre » [5]. Ce n’est pas à mettre sur le même plan, d’où notre « S » à « Traumatismes ». À nous de le démontrer, car plus on avance plus on se rend compte que la question est complexe.

L. D. : Reprenons la série des thèmes des TD. Féminité, castration, traumatisme : la rencontre du sexuel c’est toujours l’horreur ?

É. L.-R. : Là encore, S. Cottet nous éclaire : « Pour parler à bon escient de traumatisme, il faut la rencontre inopinée avec un réel générateur d’angoisse. » [6]

D. W. : C’est complexe parce que en même temps l’angoisse, ça protège du trauma, c’est construit comme ça par Freud. Ce qui fait effraction c’est le côté inopiné.

Georges Haberberg : Freud dit que l’angoisse est un signal de danger. Au stade de notre recherche, nous sommes toujours dans le temps où le traumatisme est évoqué dans un récit. Dans les cas exposés, nous ne sommes pas encore dans le temps du traumatisme lui-même. Dans la psychanalyse, nous restons tributaire de la conception freudienne de la causalité du symptôme hystérique qui scinde en deux la cause et dégage  trois temps. Il y a le temps premier de la fixation qui est le temps du trauma proprement dit et qui comporte  nécessairement le surgissement de ce que Freud nomme une « volupté sexuelle présexuelle », nous dirions une satisfaction. Celle-ci ne devient néanmoins traumatique que dans un temps deux de l’après-coup qui est aussi celui du refoulement proprement dit qui vient faire résonner le temps un de la fixation de cette satisfaction première. Le temps trois étant celui du retour du refoulé qui ouvre l’accès au refoulement. J’ajoute à cela que cette complexité conceptuelle indique une butée traumatique qui est d’emblée inhérente à la causalité sexuelle.

L. D. : Si au regard du réel, « tout le monde délire » [7], il serait tentant de conclure – trop vite ? – à un « tout est traumatique ». Comment vous y retrouvez-vous ?

G. H. : Nous avons lancé les participants des TD dans un thème extrêmement compliqué.

É. L.-R. : Voilà pourquoi, dès la deuxième séance, nous avons modifié notre titre et proposé « cherchez le traumatisme ! ». Un véritable jeu de piste, incontournable.

G. H. : « Traumatisme » est devenu un mot de la langue courante mais au départ, son étymologie est « guérir la blessure ». Il y a cet exemple donné par Jacques-Alain Miller, il parlait de Michel Leiris dans « L’âge d’homme ». Il a quatre ans, il est au bord de la table, sa mère prend le thé très bourgeoisement, il joue avec une tasse de thé au bord, et tout d’un coup, arrive ce qui doit arriver, la tasse tombe. Leiris est saisi par le truc, il voit la tasse qui va s’écraser au sol, et il lui sort : « …’reusement ! ». Et sa mère lui dit « non mon chéri, Heureusement », et c’est le trauma de sa vie, ça décide de sa vie d’écrivain. Ça m’évoque que ce qui fait trauma c’est parfois une petite phrase dite, c’est pas simplement le grand effroi.

L. D. : Dire « cherchez le traumatisme ! », c’est déjà faire l’aveu qu’il y est… nécessairement, à la façon d’un « Vous ne me chercheriez pas si… ».

E. L.-R. : Traumatisme, il faut le dégager des accidents, il faut revenir au traumatisme structural. Oui, il y est nécessairement, l’être humain est un animal malade du langage, mais Lacan le dit, « Il n’y a pas d’autre traumatisme de la naissance que de naître comme désiré […] par le parlêtre […], en général deux parlants. Deux parlants qui ne parlent pas la même langue, dans un malentendu accompli, qui se véhiculera avec ladite reproduction. » [8] La castration est déjà d’entrée de jeu pour le sujet désirant. Nous avons un nouage précieux entre traumatisme, langue et malentendu.

D. W. : Je ne partage pas complètement ton point de vue : il y a traumatisme quand on est dans le hors-sens. On n’est pas dans le registre du malentendu quand on est dans le registre du hors-sens, on est dans le réel. Dans l’exemple du cas Emma, de Freud, le temps 2 du trauma avec les vendeurs qui rigolent n’est pas le plus intéressant. Ce qui a de l’intérêt c’est de revenir au temps 1 – ce que permet le travail analytique – quand cette petite fille est tripotée par l’épicier où là elle est confrontée à quelque chose qui est hors-sens pour elle. C’est ça qui a valeur de trauma, on n’est pas dans un registre de malentendu du tout.

É. L.-R. : Sur l’origine de sa naissance, le sujet est dans le malentendu total. Malentendu, qu’est-ce que ça veut dire, c’est mal entendu, c’est du hors-sens. Ce que tu dis n’invalide pas ce terme, mais introduit deux façons différentes d’attraper la clinique. Produire le malentendu dans une cure implique un trajet par le roman familial. La confrontation avec le hors-sens, elle, peut être directe. Nous touchons à la question de la perplexité.

L. D. : Freud dans « Au-delà du principe de plaisir » constate que les « traumatisés », ne pensent pas spécialement au traumatisme… mais ils en rêvent ! De là, il propose de considérer ces retours du trauma comme « des rêves qui obéissent […] à la compulsion de répétition » [9]. Alors, le traumatisme, une expérience de satisfaction ?

D. W. : Il n’est pas évident de soutenir que le retour du traumatisme sur l’Autre scène serait la marque d’une satisfaction du sujet. Considérer ce retour comme un mode bancal de traitement, comme tout symptôme nous l’enseigne, paraît plus opératoire. En effet, dans l’exemple que prend Freud dans l’« Au-delà du principe de plaisir », à propos de la névrose traumatique, où la scène traumatique fait retour dans les cauchemars, c’est plutôt de réveil que de rêve, dont il s’agit. C’est une tentative de liaison qui échoue.

É. L.-R. : S. Cottet soutient qu’ « il ne peut pas y avoir de trauma s’il n’y a pas d’expérience de satisfaction » [10]. Surprenant ! Veut-il parler d’une marque de jouissance, au sens où « ce qui y est inscrit l’est pour toujours » ? « La libido fixée est indélogeable. » [11] C’est patent dans les traumatismes sexuels. Il y a, un reste à l’opération analytique, ce qui toujours se répète : « l’écho dans la vie d’une première fois » [12].

L. D. : Le choix de ce thème est-il une manière d’ancrer ce programme de recherche au cœur même du malaise actuel dans la civilisation ? Que dire de la victimologie ?

D. W. : La victimologie est une aliénation moderne. La reconnaissance de la situation de « victime » a une utilité certaine, elle fait lien social [13]. Mais la psychanalyse vise à une désaliénation du sujet de cette position de victime, un déplacement qui lui permette d’en sortir. Notamment concernant les abus sur les enfants.

L. D. : Oui, pas sans prendre en compte la dimension de l’expérience de satisfaction, là est d’ailleurs le côté « scandaleux » de la psychanalyse.

É. L.-R. : Effectivement, mais c’est aussi le ressort opérant. Pour un enfant abusé par l’adulte, c’est une expérience de jouissance qui excède le sujet, il n’y a plus de bords, et le corps se détache. La part qui lui revient, c’est : que va-t-il en faire ? L’analyste est là convoqué de façon cruciale.

G. H. : L’enfant est pris dans une expérience opaque de jouissance. J’ai en tête le cas d’une petite fille qui en parle à sa mère mais la mère ne veut rien entendre… et ferme la porte. Je recevrai bien plus tard cette petite fille, devenue femme.

L. D. : Nous retrouvons là cette tension au cœur-même de cette notion de traumatisme, entre « il y a » et « il n’y a pas ».

É. L.-R. : « Il n’y a pas », sans complément, qui renvoie au trou structural. Lacan le scellera du « il n’y a pas de rapport sexuel », trop souvent repris comme une évidence. Or, la castration n’est jamais évidente.

D. W. : Dans le traumatisme, le réel est dénudé. Cottet parle de la mort d’un enfant comme d’une rencontre avec le hors sens complet [14].

É. L.-R. : Face à « la perte imagée au point le plus cruel de l’objet » [15], pas de mots.

D. W. : Il y a aussi l’enfant qui pousse les « pourquoi ? » jusqu’à en arriver au trou, à l’absence d’une réponse qui vaille.

É. L.-R. : En effet, s’il y a bien une part de jouissance dont le sujet ne se sépare pas, en même temps «on tourne autour d’un trou absolument impossible à combler » [16]

L. D. : Elisabeth, vous avez cueilli pour nous ce vers de René Char : « Ce qu’il a bien fallu nommer de la malédiction d’atteindre » [17]. Que dit-il selon vous du traumatisme ? La malédiction n’est pourtant pas une catégorie très freudienne…

É. L.-R. : Les poètes nous précèdent toujours à nommer l’insupportable à supporter. René Char est de ceux-là. Ils disent la frappe du traumatisme originaire quand le fantasme fondamental se déchire, et dévoile cet il n’y a pas qui se décline de multiples façons toujours singulières, et qui laisse le sujet démuni, radicalement seul face à son destin, et à son désir, s’il le veut. Malédiction, l’étymologie c’est « mal diction », c’est ce qui ne peut que se mal dire. Et Lacan, reprenant Freud, n’a pas hésité à employer ce terme en parlant de la « malédiction sur le sexe » [18].

G. H.: Oui, en 1974, Lacan avance ceci : « Là où il n’y a pas de rapport sexuel, ça fait troumatisme. » [19]

L. D. : Le non-rapport sexuel vaut pour chacun, ce serait donc « troumatisme pour tous, traumatisme pour quelques-uns ? »

É. L.-R. : Le traumatisme, c’est la rencontre avec le trou. Tout le monde a affaire à ça. Tout le monde n’a pas forcément l’outil pour le subjectiver ou le border.

L. D. : Le fait d’en savoir quelque chose ?

G.H. : C’est bien ce que dit Lacan : « Tous nous inventons un “truc” » [20].

É. L.-R. : Troumatisme est un néologisme de Lacan qui en a fait un concept psychanalytique. C’est le trou dans la langue qui fonde le trauma, d’où troumatisme. Tous les sujets n’ont pas le même rapport à la langue. Je verrais plutôt traumatismes au pluriel : ce qui peut vous tomber dessus dans l’existence : les accidents de la vie, pour tous ! Et troumatisme comme ce qui se dégage en fin d’analyse : la rencontre avec le trou de la langue, le trauma de la langue. C’est de l’ordre d’un savoir, en tant qu’il est « savoir défaillant ». [21]

G. H. : Lacan dit ainsi : « Nous savons tous, parce que tous, nous inventons un truc pour combler le trou dans le réel. […] On invente, on invente, ce qu’on peut bien sûr. Quand on n’est pas malin, on invente le masochisme. » [22]

L.D. : « troumatisme » : tout le monde invente un truc.

É. L.-R. : Oui, pas forcément de la même façon. Avec certains sujets, dans la conduite de la cure, nous évitons de provoquer la rencontre avec ce trou. Ce serait le déclenchement assuré.

D. W. : Concernant la castration féminine, il y a un trou dans la langue. C’est ça la « forclusion généralisée ». Rien ne peut le combler, même pas la relation entre les sexes, espoir ultime… qui bute sur le « il n’y a pas de rapport sexuel », et ce, pour tous.

É. L.-R. : Oui, il n’y a pas de signifiant pour dire La femme, mais la castration féminine n’est pas toujours subjectivable. Voilà ce qui nous permet de disjoindre névrose et psychose concernant le traumatisme. Oui, « On invente, on invente, ce qu’on peut bien sûr. » : pour tous, mais pas de la même façon. D’où l’invention de Lacan du nouage RSI, avec le nœud borroméen, et du sinthome, quatrième rond qui fait tenir le nœud, ou de « l’escabeau ». Cela nous conduits tout droit, dans les Travaux Dirigés, au Séminaire XXIII.

L. D. : Notre collègue Romain Lardjane a isolé quatre termes dans son travail autour du traumatisme : réel, effraction, langage et sexuel. Pour ponctuer cet entretien, je vous propose d’inventer votre recette : comment, selon-vous, nouer ces 4 signifiants en une phrase ?

D. W. : L’effraction du pare-excitations se traduit en clinique par l’effroi – et d’ailleurs, à propos de la névrose traumatique, Freud dans l’Au-delà du principe de plaisir, parle de « névrose d’effroi » [23] – ce qui implique la présence du réel. Concernant le sexuel, l’« effroi de la castration » [24] surgit, dit Freud, dans toutes les situations où l’absence de pénis est la cause de l’horreur. À propos d’Athéna, il souligne la carence langagière dont nous avons parlé : « N’exhibe-t-elle pas l’organe génital de la mère, qui provoque l’effroi ? » [25]

É. L.-R. : À venir au monde, sans l’avoir demandé, le petit d’homme ignore la rencontre inévitable avec le réel qui l’attend : l’effraction du leurre d’harmonie originaire avec sa mère, l’inadéquation du langage à dire toute sa vérité, et de plus, qu’entre les sexes, c’est jamais ça.

G. H. : J’ai retenu une phrase de Freud qui m’intéresse beaucoup : « Je ne crois pas que l’angoisse puisse engendrer une névrose traumatique. L’angoisse est quelque chose qui protège contre l’effroi » [26].

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[1] La prochaine séance des TD aura lieu le 28 novembre 2018 dans le VIème arrondissement de Paris. Les personnes intéressées pour y participer peuvent prendre contact avec Dominique Wintrebert : wintrebertd@orange.fr

[2] Leclerc-Razavet E., Haberberg G., Wintrebert D., (s./dir), L’enfant et la féminité de sa mère, 2015, Paris, L’Harmattan ; Wintrebert D., Haberberg G., Leclerc-Razavet E., (s./dir), Rencontres avec la castration maternelle, 2017, Paris, L’Harmattan.

[3] Wintrebert D., Haberberg G., Leclerc-Razavet E., (s./dir), Rencontres avec la castration maternelle, op. cit.

[4] Lacan J., « la science et la vérité », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 877.

[5] Cottet S., « Freud et l’actualité du trauma », La Cause du désir, Paris, Navarin, n°86, 2014, p. 32.

[6] Ibid., p. 28.

[7] Lacan J., « Lacan pour Vincennes », Ornicar ?, Paris, Navarin, n°17-18, 1979, p. 278.

[8] Lacan, « Le malentendu », Ornicar ?, Paris, Navarin, n°22-23, 1981, p.1.

[9] Freud S., « Au-delà du principe de plaisir », (1920), Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981, p. 75.

[10] Cottet S., « Freud et l’actualité du trauma », op. cit., p. 30.

[11] Ibid., p. 33.

[12] Ibid.

[13] Cf. Chiriaco S., Le désir foudroyé, Paris, Navarin, 2012.

[14] Cf. Cottet S., « Freud et l’actualité du trauma », op. cit, p. 29.

[15] Lacan J., Le Séminaire, Livre xi, les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 58.

[16] Cottet S., « Freud et l’actualité du trauma », op. cit, p. 33.

[17] Char R., « Lettre à Benjamin Péret » (1935), Dans l’atelier du poète, Paris, Quarto-Gallimard, 2007.

[18] Lacan J., « Télévision », (1974), Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 531.

[19] Lacan J., Le Séminaire, Livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 19 février 1974, inédit.

[20] Ibid.

[21] Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 274.

« […] le point-origine […] quand il s’agit de comprendre l’inconscient, est le point nodal d’un savoir défaillant »

[22] Lacan J., Le Séminaire, Livre xxi, « Les non-dupes errent », op. cit.

[23] Freud S., « Au-delà du principe de plaisir », op. cit., p. 50.

[24] Freud S., « La tête de Méduse » (1922), Résultats, Idées, Problèmes, Tome II  1921-1938, PUF, 1985, p. 49.

[25] Ibid., p. 50.

[26] Freud S., « Au-delà du principe de plaisir », op. cit., p. 50.