«La surmoitié, toi, moi, etc.» & «Que reste-t-il de nos paroles d’amour ?»

« Le pacte initial, le tu es ma femme ou tu es mon époux auquel je fais souvent allusion quand je vous parle du registre symbolique, n’a vraiment rien dans son abstraction cornélienne pour saturer nos fondamentales exigences. » [1]

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La surmoitié, toi, moi, etc.[2]

Guy Briole

C’est en reprenant une observation de Sartre sur ceci que, dans l’amour que nous attendons de celui dont on veut être aimé, l’engagement n’est pas totalement libre, que Lacan avance cette formule qu’il appelle le pacte initial : « […] tu es ma femme ou tu es mon époux […] » [3]. Un pacte qu’il situe dans le registre symbolique mais pour lequel, néanmoins, il souligne aussi qu’il s’égare dans une sorte « d’engluement corporel de la liberté » [4]. En fait il existe une exigence qui excède le libre engagement. C’est un des nombreux malentendus de ce qui peut faire nouage entre un homme et une femme. Mal-entendu, le découpage du mot par le trait d’union peut s’écouter comme étant encore une de ces ritournelles lacaniennes. Donc, posons-nous la question : un homme et une femme peuvent-ils s’entendre ? Lacan répond : « Je ne dis pas non. Ils peuvent comme tels s’entendre crier » [5]. Il ajoute qu’aussi bien ils arrivent à s’entendre autrement. Par exemple sur une « affaire » ; entre-autres, « l’entente au lit » ; ce qui ne veut pas dire que ce soit la pleine réussite car, de ce point de vue-là, le ratage est aussi une modalité d’accomplissement.

La faire mère

« Tu seras la mère de mes enfants » pourrait être l’énoncé de substitution qui viendrait, après les surprises de la rencontre, apaiser l’angoisse des délices du doute. Un homme a toujours quelque chose à perdre dans le face à face avec une femme décidée à le rester. Il est empêtré dans l’insupportable à penser la perte et, l’enfant, peut aussi faire bouchon pour lui. Un bouchon balloté sur les flots agités de l’impossible réconciliation homme/femme et qui peut provoquer une chute brutale d’avoir cru pouvoir faire exister le rapport sexuel. Alors il a pu, au vif de ces « affaires » de couple, et pour garder l’amour de sa femme, s’être précipité à la faire mère. Ainsi, inconsciemment, il échappait à la castration de ne pas avoir à la mettre en jeu, en se montrant désirant. L’option prise était sur l’autre versant : faire le père auprès de la mère, s’affairer avec elle autour de l’enfant. On pourrait dire que c’est un père d’aujourd’hui ; sauf que cela existe de toujours.

Lacan n’hésitait pas à situer la fonction du père réel sur le versant castrateur par sa présence effective, « besognant […] la mère. » [6] Autrement dit, celui qui se tourne vers la femme que la mère est.

Mais voilà que se profilent d’autres embrouilles. La jalousie en est une. Comment cette femme qu’il « a faite mère » en viendrait aujourd’hui à moins s’occuper des enfants et à dire son insatisfaction de femme. S’il « adore » la femme en elle, il a raté à l’emmurer dans la figure d’une « mère admirable ». C’est alors que se déploie le dialogue de sourds du couple : là où il la veut « admirable », versant mère, elle cherche à être « admirée », pour le moins, « regardée » comme femme par un homme. Quand il tente de se convaincre qu’il la désire, un détail manque : ce désir surgit chez lui quand il prend conscience que c’est elle qui ne le désire plus ! La femme a fait exploser la mère ; elle pourrait donc désirer ailleurs. Le voilà désemparé face au défi de cette rebelle ; doublement belle !

Tentés par l’amour

L’amour est la réponse la plus sure à faire bouchon à la castration, au rapport sexuel qu’il n’y a pas. L’homme n’a alors d’autre choix que de croire à l’amour et, pour cela, il croit une femme car elle y croit, elle aussi : elle aime l’amour. Alors, pourquoi la croire ? Mais, dit Lacan, « parce que l’on n’a jamais de preuve qu’elle ne soit pas absolument authentique. » [7] Et, plus généralement, les femmes sont tellement intéressées à parler d’amour que cela intrigue les hommes, eux, de leur côté, très occupés à essayer de lever les doutes qui les taraudent et de s’adonner à la répétition.

Oser la modernité 

Au XXIe siècle comment un homme doit-il se situer par rapport à une femme ? En privilégiant la recherche d’une complicité, à partir du féminin ? Au contraire doit-il, peut-il, soutenir une position plus assurée du côté « viril » ? C’est qu’aujourd’hui, l’une comme l’autre de ces deux postures, peuvent être contestées, par les femmes elles-mêmes.

La rencontre du pas-tout et de la norme mâle est toujours manquée ou, pour le moins, elles n’ont pas la même temporalité. J.-A. Miller oppose l’atemporalité de l’amour à la temporalité de la jouissance. Côté homme, dit-il, la jouissance phallique a un cycle, c’est une jouissance « scandée » : quand c’est joui, c’est joui ; ça tombe ; c’est fait ! [8] » Du côté féminin, quand c’est joui, ça ne peut pas finir ainsi, l’amour prend le relai. Alors toutes les temporalités se rencontrent : ensembles, l’une après l’autre, l’une avant l’autre.

Par ailleurs, il semble que l’on s’oriente toujours davantage vers des modes de jouir qui impliquent moins la mise en jeu des corps ; chacun pouvant se suffire avec les appareillages de la modernité. On demande de l’amour. Pour la jouissance, il serait possible de faire autrement. Le pulsionnel pousse sous le voile de l’amour, mais ne perce pas, il s’est rendu au sacrifice sur l’autel du pas-tout.

De la surmoitié au pas-tout

La tentation serait, tout de même, de se retrouver dans l’espace de l’étreinte dont la compacité recouvrirait tout sauf que, si la femme y est, c’est comme pas toute. « Rien de plus compact qu’une faille » [9], c’est le ratage assuré. Le surmoi pousse à l’impératif jouis en même temps que, dans cette course, se vérifie l’impossibilité de rejoindre sa surmoitié [10].

La psychanalyse ne promet pas un nouvel amour, elle confirme l’impossible du rapport entre les sexes. Néanmoins, le nouveau pourrait être au bout de l’analyse, dans un rapport différent à son inconscient. Lacan évoque un « amour civilisé » [11]. Configuration dans laquelle un homme un peu moins « encombré du phallus » [12] pourrait faire d’une femme, non pas son symptôme, mais sa partenaire. Dans ce lien nouveau il pourrait, lui aussi, y être comme pas-tout. Par exemple en offrant à une femme, non pas ce que l’on n’a pas, mais un intérêt singulier pour elle, qui ne l’aliène pas ; qui ne l’oblige pas se situer dans le rapport à une demande, ni dans une exigence de réciprocité, en miroir.

Pierre Naveau, dans son très beau livre, Ce qui de la rencontre s’écrit, souligne qu’il est essentiel, afin que le lien reste vif, que ce qui fut contingent dans la rencontre « se renouvelle constamment à travers l’impossible conversation entre les deux « amants ». « Qu’elle soit impossible n’empêche pas qu’elle existe. » [13]

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Que reste-t-il de nos paroles d’amour ?

Rose-Paule Vinciguerra

 

Symbolique

Ces paroles « tu es ma femme », « tu es mon époux » dont Lacan fait état au fondement de la relation de couple dans le mariage – mais pas seulement – sont des paroles qui reconnaissent le partenaire comme tel. Comme le théorise le philosophe John Austin dans son ouvrage « Quand dire, c’est faire » [14], une telle formulation est un performatif, c’est-à-dire que ce n’est pas un constat, cela ne se pose pas sur un plan de vérité objective. Mais cela révèle une valeur de vérité subjective concernant le sujet qui émet cette proposition et à ce titre, c’est une énonciation qui engage le sujet qui parle.

Lacan dans le « Discours de Rome », dès 1953, avait dit de cette parole de pacte qu’elle était un « hommage lige » [15] fondant le sujet qui parle dans son authenticité. En quoi ?

Cela le fonde parce que, précise Lacan, l’émetteur, pour communiquer son message, doit le recevoir du récepteur ; encore n’y parvient-il qu’à l’émettre « sous une forme inversée » [16]. C’est en effet à partir du « tu » que le « je » s’identifie.  En disant « tu es ma femme » ou « tu es mon époux », c’est en fait son propre message que l’émetteur reçoit de son partenaire. Ce message se veut être un « je suis ton homme », voire comme le dit Jacques-Alain Miller « je suis un homme » ou bien « je suis ta femme », voire « je suis une femme » [17]. Ainsi le « je » fait-il allusion à lui-même à partir de l’Autre. Mais cette parole peut opérer pour lui un changement tel qu’il ne sera plus le même avant et après elle.

Pourtant, avait noté Lacan dans le Rapport de Rome, ce qui « se voit de façon exemplaire », c’est « que la parole n’est en aucun des sujets, mais en le serment qui les fonde […] » [18]. La reconnaissance signifiante vient ici du grand Autre. Bien plus, cette « relation de reconnaissance […] s’engage devant la transcendance et devant les hommes dans la foi de la parole donnée ». Le serment convoque l’Autre de la bonne foi « au-delà du langage » [19] et va jusqu’à convoquer Dieu. On peut ici penser à ces mariages clandestins, fondés sur un serment réciproque que le droit canonique avait admis au XIIe siècle avant que l’Église ne révoque, par décret disciplinaire en 1563, ce droit à des mariages fondés sur la seule parole consentante [20].

Ainsi, ce couple de la reconnaissance par une parole pleine est-il un couple du signifiant [21]. À cette époque, Lacan faisait du signifiant le fondement idéal du couple [22]. Mais pour autant, cela n’ouvre sur aucune certitude car l’Autre ne peut pas me dire ce que je suis [23]. Il ne peut pas me le dire car le sujet n’a pas qu’un statut identificatoire, il comporte un être qui ne peut pas se saisir au niveau de l’Autre.

Imaginaire

Mais pourquoi Lacan dit-il dans cette citation que ce pacte « ne sature pas nos fondamentales exigences » ?

Lacan évoque à l’occasion de ce pacte ce qu’il appelle l’ « abstraction cornélienne ». Ces paroles en effet dans leur condensation et leur poinçon d’éternité, prennent une allure cornélienne. Il manque en effet à ce pacte quelque chose de plus « concret » [24], nous dit Lacan.

De façon concrète en effet, il peut s’avérer que la « foi jurée » par le partenaire vaille, comme il le précise, « au moins le temps qu’il faut à celui-ci pour en répudier la promesse » et même que le pacte puisse être émis « légèrement » [25].

Mais encore plus « concrètement », il faut dire que la libido n’est pas évoquée dans ce pacte. Pourtant, cette libido circule entre les partenaires, mais c’est entre les partenaires du couple imaginaire que Lacan traduit à cette époque par a-a’. Ce couple qui parle dans le discours commun, est pris dans ce que J.-A. Miller a nommé « un miroir de parole » [26]. Dans ce « miroir de parole », il y a seulement Verliebtheit, fascination imaginaire, déploiement de jouissance.

L’amour en tant que narcissique vient donc limiter le symbolique. Et il est plutôt « amour-catastrophe », « une forme de suicide », dira même Lacan car le narcissisme engage la toute-puissance et a partie liée avec la mort.

Il faut donc dire que ce pacte s’étage dans toute une gamme de nuances, tout un éventail de formes qui jouent entre l’imaginaire et le symbolique. C’est ce que Lacan nomme dans le séminaire Le transfert « les oscillations de l’amour »[27] .

Réel

 Ainsi, le pacte symbolique qui était, comme Lacan le dit dans les premiers séminaires,  l’amour dans sa forme achevée,  ne suffit pas à  fonder le couple ; il va même devenir plus tard sous sa plume « un air de sansonnet » [28]. Si le couple reste noué, c’est, dit-il « malgré ça ». En 1980, il équivoquera sur « Fiction [et non fonction] et chant [et non champ] de la parole et du langage » [29].

Car finalement quel est le réel en jeu dans cette affaire de couple ? Le réel, c’est qu’il y a un incommensurable entre homme et femme. Il n’y a pas dans l’inconscient de signifiants différenciés qui permettraient d’inscrire deux sexes. Le réel du couple, c’est le non-rapport [30] et cela ruine la notion de pacte symbolique. Il n’y a pas de lien entre la jouissance de l’un et celle de l’autre. Assurément, il n’y a pas d’« acte symbolique du coït » et de la relation sexuelle, on ne peut tirer un ergo sum homme ou un ergo sum femme », notait J.-A. Miller [31]. Mais il n’y a pas non plus de pacte symbolique du coït.

Interdit de l’inceste

Mais qu’est-ce qui peut alors nouer un couple si l’Autre n’existe pas, si réel et symbolique font que les choses « se nouent autrement » [32]? C’est que le symbolique fait trou dans le réel. Mais quel est ce trou ? C’est celui de l’interdit de l’inceste [33], avance Lacan dans « RSI ».  La seule chose qui puisse alors faire nœud dans le couple, c’est le symbolique de cet interdit en tant que tel.

La perspective est inversée. Ce qui noue n’est pas le plein de la parole mais le trou de l’interdit.

Alors l’amour peut-il encore se dire ?

L’amour est ce qui tente de suppléer à ce qui d’aucune façon ne peut se dire, c’est-à-dire au rapport sexuel en tant qu’inexistant. À cet égard, « tu es ma femme », « tu es mon époux », eh bien,  ça ne vient que « faire bouchon à l’absence de rapport sexuel » [34].

Que reste-t-il donc de l’amour ? Il reste « deux mi-dires » [35], énonce Lacan. Mais ces « deux mi-dires […] ne se recouvrent pas […]. C’est la division irrémédiable […] sans aucune médiation ». Ce qu’on peut tout juste avancer, c’est que ces deux savoirs irrémédiablement distincts peuvent être connexes ! « Quand ça se produit, ça fait quelque chose de tout à fait privilégié » [36]. Mais si les deux savoirs ne peuvent être que connexes, quel est alors le privilège de l’amour ? Eh bien, c’est d’« apprendre indéfiniment la langue de l’autre en tâtonnant » [37], c’est de continuer à déchiffrer la contingence de la rencontre en sachant que rien ne pourra jamais, jamais entièrement dissiper le malentendu.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre I, Les écrits techniques de Freud, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil,1975, p. 242.

[2] Duetto lors des 48e Journées de l’ECF, le 16 novembre 2018.

[3] Ibid.

[4] Ibid.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 145.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’éthique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1986, p. 355

[7] Lacan J., Le Séminaire, livre XXII, « R.S.I. », Leçon du 21 janvier 1975. Inédit.

[8] Miller J.-A., « Introduction à l’érotique du temps », Mental, avril 2009, n°22, p. 18-19.

[9] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, texte établi par J.-A. Miller, Seuil, 1975, p. 14.

[10] Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 468.

[11] Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non dupes errent », Leçon du 12 mars 1974. Inédit.

[12] Lacan J., Le Séminaire, livre XXII, « R.S.I. », op. cit., Leçon du 21 janvier 1975.

[13] Naveau P., Ce qui de la rencontre s’écrit. Paris, Éditions Michèle, 2014, p. 200.

[14]John Austin,  How to do things with words, Clarendon Press, Oxford, 1962.

[15] Lacan J., « Discours de Rome », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 155.

[16] Lacan J., Fonction et champ de la parole et du langage, Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 298.

[17] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne, Des réponses du réel », Enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, 1983-1984, cours du 11 Janvier 1984, inédit.

[18] Lacan J., « Discours de Rome », op.cit., p.155.

[19] Lacan J., Le Séminaire, Livre III, Les psychoses, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1981, p 63.

[20] Smadja É., Le couple et son histoire, Paris, PUF, 2011, p.15.

[21] Miller J.-A., « L’Orientation lacanienne, L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique », Enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, 1996-197, cours du 4 Juin 1997, inédit

[22] Ibid.

[23]  Miller J-A, « L’orientation lacanienne. 1,2,3,4 », Enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, 1984-1985, cours du 20 Mars 1985, inédit.

[24] Lacan J., Le Séminaire, Livre I, Les écrits techniques de Freud, op. cit., p. 242.

[25] Lacan J., « Rapport de Rome », op. cit., p. 155.

[26] Miller J-A, « L’orientation lacanienne, 1, 2, 3, 4 », op. cit.

[27] Lacan J., Le Séminaire, Livre VIII, Le transfert, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 2001, p. 459.

[28] Lacan J., Le Séminaire, Livre XXII, « R.S.I. », op.cit., leçon du15 avril 75, inédit.

[29] Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 46.

[30] Lacan J., Le Séminaire, Livre XXII, « R.S.I. », op. cit.

[31]  Miller J-A, « L’orientation lacanienne. De la nature des semblants », Enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, 1991-1992, cours du17 Juin 1992, inédit.

[32] Lacan J.,Le Séminaire, Livre XXII, « R.S.I. », op. cit. leçon du 14 Janvier 1975.

[33] Ibid., leçon du 15 avril 1975.

[34] Miller J-A, « L’orientation lacanienne. De la nature des semblants », op. cit., cours du 17 Juin 1992.

[35] Lacan J., Le Séminaire, Livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 15 Janvier 1974, inédit.

[36] Ibid.

[37] Miller J.-A., « L’amour en questions », Psychologies Magazine, Octobre 2008, n° 278.




La lettre d’adieu Declaraçao d’un européen convaincu, Stefan Zweig

Cet écrit essaie de faire entendre que son amour pour sa langue maternelle – l’allemand qu’il considérait comme sa seule patrie – ne laissa pas à Stefan Zweig d’autre choix que de s’effacer radicalement de ce monde quand il le crut définitivement perdu car, lorsqu’il ne put plus parler ni écrire dans sa langue maternelle, il connut un « effondrement moral ». Son ultime terre d’exil, le Brésil, lui-même entré récemment en guerre, en 1942 contre les nazis, n’offrait plus l’espace vital et le salut recherchés à l’amoureux de la langue allemande qu’il restait malgré son perpétuel exil. « On peut, dans une certaine mesure, comprendre ceux qui pensaient que ce cosmopolite pût ne pas considérer l’espace vital de sa propre langue comme la seule religion hors de laquelle il n’est point de salut. Or, sur ce point, ils se trompaient : il était attaché à sa langue originelle, à l’instar d’un grand violoniste, par exemple, qui se sent perdu sans son Guarneri ou son Stradivarius. » [1] écrivit Friderike, sa première femme, après son suicide. Cet amoureux de la culture européenne pensait que seule la culture pouvait sauver cette Europe en péril, ce dont témoignent un ensemble assez complet de ses interventions dans la presse francophone, publiées entre 1922 et 1942, notamment sa dernière conférence prononcée à Paris en 1940 [2].

L’ombre du versant barbare de la langue nazie très bien décrite par Victor Klemperer [3], venue lui dérober son âme au cœur d’un pays libre dans lequel il se pensait à l’abri, il retrouva en lui cette zone d’ombre, cette bile noire installées au cœur de son être depuis des années. Cette Terre d’avenir [4], le Brésil, ne lui permit plus le repos et la sérénité qu’il était venu y chercher, après son départ forcé de l’Angleterre, pour poursuivre son œuvre d’écrivain. En février 1942, il réalisa qu’il ne pouvait plus vivre dans « ce monde » qui n’était plus le sien. Déjà, après l’invasion de l’Autriche en 1938 par Hitler, sa situation de citoyen libre à Londres où il s’était exilé, avait radicalement changé. Son passeport ne valant plus rien, car il n’y avait plus d’Autrichiens, on le lui avait retiré et, d’un coup, il se retrouvait sans nationalité. Le 24 Juin 1938, Romain Rolland lui avait écrit : « J’espère que vous vous établirez définitivement en Angleterre. Avec tous leurs défauts nos vieux pays démocratiques sont notre terre nourricière. Nous ne pouvons nous en passer. Je ne vous vois pas installé au Brésil. Il est trop tard, dans votre vie pour y prendre ses racines profondes. Et sans racines on devient une ombre. Vous trouverez bien dans la grande île britannique, un noble asile. » [5]

Cette expression de Rolland eut un point d’impact sur le corps de Zweig en faisant écho sur la part d’ombre de son être mélancolique – comme en témoigne son autobiographie Le Monde d’hier. Sa vie s’étant depuis si longtemps dilatée dans l’étendue allait se replier sur le passé, et Zweig pensait qu’il n’allait « plus être que l’ombre de moi-même. » [6]

Son dernier écrit Declaraçao, dont seul le titre est en portugais, lucide lettre d’adieu, ultime écrit en langue allemande, se termine par : « Je salue tous mes amis ! Puissent-ils voir encore les lueurs de l’aube après la longue nuit ! Moi, je suis trop impatient. Je les précède. » [7]

Il sait que son Moi d’écrivain, trop impatient, le pousse à voir « encore les lueurs de l’aube ».

Sans doute peut-on s’interroger sur cette longue nuit, et se demander si voir les lueurs de l’aube suppose qu’il doit y entrer ou en sortir car, ses Romans et Nouvelles [8] plongés dans l’ombre témoignent qu’il avait vécu en son sein. Sa main mélancolique écrivant la langue de la nuit, était l’acte de la liberté de sa véritable source d’inspiration : sa bile noire. Sa plume ancrait la vie de ses héros et la sienne dans l’encre de sa bile noire, face à l’ombre envahissante d’un sombre destin dans lequel, non sans jouissance, il se languissait.

Si son désespoir fut insupportable, il nous reste à savoir de quel insupportable il voulut se séparer en se donnant la mort voire, en héros de son histoire, en se donnant à la mort. Se donner à la mort n’est-il pas l’élégante façon de rejoindre cette nuit noire, Nuit fantastique, qu’il décrivit si bien dans la majeure partie de son œuvre, et dont l’obscure magie l’attirait. Ne fut-elle pas sa seule compagne au point qu’il la fit femme dans son Conte crépusculaire, ou La femme et le paysage. Cette nuit noire fut sa vérité sœur de jouissance – celle de sa bile noire – qui, à la lueur de l’aube de ses écrits, apporte au lecteur une lumière vive et surprenante.

Les dernières phrases de ses mémoires, Le monde d’hier, actualisent de nos jours le mi-dire de cette mystérieuse vérité. La vérité qui, comme disait Lacan, parle en disant Je : « Le soleil brillait vif et plein. Comme je m’en retournais j’observai soudain mon ombre devant moi, comme j’avais vu l’ombre de l’autre guerre derrière la guerre actuelle. Elle ne m’a pas quitté à travers toutes ces années, cette ombre, elle voilait de deuil chacune de mes pensées, de jour et de nuit ; peut-être que sa sombre silhouette apparaît dans bien des pages de ce livre. Mais toute ombre, après tout est fille de la lumière et seul celui qui a éprouvé la clarté et les ténèbres, la guerre et la paix, la grandeur et la décadence a vraiment vécu. » [9]

Chez ses semblables, Zweig aimait surtout le mystère que chacun porte de façon extime [10] au cœur de son être. Cette ombre toujours devant lui, part indicible et insondable, l’intéressa au plus haut point ; son art d’écrivain réside dans l’effet du reflet de cette ombre produisant sur le lecteur une inquiétante étrangeté.

Aussi sa vie incluant cette ombre est-elle à lire comme son roman du réel dont sa declaraçao constitue la dernière page en une lettre d’adieu comme invitation à y lire, entre les lignes, ce qui s’écrit encore de lui.

En 1942, il écrit que l’envahissement de sa langue maternelle par la langue nazie, et ce même au brésil, Terre d’avenir, l’anéantit. En effet, ayant perdu les racines de sa langue allemande, plus déprimé que jamais, il devint « trop impatient » de sortir de la longue/langue de la nuit imposée par celle des nazis, qui n’est plus celle des poètes. Saluant ses amis, et afin de voir « les lueurs de l’aube », il termine son travail d’intellectuel issu et soutenu de sa belle langue maternelle, par sa Declaraçao annonçant son acte de suicide, au motif que sa langue tant aimée, ne pouvait plus représenter « la joie la plus pure ». Ainsi écrit-il, dans sa belle langue allemande que, trop impatient, il prend la décision, dans un acte radical de mettre fin « à une vie pour laquelle le travail intellectuel a toujours représenté la joie la plus pure et la liberté individuelle le bien le plus suprême sur cette terre. » Il écrit qu’il précède tous ses lecteurs actuels ou futurs pour rejoindre celle qui deviendra dès lors sa plus fidèle compagne « la longue nuit. » Sans doute pouvons-nous penser que Stefan Zweig a fait le choix forcé de cette longue nuit-là – la mort – qui, en le séparant de la longue nuit voulue par la langue nazie, était seule capable de lui apporter la joie qu’il avait rencontrée dans son travail intellectuel, soit « les lueurs de l’aube » de son choix d’écrivain. Nous pourrions, dans ce cas, émettre l’hypothèse d’un suicide comme acte de liberté, comme il l’écrit si bien dans le livre sur « mon ami Michel de Montaigne », lui dont « le destin nous rendit frères » et avec lequel il se posait la question : « comment être libre face à la rechute de l’humanisme dans la bestialité. » [11] Alors il fit son choix !!!

[1] Zweig Friderike et Stefan., L’amour inquiet, Correspondance 1912-1942, Paris, Bibliothèques 10-18, 1987, p. 443.

[2] Zweig Stefan., Paroles d’un Européen, Bibliothèques Ombres, Éditions Ombres, 2018.

[3] Klemperer Victor., LTI, La langue du III Reich, Paris, Pocket, 1996.

[4] Zweig S., Le Brésil, Terre d’avenir, Éditions de L’Aube, 1992.

[5] Romain Rolland-Stefan Zweig., Correspondance 1928-1942, Albin Michel, p. 553.

[6] Zweig S., Le monde d’hier, Souvenirs d’un Européen, Paris, Les belles Lettres, 2013, p. 451.

[7] Declaraçao, Lettre d’adieu, du 22 Février 1942, rédigée en allemand et laissée sur sa table de la salle de séjour de sa maison de Pétropolis au Brésil.

[8] Il s’agit des récits et nouvelles littéraires écrits par Zweig S., I Romans et nouvelles, La Pochothèque, Le livre de poche, 2001.

[9] Zweig S., Le monde d’hier, Souvenirs d’un Européen, op. cit., p. 451.

[10] Lacan J., Le Séminaire, Livre VII, L’éthique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, (1959-1960), Paris, Seuil, 1986, p. 167.

[11] Zweig S., « Michel de Montaigne », III Essais, La Pochothèque, Le livre de poche, 1996, p. 1145.




« La différence sexuelle »

À la fin de la 5e Journée d’étude de l’Institut psychanalytique de l’Enfant – UPJL qui s’est tenue le 16 mars au Palais des Congrès d’Issy-les-Moulineaux, Marie-Hélène Brousse et Daniel Roy ont annoncé et présenté le thème de la prochaine Journée 2021, qui orientera les travaux de l’Institut de l’Enfant et des réseaux du Champ freudien dans le champ de l’enfance. Vous lirez ci-dessous l’introduction de Daniel Roy, Secrétaire général de l’IE, accompagné d’un bref extrait de son intervention. Les deux textes sont à paraître prochainement dans la newsletter Le Zappeur et sur le site www.institut-enfant.fr

Comme tous les deux ans, le Comité d’initiative de l’Institut de l’Enfant a soumis à Jacques-Alain Miller des propositions de thème pour la prochaine Journée, en 2021. Cette année, il s’est agi d’une seule proposition, qui a fait l’unanimité dans notre groupe élargi aux collègues de la commission d’organisation et qui, une fois énoncée, est apparue à tous si indiscutable qu’elle a fait taire toute autre proposition.  Le voici : « La différence sexuelle ». J.-A. Miller nous a donné son approbation pour le choix de ce thème et en a confié la présentation à Marie-Hélène Brousse et à moi-même. Le texte d’orientation que nous attendions va donc nous manquer pour les deux années qui viennent. J’y vois pour ma part l’invite faite à chacun d’entre nous, et aux groupes et réseaux du Champ freudien, de produire un savoir qui fasse le poids face aux bouleversements rapides de la clinique contemporaine, spécialement sensibles dans le champ de l’enfance, qui témoignent de la dérive dans le continent de nos convictions (les semblants qui nous maintiennent) et de nos habitudes (les jouissances qui nous conviennent), dérive qui produit des lignes de faille et des zones de fracture. La différence sexuelle est l’une de ces zones privilégiées.

Entrant dans le monde qui le précède, chacun de nous, chaque enfant, est le premier à être confronté à cette faille et il en portera désormais la marque d’origine, inscrite dans la langue sous les noms différents de « garçon » et de « fille », « homme » et « femme ».

Dans cette zone sex and gender devenue incertaine se croisent et s’affrontent des courants contraires : que ce soit l’action des marchands qui développent des lignes de vêtements, des gadgets, des films, qui soulignent, voire caricaturent des positions sexuées qui se veulent « éternelles », ou que ce soient les revendications des courants féministes qui dénoncent les précédents comme promoteurs de « stéréotypies de genre » et qui souhaitent en libérer dès l’enfance les identités de genre.

Ce mouvement est tout spécialement souligné, dans les médias et dans la clinique, par le discours qui est écrit par les enfants dits « transgenres » qui ne se reconnaissent pas dans le sexe qui leur est assigné et affirment très tôt la conviction « d’être nés dans le mauvais corps » ou « dans un faux corps ». Nous aurons à nous enseigner du fait que ces enfants font entendre comme première demande un changement de prénom pour un autre prénom qu’ils ont eux-mêmes choisi. Nous nous interrogerons sur cette sollicitation adressée à la famille, au corps social puis juridique, de leur procurer une identité sexuelle qui soit stable et neuve, introduisant ainsi un régime dérogatoire à la loi commune qui réfère l’assignation du sexe, de même que le nom et la filiation, a l’effet d’un dire, d’une déclaration de la part de qui se porte responsable de l’arrivée d’un nouvel être parlant dans notre monde.

Ce fait cliniquement avéré qu’un sujet peut ne pas vouloir passer par cette voie commune nous invite à reconsidérer celle-ci et à interroger les identifications sexuelles qui, d’un côté, paraissent se déduire « naturellement » de la différence entre les sexes, et de l’autre, semblent venir la soutenir, la conforter, et l’inscrire dans le marbre du symbolique.

La psychanalyse et les psychanalystes sont régulièrement interpellés sur cette question soit comme gardiens du temple œdipien, soit comme propagateurs du libéralisme moral le plus débridé.

Notre voie, à l’Institut de l’Enfant et dans le Champ freudien, est de confronter notre pratique, notre clinique, aux pistes ouvertes par Freud et par Lacan. Sont-elles toujours d’actualité ? Apportent-t-elles des réponses qui valent face aux empêchements, aux embarras et aux émois rencontrés par les enfants, par leurs parents et leurs éducateurs ?

Je vous propose quatre perspectives prises sur « la différence sexuelle », prélevées dans les œuvres de Freud et de Lacan, et ceci grâce à la lecture de J.-A. Miller, en particulier son texte « Les six paradigmes de la jouissance »[1].

La perspective 1 est celle prise par Freud dans la préface à ses Trois essais sur la théorie sexuelle[2], en 1910. Il y exprime son vœu que « ce livre passe de mode rapidement à mesure que les nouveautés qu’il apporta jadis auront été universellement admises ». Mais dans les deux préfaces suivantes, en 1915 et 1920, il constate que ce vœu n’a pas été exaucé, et que la réception de sa théorie sexuelle s’est distribuée entre accusations de pansexualisme et résistance affirmée à cette partie de sa découverte. Le facteur sexuel, tel qu’il l’introduit dans le discours universel, est de fait une nouveauté qui ne peut pas être « universellement admise ». Nouveau et singulier, tel est le caractère même du sexuel quand qu’il se présente dans la cure analytique. La position que le sujet, dès l’enfance, prend par rapport à cet élément de nouveauté et cet élément de singularité, introduit pour le sujet le germe de sa différence absolue. Ceci est fondamental dans une cure, et c’est également fondamental dans la civilisation, car cela signifie qu’il existe une différence qui ne prend pas son origine dans une ségrégation, ce qui n’est pas le cas pour toutes les autres différences que le social produit.

Cela introduit une difficulté particulière : il n’y a de code pour déchiffrer cette nouveauté, qui arrive au sujet et dont il ne sait pas pourquoi ça lui arrive, ni ce que cela veut dire. Et pourtant il en a la charge. Et c’est vis-à-vis de cette faille que vont se construire les théories sexuelles infantiles et que vont s’édifier les diverses identifications de l’enfance.

Ainsi, avec Freud, le sexuel fait la différence et cette position radicale donne son style à l’action du psychanalyste : préserver cette singularité, border cette nouveauté quand elle fait trop violence.

La perspective 2 s’ouvre en 1923 avec le texte de Freud « L’organisation génitale infantile » [3] et se poursuit en 1925 avec « Quelques conséquences psychiques de la différence anatomique entre les sexes » [4] 

La perspective 3 est élaborée par Lacan dans les années 1956-57-58-59, avec les séminaires IV, La relation d’objet [5], V, Les formations de l’inconscient [6], et VI, Le désir et son interprétation [7], et dans son grand texte de 1958 « La signification du phallus » [8]

 La perspective 4 prend forme dans l’enseignement de Lacan des années 1970 – les séminaires XVIII [9] et XIX [10] – où il reformule les coordonnées de l’inscription de chaque être parlant dans ce qu’il nomme alors « le discours sexuel ». Toutes les perspectives précédentes sont présentes et pourtant rien n’est pareil. Qu’est-ce qui a changé ?…

Dans son intervention « L’enfant et le savoir » à la fin de la première Journée de l’Institut de l’Enfant, J.-A. Miller nous a donné le vecteur qui guide notre action : « Il appartient à l’Institut de l’Enfant de restituer la place du savoir de l’enfant, de ce que les enfants savent » [11]. Pour les deux ans à venir, nous allons donc nous enseigner de ce que les enfants, filles et garçons, savent de la différence sexuelle, de ce qu’ils veulent ou ne veulent pas en savoir, de ce qu’ils peuvent et ne peuvent pas savoir.

[1] Miller J.-A., « Les six paradigmes de la jouissance », La Cause freudienne, n° 43, Paris, Navarin/Seuil, octobre 1999, p. 7-29.

[2] Freud S., Trois essais sur la théorie sexuelle, Paris, Gallimard, 1987.

[3] Freud S., « L’organisation génitale infantile », La vie sexuelle, Paris, PUF, 2002, p. 113-116.

[4] Freud S., « Quelques conséquences psychiques de la différence anatomique entre les sexes », La vie sexuelle, op. cit., p. 123-132.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La relation d’objet (1956-1957), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1994.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les formations de l’inconscient (1957-1958), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1998.

[7] Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le désir et son interprétation (1958-1959), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Éditions de La Martinière et Le Champ Freudien Éditeur, 2013.

[8] Lacan J., « La signification du phallus », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 685-695.

[9] Lacan J., Le Séminaire, livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant (1971), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2007.

[10] Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, …ou pire (1971-1972), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011.

[11] Miller J.-A., « L’enfant et le savoir », Peurs d’enfants, Paris, Navarin éditeur, 2011, p. 1.