Toujours en devenir

« Être analyste, ce n’est jamais que travailler à le devenir. L’analyse finie, disais-je, est aussi infinie » [1] propose Jacques-Alain Miller [2]. Travailler s’entend comme « travail » analytique, indication que l’on devient analyste, non pas en analysant des patients, mais en s’analysant soi-même. Cette citation fait référence à Freud : « Analyse finie et infinie » [3]. J.-A. Miller dira un peu plus loin dans le texte, « et ce n’est pas ou ». Quelque chose finit et quelque chose continue. Je propose que ce « ET » est la réduction de ce toujours en devenir.

Dans « Analyse finie et infinie », Freud invite à être attentif au transfert négatif et la mise en acte des mécanismes de défense : c’est le signe que le sujet se défend de ce qui fait point de butée : le roc de la castration sur quoi, je le cite, « vient se briser tous nos efforts ». Penisneid pour la femme et refus de la féminité pour l’homme. Ainsi, pour Freud, une analyse finit sur ce point de butée, il propose de refaire une tranche tous les cinq ans, afin d’en savoir un peu plus sur ce qui se joue pour celui qui se dit analyste, de son rapport indépassable à la castration.

Pour Lacan, on peut dépasser le roc de la castration sur la scène du fantasme, ce qui fit dire à J.-A. Miller que tout fantasme est fantasme de virilité [4]. L’objet a vient boucher la castration permettant une récupération de jouissance. Passage d’un moins à un plus.

Si la castration opère par un moins, mettant en scène le manque et toute la dialectique du désir, le fantasme procède d’un plus par la récupération de jouissance incluse dans l’objet. La formule du fantasme ramasse la chose, $ : le sujet est barré du fait de la castration, conséquence de l’aphorisme lacanien « le mot est le meurtre de la chose » dont J.-A. Miller nous a donné la formule : A sur J, mais il y a un reste : l’objet a. Avec l’introduction de l’objet a, Lacan va au-delà de Freud comme l’indique le titre choisi par J.-A. Miller dans Le Séminaire XI : « l’inconscient freudien et le nôtre ». Le nôtre implique que le mot n’est jamais totalement le meurtre de la chose, mais qu’il est jouissance. On a donc une version nouvelle de l’analyste toujours en devenir : une freudienne : finie ET infinie, le et renvoyant au roc de la castration et une lacanienne : l’inconscient freudien ET le nôtre, le et soulignant l’au-delà de la castration, l’articulation du fantasme : la castration ET l’objet a. Cette subversion implique une nouvelle définition de la fin de l’analyse formalisée par Lacan trois ans plus tard dans sa proposition d’octobre 67 sur le psychanalyste de l’école. Où il s’agira d’un nouveau ET : Le fantasme et son au-delà.

Une analyse est donc un chemin de parole où s’opère une réduction qui mène vers un bien‑dire qui permet de déloger l’objet a, mais il y a un au-delà, quelque chose reste opaque au sens et ne peut se cerner que logiquement. « Comme Lacan l’indique le sujet est poème plutôt que poète, c’est un être parlé. Une psychanalyse accomplit sur le poème subjectif une sorte d’analyse textuelle qui a pour effet de soustraire l’élément pathétique afin de dégager l’élément logique » [5].

Au-delà du sens on peut atteindre ce point qui, s’il ne peut se dire, peut s’éprouver d’un effet de dire. Il en est ainsi de la formation de l’analyste. La coupure, l’équivoque, la jaculation, c’est viser la résonnance et délaisser la raison du sens. « Cela fait partie de la formation de l’analyste que de savoir repérer cette réduction propositionnelle, c’est-à-dire de savoir capter la constante » [6]. Ce qui résonne, c’est le corps, il résonne dans l’itération de ce qui fut la première frappe du signifiant sur son corps jouissant, première morsure. Cet impact implique une jouissance seconde, jouissance de la rencontre du signifiant, c’est celle-là qui itère, qui s’infiltre, qui s’immisce.

 

L’inconscient freudien, c’est l’inconscient interprète qui renferme la part de sens à retrouver. Le nôtre comporte une dimension hors-sens, du côté de la référence vide, de la lettre, de la trace. Il en est de même pour le symptôme versus le sinthome, une part du symptôme est freudien, il veut dire quelque chose, il insiste, il est expression cryptée de la pulsion et l’analyse permet de le décrypter. Mais quelque chose insiste au-delà du sens, il y a une persistance, une itération, la levée du refoulement n’est jamais complète. « Le sinthome, à la différence du symptôme, n’est jamais levé » [7]. Le sinthome relève de l’inconscient réel, il inclut le réel de ce dont il s’agit. Une analyse menée au bout vise à toucher cette zone où l’esp d’un laps n’a plus de sens, où l’inconscient n’est plus interprète, ni interprétable, il est la chose même, trace, marque.

« Lacan fait entrer le corps vivant dans la psychanalyse en même temps que la jouissance de la parole : le parlêtre jouit en parlant. La symbolisation n’annule pas seulement la jouissance, elle l’entretient aussi » [8]. Du coup on obtient un nouveau « et », le sujet barré, résultat d’une mortification de jouissance par le signifiant et le parlêtre, corps vivant jouissant. D’un côté le manque-à-être et de l’autre le sujet plus le corps.

« Il reste pour le parlêtre analysé à démontrer son savoir-faire avec le réel, son savoir en faire un objet d’art, son savoir dire, son savoir le bien-dire » et J.-A. Miller ajoute : « un dire, c’est un mode de la parole qui se distingue de faire événement » [9].

Démontrer. Nous pourrions le lire ainsi : dé-montrer ce qui se montre en creux, dans le creux de ce que la parole ne peut rendre, mais que le dire qui fait événement en tant qu’il inclut le corps permet de faire passer. Vocifération [10].

L’analyste de l’École interprète l’École, son témoignage fait interprétation autant par une démonstration logique qu’une vocifération. L’interprétation jaculation, vocifération, trouve sa racine dans ce mouvement du corps qui jaillit. L’acte de l’analyste, alors, est une opération du corps. Cela ouvre une modalité du contrôle qui n’est ni de diagnostic, ni de vérification de la position, mais de transmettre cette place toujours singulière du corps dans l’acte.

Finie et infinie, traversée du fantasme et son au-delà, l’inconscient freudien et le nôtre, le sujet et le parlêtre, le manque-à-être et le corps, montrent que l’enseignement de Lacan se déploie sans déchirure [11].

« Quand on vous nomme AE, Analyste de l’École, c’est qu’on estime que vous êtes désormais en mesure de poursuivre seul votre travail d’analysant. Et pas autre chose » [12] . Voilà donc un nouveau ET : analyste et analysant.

L’analyse, formation première de l’analyste prend là toute sa dimension de « toujours en devenir » dans ce « et ». Permanence de la formation, comme est titrée cette journée.

Ainsi, l’analyste analysant, est celui qui reste réveillé de ce corps vivant qui échappe à la définition du sens, faisant de ce sinthome le point d’appui du désir de l’analyste, soit : mener chacun qui vient le voir pour se mettre sur ce chemin de parole de l’analyse, à ce point qui témoigne du plus singulier de lui-même. Sur ce chemin, après la passe, le contrôle est une tentative de serrage, toujours au plus près de cet opérateur qu’est le désir de l’analyste.

« On ne saurait être analyste sans être analysant. Et on ne saurait être analysant sans transfert. Vous nommer Analyste de l’École, c’est vous proposer l’École comme support de transfert » [13], propose J.-A. Miller.

Je conclurai donc par un support nouveau du et comme analyste toujours en devenir : l’analyse et le contrôle et l’École.

[1] Miller J.-A., « Présentation du thème des Journées de l’ECF 2009 : comment on devient psychanalyste à l’orée du XXIème siècle », La lettre mensuelle, n° 279, juin 2009, p. 4.

[2] Texte issu de la journée « Question d’École : Permanence de la formation », organisée à Paris par l’ECF le 02 Février 2019.

[3] Freud S., « Analyse avec fin et sans fin », Résultats, idées, problèmes II, 1921-1938, PUF. [ L’auteur souligne ]

[4] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Un tout seul », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 9 février 2011, inédit.

[5] Miller J.-A., L’os d’une cure, Navarin, 2018, p. 27.

[6] Ibid., p. 29. [ L’auteur souligne ]

[7] Miller J.-A., « Présentation du thème des journées de l’ECF 2009 : comment on devient psychanalyste à l’orée du XXIème siècle », op. cit., p. 4.

[8] Miller J.-A., L’os d’une cure, op. cit., p. 69.

[9] Miller J.-A, « L’inconscient et le corps parlant », La Cause du désir, n° 88, Paris, Navarin, p. 112.

[10] Miller J.-A, « L’orientation lacanienne. Tout le monde est fou », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 11 juin 2008, inédit.

[11] Miller J.-A, « L’inconscient et le corps parlant », op. cit., p. 112.

[12] Miller J.-A., « Présentation du thème des journées de l’ECF 2009 : comment on devient psychanalyste à l’orée du XXIème siècle », op. cit., p. 3.

[13] Ibid.

 




De l’indicible

Tel est donc le titre qui m’est venu lorsque vous m’avez sollicitée pour participer à vos travaux sur le thème « Paroles et trauma ». La psychanalyse est justement ce dispositif où l’on vient tenter de dire l’indicible. C’est ce lieu où l’on va pouvoir approcher au plus près ce que l’on ne pouvait pas dire ; non pas parce qu’on ne savait pas le dire, ou qu’on n’osait pas le dire, mais essentiellement parce que ce à quoi l’on a toujours affaire dans l’analyse c’est à du réel hors sens, hors discours. Ce réel indicible dont on voudrait être débarrassé parce qu’il fait souffrir, ce réel du symptôme, il s’agit d’abord de le cerner par la parole. Indicible, hors sens, inassimilable, n’est-ce pas justement ce qui caractérise le traumatisme ?

Petit rappel freudien

Comme vous le savez certainement, l’intérêt de Freud pour le traumatisme a accompagné son invention de la psychanalyse et n’a jamais fléchi. On en trouve déjà trace dans ses tout premiers écrits sur l’hystérie et, bien sûr, dans l’Esquisse d’une psychologie scientifique où il a fait valoir le phénomène d’après-coup, nachträglich, constitutif du traumatisme. Ce repérage, intrinsèque au processus de répétition, est un moment essentiel de la découverte de l’inconscient. L’Au-delà du principe de plaisir, qui aboutit à la pulsion de mort et à un remaniement de la théorie freudienne, en est un autre. Lacan a d’ailleurs qualifié ce texte de point de rebroussement de la découverte freudienne. Freud, en y reprenant la question du traumatisme, fait alors une même constatation en ce qui concerne les névroses de guerre et les névroses en temps de paix : dans les deux cas la surprise au moment du choc traumatique a empêché la survenue de l’angoisse, « dernière ligne de défense du pare-excitation ». À la place de l’angoisse, c’est l’effroi qui ne signale ni ne prépare à rien. Ensuite, la fixation au traumatisme s’installe durablement : ainsi, malgré le temps qui passe et tous les efforts que fait le sujet pour l’oublier, le traumatisme ne cesse de diffuser son venin, en particulier dans les cauchemars. S’ils reviennent inlassablement, c’est bien que ces rêves traumatiques ne répondent pas à un désir, contrairement à ce que Freud proclamait dans sa Traumdeutung pour tous les rêves. Ils visent autre chose, à savoir « la maîtrise rétroactive de l’excitation sous développement d’angoisse », cette angoisse dont l’omission a été la cause de la névrose traumatique. Freud prend soin, avec cette correction, de préciser que tous les rêves désagréables ne sont pas à interpréter ainsi. Les rêves de punition notamment révèlent un sentiment de culpabilité réactionnel à une pulsion rejetée. En somme, le rêve comme accomplissement d’un désir est la règle et les rêves traumatiques sont l’exception à cette règle.

Ici le principe de plaisir est mis en échec, l’excès d’excitation liée au traumatisme ne se laissant jamais complètement résorber. Ce qui frappe également Freud, c’est que la répétition n’a pas d’effet sur le trauma, elle ne le traite pas. Sans cesse renouvelée, la répétition signale un réel insoluble.

On peut dire que la fixation au traumatisme est une conséquence de l’effroi et, on le devine, de l’indicible qui fait mon titre aujourd’hui. Car au départ, le traumatisme ça n’existe pas, comme j’ai pu l’écrire dans Le désir foudroyé [1]. La simple observation montre que d’abord, il n’y a pas de mot pour le dire. Le traumatisme n’existera qu’à le nommer ; ne serait-ce qu’en appelant « traumatisme » le choc qui s’est produit, une distance s’instaure avec un réel inaccessible. Ainsi, pour paraphraser Lacan, « Un trauma est toujours suspect. » [2] C’est d’ailleurs ce qu’avait repéré Freud avec le souvenir-écran. On brode en se souvenant, on fabrique du nouveau en parlant, bref, on élabore. En examinant la clinique du traumatisme, on s’aperçoit bien que le sujet n’a pas d’autres moyens d’aborder la Chose qu’en y associant du sens et donc en l’interprétant. Il ne peut y avoir d’accès au réel brut qui a fait effraction. Autant dire que le traumatisme, c’est un trou ; Le néologisme de Lacan, troumatisme, est vraiment bienvenu.

Tout cela nous permet de saisir que le choc ne suffit pas pour produire un traumatisme, l’implication subjective y est nécessaire et c’est pourquoi il n’y a jamais que du singulier dans l’affaire. C’est bien ce que la psychanalyse nous enseigne et que Freud nous indique lorsqu’il s’interroge sur la répétition à l’œuvre dans le trauma. La répétition est créationniste, elle emprunte les signifiants-maîtres de chacun, elle tourne autour du trou. La psychanalyse nous apprend aussi que nous avons tous affaire au trou du traumatisme, tous, mais un par un, chacun dans sa solitude propre, irrémédiable, car ce trou, c’est aussi celui du non-rapport. Chacun est en effet irrémédiablement seul face à la jouissance qui le déborde, au trop de jouissance qui a surgi dans la rencontre traumatique.

Ce trop de jouissance innommable, c’est ce qui conduit l’analysant chez l’analyste. On entre la plupart du temps dans le dispositif pour parler de ces mauvaises rencontres, accidents, événements de parole qui ont laissé leur empreinte indélébile, entraînant cette implacable répétition qui entrave le désir.

Blocage, panne, fixation, répétition insensée, chacun aura sa façon de désigner la souffrance en jeu, ses symptômes. Ces plaintes en forme de demandes à l’analyste, si minimes soient-elles, sont déjà des interprétations, des artifices qui servent à accrocher le traumatisme à la chaîne signifiante, qui tentent de l’enserrer dans ce qui sera bientôt une hystoire. L’association libre ne manque pas de faire surgir du sens là où il n’y en a pas, et ce sens soulage, panse la plaie sans néanmoins jamais parvenir à recouvrir le trou.

L’expérience analytique montrera que du trauma l’on fait fantasme. À cet égard, on peut dire que le fantasme est une réponse à cette chose hors sens qu’est le traumatisme, il sert d’écran au réel du trauma. Symbolique et Imaginaire s’associent pour prendre en compte, mais seulement partiellement, ce réel inassimilable, impossible à nommer et à représenter. Car le langage est inapte à dire véritablement le réel, il ne peut que l’approcher. Il y a une béance structurelle dans le savoir à laquelle chacun est confronté mais, encore une fois, d’une façon singulière. Chacun est marqué par les signifiants qui le désignent puis par ceux qui vont le frapper, chacun est divisé par le langage et séparé à jamais de l’objet primordial. Il s’agit là de ce traumatisme constitutif auquel le fantasme tente de parer et que les accidents de la vie, mauvaises rencontres, catastrophes, viennent découvrir brutalement. La brèche ainsi ouverte dans le bouclier du fantasme le rend alors inefficace à protéger le sujet d’une jouissance atroce. Vous voyez qu’en même temps qu’un écran, le fantasme est aussi bien cette fenêtre sur le réel telle que Lacan en a parlé dans sa proposition sur la passe.

Quant aux symptômes, ils apparaissent eux-mêmes comme des séquelles du trauma, conséquences de la rencontre avec le réel traumatique. Ainsi, quand une personne nous parle d’un événement traumatique, elle nous parle toujours de ce qu’elle en a fait. Il n’y a pas d’événement traumatique pur. J’insiste, le réel ne peut être dit autrement qu’en l’habillant de symbolique, les mots, et d’imaginaire, par exemple la description d’une scène avec ses images indélébiles qui reviennent inlassablement.

Au fond, l’analysant ne cessera de tourner autour du traumatisme, c’est-à-dire d’un trou dont il ne pourra prendre la mesure qu’à la fin du parcours, après qu’il aura serré au plus près le réel insoluble et qu’il aura rencontré l’os du sinthome. Ce qu’il s’agit d’atteindre à la fin de l’analyse, c’est « la pure percussion du corps par le signifiant » [3] ou, en d’autres termes, le choc traumatique du signifiant sur le corps.

Avant d’aborder l’indicible du trauma par la clinique, je voudrais souligner quelques points du commentaire que fait Lacan de l’Au-delà du principe de plaisir dans le Séminaire XI et qui nous intéressent particulièrement aujourd’hui. « Pourquoi, d’abord, la répétition est-elle apparue au niveau de ce qu’on appelle la névrose traumatique » [4] demande-t-il ?

Pour répondre à cette question, Lacan s’empare des termes aristotéliciens d’automaton et de tuché. En faisant de l’automaton l’équivalent du réseau des signifiants, il signale « l’insistance des signes à quoi nous nous voyons commandés par le principe de plaisir » [5]. Ceci est dans la droite ligne de ce qu’il développait dans son séminaire sur « La lettre volée ». La tuché, à l’inverse, c’est la « rencontre du réel » [6]. Cette prise en compte de la tuché, c’est-à-dire du réel au-delà de l’automaton, est une nouveauté en ce qui concerne la conception de la répétition par Lacan. Ici, la répétition n’est plus entièrement dépendante de la chaine signifiante. À partir du rapport qu’établit Aristote entre automaton et tuché, Lacan peut faire valoir deux versants de la répétition : d’un côté, avec l’automaton, la répétition se situe sur la chaîne symbolique ; de l’autre côté c’est la tuché, donc la rencontre, c’est-à-dire ce qui arrive comme au hasard. Ce clivage nous donne un nouvel éclairage car désormais la face répétition symbolique s’efface derrière la face tuché devenue essentielle.

« La fonction de la tuché, du réel comme rencontre – la rencontre en tant qu’elle peut être manquée, qu’essentiellement elle est la rencontre manquée – s’est d’abord présentée dans l’histoire de la psychanalyse sous une forme qui, à elle seule, suffit déjà à éveiller notre attention – celle du traumatisme » [7] rappelle Lacan. Toute symbolique qu’elle soit, la répétition s’origine d’un traumatisme inaugural. On devine là un en-deçà du retour des signes.

C’est donc l’inattendu, l’inassimilable, l’impossible à symboliser qui provoque la répétition. C’est le réel du trauma. On retrouve ici ce qui est à l’origine de la découverte freudienne.

Eh bien, au regard de la tuché, le rendez-vous est toujours manqué. Est-ce la répétition elle-même qui indique ce ratage ? Certainement, car quand ça se répète, nous l’avons vu, toutes sortes de variations signifiantes apparaissent qui indiquent que ce n’est pas exactement le retour du même.

Lacan, à plusieurs reprises, parle de la tuché comme « rencontre du réel » ou encore comme « du réel comme rencontre » [8] ; or, d’autre part il fait de la répétition une « rencontre manquée avec le réel ». Cette apparente contradiction soulève une petite difficulté qui, une fois résolue m’a parue enseignante. La rencontre qui se fait « comme au hasard », c’est ce que nous avons vu avec Freud, et spécialement avec ce traumatisme auquel le sujet n’est pas préparé. Comme je vous le disais l’effroi est la conséquence de l’absence d’angoisse et donc de la non-préparation à l’événement traumatique. La tuché, c’est la rencontre fortuite, accidentelle, et qui peut vous foudroyer. Le réel passe alors la barrière du fantasme qui n’est plus apte à protéger le sujet. Dans cette perspective, il semble donc qu’avec le traumatisme, la rencontre du réel se produirait, elle serait réussie et non pas manquée. Pourtant, Lacan, lorsqu’il parle de rencontre manquée avec le réel, cite justement le traumatisme. Reprenons attentivement cette phrase aussi complexe que subtile : « La fonction de la tuché, du réel comme rencontre – la rencontre en tant qu’elle peut être manquée, qu’essentiellement elle est la rencontre manquée – s’est d’abord présentée dans l’histoire de la psychanalyse sous une forme qui, à elle seule, suffit déjà à éveiller notre attention – celle du traumatisme. » [9] Dans cette phrase on trouve la rencontre en tant qu’elle peut être manquée ; on en déduit qu’elle peut ne pas l’être. C’est un indice. Puis on a essentiellement elle est la rencontre manquée. « Essentiellement », deuxième indice, signale que pas tout de la rencontre serait manquée.

Nous sommes un peu éclairés par la mention que Lacan fait, d’ailleurs à la suite de Freud, du traumatisme comme inassimilable. Malgré la tendance à l’homéostase subjectivante, le trauma insiste, il ne se résorbe pas. On a vu que la répétition ne le traite pas.

Une autre occurrence de cette difficulté, qui commence à nous apparaître plutôt comme une subtilité, se trouve dans le commentaire que fait Lacan du rêve de l’enfant mort que l’on trouve à la fin de la Traumdeutung. Sans le développer ici, je rappelle que le père, assoupi pendant la veillée mortuaire de son fils, entend celui-ci lui dire dans son rêve « Ne vois-tu pas que je brûle ? » Cette phrase le réveille. Lacan met alors l’accent sur « la béance même qui constitue le réveil. » La rencontre toujours manquée « est passée entre le rêve et le réveil, entre celui qui dort toujours et dont nous ne saurons pas le rêve, et celui qui n’a rêvé que pour ne pas se réveiller » [10] dit-il. « C’est dans le rêve seulement que peut se faire cette rencontre vraiment unique. » Je vous laisse apprécier la nuance. Lacan vient de toucher là quelque chose de la fonction du rêve dans son rapport au réel qu’il ne démentira plus. Il ira jusqu’à dire dans son dernier séminaire, « Le moment de conclure », que « l’idée d’un réveil est à proprement parler impensable » [11].

Je vous disais il y a un instant que le réel du trauma n’est pas accessible et qu’au fond, dès lors que le sujet tente d’évoquer le choc traumatique, la mauvaise rencontre, dès lors qu’il met des mots sur ce qui lui est arrivé, il s’en éloigne, il voile le trou du trauma, ce qui a véritablement fait effraction, bref, il brode, il interprète. Dans la psychanalyse, nous avons affaire à « un réel qui se dérobe ». C’est bien à ça que chaque analysant se confronte ; il lui faut avancer en tâtonnant pour dire quand même l’inassimilable. La tuché, la mauvaise rencontre traumatique, vient toucher, résonner, frapper le traumatisme originaire, sans pour autant que celui-ci puisse être cependant véritablement appréhendé.

Cette rencontre ratée avec le réel, c’est ce qui m’a frappée dans le livre de Philippe Lançon Le lambeau [12], que beaucoup d’entre vous ont dû lire, vu le succès de cet ouvrage. C’est même ce ratage à dire qui m’a semblé paradoxalement réussi. P. Lançon tente de dire et d’écrire ce qui ne peut se dire. On aperçoit cela dès les premières pages. Sa méthode, c’est de commencer par se rappeler ce qu’il a fait la veille de l’attentat de Charlie Hebdo, dont il est l’une des victimes rescapées. On aperçoit ainsi immédiatement que son premier travail, c’est de mettre des contours au trou du traumatisme. Il s’accroche à de menus détails parce qu’il veut être sûr des faits qu’il a vécus : pour cela il questionne ceux qu’il a rencontrés la veille du 7 janvier 2015, ceux à qui il a parlé et qui vont lui rapporter par le menu ce qu’il a fait, ce qu’il a dit. Il consulte aussi les derniers mots qu’il a écrits dans son carnet, puis ceux qu’il a écrits juste après l’attentat, à l’hôpital. Entre les deux, se dessine un trou, même si lui ne le dit pas tout à fait comme ça. Il fait de même avec le temps et les lieux : par exemple là où il a laissé son vélo et à quelle heure, ou le dernier texto qu’il a reçu, tout cela lui paraît essentiel.

On le voit chercher du vrai alors que bien sûr c’est le réel insaisissable qui le taraude, qui l’étreint. Il souffre d’une courte amnésie due au choc traumatique et à ses blessures, mais est-ce là le véritable trou ? Il semble en faire d’abord l’hypothèse en tentant de rapiécer ce trou de mémoire, ce trou noir, avec les récits des uns et des autres qu’il a vus juste avant l’événement et qu’il interroge : « Tu étais chaudement habillé, avec un bonnet, un pull et une veste chaude » lui dit-on. À tout cela, il accroche des souvenirs plus anciens, il tisse, il brode, par association. Il demande également à ses proches de lui rapporter les paroles qu’il a lui-même dites : « Oublier le moins possible devient essentiel quand on devient brutalement étranger à ce qu’on a vécu, quand on se sent fuir de partout. » Philippe Lançon justifie ainsi son recours aux moindres détails, ceux dont il se souvient et aussi ceux dont il ne se souvient pas et qu’il veut se réapproprier. Attentifs aux signifiants, nous sommes frappés par ses expressions « étranger à ce qu’on a vécu », « fuir de partout » qui nous indiquent non seulement la présence (mais présence est déjà trop dire) du trou indicible, mais aussi que c’est lui-même qui est le trou. Il est cette passoire qui risque de fuir de partout. Il raconte alors tout un tas de petites choses anodines ou intimes, il décrit son appartement, digresse sur l’endroit où il a acheté le tapis du salon et ce que ça lui rappelle et continue ainsi d’associer sur des gens, des événements proches ou lointains… Ce faisant, il se rapproche du moment où il est arrivé à la réunion de rédaction de Charlie Hebdo, il se rappelle la phrase qu’il a dite en entrant, le dessin de Luz qu’il a regardé par-dessus son épaule, il précise où il s’est assis, entre Bernard Maris et Honoré. C’est encore tout un tas de souvenirs divers sans autre lien avec la Chose que sa propre chaîne associative sinueuse. Les signifiants courent, appellent le sens qui glisse d’une pensée à l’autre et qui en même temps n’en finit pas de se dérober. Si cette association d’idées hétérogènes peut d’abord apparaître au lecteur comme divagations, il s’agit de se demander en quoi elle sert à l’auteur. Il n’est pas difficile de deviner que l’enjeu de tout ce récit est de recoudre la chaîne signifiante interrompue. Car l’événement traumatique, c’est ça : un événement qui ne parvient pas à s’insérer dans la chaîne signifiante brisée. En parler, l’écrire, associer, tout cela relève de la tentative d’insérer la chose hors sens à son histoire.

Sa description de l’attentat procède du même effort, encore plus acharné, à recouvrir le trou, car là, P. Lançon est au plus près de l’indicible horreur dont il pressent qu’il lui faut pourtant la dire. À partir de ses digressions diverses, on voit l’auteur avancer vers des choses plus précises pour approcher le réel ; mais on peut dire aussi de ces tentatives qu’elles lui servent encore à voiler le trou : « La salle de rédaction a d’abord été ce plan fixe d’un fil opaque et mystérieux, pas encore tragique, ni vraiment commencé ni vraiment fini, un film dans lequel je jouais sans l’avoir voulu, sans savoir quoi jouer ni comment, sans savoir si j’étais premier rôle doublure ou figurant. La scène brutalement improvisée flottait dans les décombres de nos propres vies, mais ce n’était pas la main d’un projectionniste qui avait tout arrêté : c’étaient des hommes en armes, c’étaient leurs balles ; c’était ce que nous n’avions pas imaginé, nous les professionnels de l’imagination agressive, parce que ça n’était tout simplement pas imaginable, pas vraiment. La mort inattendue ; l’éléphant méthodique dans le magasin de porcelaine ; l’ouragan bref et froid ; le néant. » Comment dire mieux l’effroi, la surprise du choc, l’inimaginable auquel nul n’est préparé ? Mais en même temps, l’utilisation des métaphores cinématographiques signalent le recours à l’imaginaire. « Ce n’est pas seulement l’imagination qui est dépassée par l’événement ; ce sont les sensations elles-mêmes » dit d’ailleurs P. Lançon.

Il a entendu des bruits, des cris, des coups de feu, le bruit sec des balles, peu de choses finalement pour dire ce qui ne peut se dire. Une fois allongé sur le sol, il se croit indemne : « L’idée de blessure n’avait pas encore fait son chemin jusqu’à moi… Tout était à la fois brumeux, précis et détaché. » Ces trois mots sont à la fois au plus près de l’indicible et montrent en même temps que tout n’est que reconstruction, tout est déjà éloigné du fait brut. « Je me croyais étranger à toute blessure. J’étais blessé pourtant, assez immobile et la tête baignant probablement déjà dans assez de sang pour que le tueur, en s’approchant, n’ait pas jugé nécessaire de m’achever. » P. Lançon se rappelle l’avoir senti au-dessus de lui tandis qu’il fait le mort.

« Etais-je à cet instant, un survivant ? Un revenant ? Où étaient la mort, la vie ? Que restait-il de moi ? Je ne pensais pas ces questions de l’extérieur, comme des sujets de dissertation. Je les vivais… elles me saturaient et je ne savais qu’en faire. Je ne le sais toujours pas. » Il nous fait toucher là au sentiment d’inquiétante étrangeté qu’il a rencontré ; car, à cet instant qu’il essaie de saisir, il est réellement étranger à lui-même. Il dit d’ailleurs qu’il cherche à circonscrire la nature de l’événement, mais qu’il n’y arrive pas. Il sait pourtant que cet événement a modifié sa vie. Il y a donc bien un avant et un après. À cet égard, c’est en cela que nous pouvons dire qu’il s’agit bien d’un événement et non pas d’un fait. Un événement, ça a un avant et un après, ça a des conséquences subjectives. Un fait c’est simplement là et tout le monde peut s’y référer tandis que ça fait événement pour un tout seul, ça fait événement différemment pour chacun. P. Lançon parle de son traumatisme et personne d’autre que lui ne peut le dire à sa place. Freud a montré que l’événement est traumatique quand il est inassimilable et c’est pour ça qu’il produit la répétition. Quand P. Lançon dit « Je ne savais qu’en faire, je ne le sais toujours pas », c’est sa façon à lui de traduire le troumatisme.

Concernant le rapport à la mort dont Freud nous a bien dit qu’elle était irreprésentable dans l’inconscient, l’auteur nous livre encore quelques paroles précieuses : « Mais que s’est-il passé ? Est-il possible qu’il ne me soit rien arrivé ? Je suis vivant ? Je suis là ? Ou bien non ? » … « Pour le reste, les mots que le demi-mort prononçait étaient à peu près semblables, je crois, à ceux qu’on dit pendant un rêve : à la fois clair pour le dormeur et incompréhensibles pour celui qui, réveillé à ses côtés, les écoute. Je ne pouvais déjà plus tout à fait comprendre celui que j’avais été, mais je ne le savais pas. Je l’écoutais parler et je pensais : mais qu’est-ce qu’il a dit ? » P. Lançon n’est donc plus le même, il y a eu changement, il le perçoit tout en étant étranger au phénomène.

Ces mots sont certainement les plus proches du réel que l’auteur a pu cerner. Ensuite, il décrit ce qu’il a vu autour de lui, ses amis morts, avec quelques détails crus, pour dire encore le choc traumatique. Puis il va se raccrocher aux souvenirs de ses proches, en particulier de son frère qui a tenu un journal des événements. Il s’accroche aux faits, à l’histoire qu’on raconte de lui et de ses camarades, à son histoire déjà prise dans la grande Histoire. La suite du livre est consacrée à la reconstruction chirurgicale de son visage et aux deux mois et demi d’enfer hospitalier. L’approche du réel du corps avec la souffrance de la chair est, là encore, accrochée aux associations libres. Si cette approche ne parvient jamais véritablement à dire le réel du trauma, elle trouve sa logique dans le titre de l’ouvrage, Le lambeau : le lambeau est un segment de chair conservé lors de l’amputation d’un membre et qui, par une technique chirurgicale sophistiquée, par greffes successives, servira à recouvrir une plaie, voire un morceau de corps, donc un trou. Et au fond, tout le récit que livre P. Lançon est ainsi fait : en même temps que sa chirurgienne reconstitue sa mâchoire, lambeau par lambeau, des lambeaux de souvenirs épars viennent recouvrir le trou du trauma pour faire une histoire, son histoire prise dans la grande Histoire. Chacun de nous est attaché « à un lambeau de discours plus vivant que sa vie même − dit Lacan – […]. C’est aussi que ce lambeau de discours, faute d’avoir pu le proférer par la gorge, chacun de nous est condamné, pour en tracer la ligne fatale, à s’en faire l’alphabet vivant » [13].

Abîmé dans sa chair et dans son être par l’attentat, l’écriture permet à l’auteur de se reconstruire et de tisser un voile sur la Chose immonde. Son récit montre encore que, au-delà même de la souffrance physique due aux blessures, le choc traumatique lui-même a percuté le corps, le corps du parlêtre.

La chose vraiment réussie de ce travail – me semble-t-il – c’est que l’on aperçoit par interstices, l’échec à dire. Alors, se dessine les contours d’un trou, et autour des bouts de réel.

Je me suis aussi posé la question du succès de ce livre. Il me semble que la raison en est que le travail de P. Lançon, s’il parle du trauma d’un tout seul, résonne avec le trauma de chacun. Nous avons été percutés d’abord par l’attentat de Charlie Hebdo qui, rappelez-vous, a mis des milliers de gens dans la rue en janvier 2015, puis par la répétition terrible des attentats suivants, à Paris en novembre de la même année, au cœur le plus vivant de notre ville, puis l’été suivant à Nice. Cette suite d’attentats nous a tous meurtris, nous a sonnés véritablement. La violence du choc nous a touchés un par un et aussi ensemble, comme on a pu s’en apercevoir en de multiples occasions, ne serait-ce que dans la communauté des analystes. Les journées annuelles de notre École, prévues le lendemain de l’attentat de Paris, n’ont pas eu lieu. À la place, il y a eu un trou dont chacun a dû faire quelque chose. On peut vraiment dire qu’il y a eu un avant et un après ces attentats terroristes, un changement palpable. Mais bien sûr, ce qu’a pu produire cette onde de choc traumatique, c’est le dévoilement pour chacun du trou de la symbolisation. Ce qui se répète c’est ça : l’impossible à symboliser, l’impossible à faire rentrer le réel dans la chaîne signifiante.

[1] Chiriaco S., Le désir foudroyé. Sortir du traumatisme par la psychanalyse, Paris, Navarin éditeur, 2012.

[2] Lacan J., « Conférences et entretiens dans des universités nord-américaines », Scilicet, n°6/7, Paris, Seuil, 1976, p. 22.

[3] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’être et l’Un », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 25 mai 2011, inédit.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 50.

[5] Ibid., p. 54.

[6] Ibid., p. 51.

[7] Ibid., p. 54.

[8] Ibid., p. 54.

[9] Ibid.

[10] Ibid., p. 57-58.

[11] Lacan J., Le Séminaire, livre XXV, « Le moment de conclure », leçon du 15 novembre 1977, inédit.

[12] Lançon P., Le lambeau, Paris, Gallimard, 2018.

[13] Lacan J., « La psychanalyse et son enseignement », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 446.




La passe de la fausse communion

Je vous remercie de votre invitation qui me permet de poursuivre le travail de ma passe [1]. C’est l’invitation à une communion. Vous savez ce qu’est une communion ? C’est quand on met quelque chose en commun, sur la table par exemple. Je viens partager quelque chose avec vous. Vous reconnaissez cette parole de la dernière cène : « Ceci est mon corps, mangez-en tous, ceci est mon sang, buvez-en tous ». C’est cela qui m’a attiré dans votre invitation. Je me suis rendu compte lors de mes derniers témoignages que la religion catholique tenait une certaine place dans ma vie, en tout cas, certains énoncés religieux, entendus çà et là et qui m’ont percuté. Je questionne donc le rapport entre religion et jouissance. J’ai rencontré cette bizarrerie dans mon enfance. Mes parents soutenaient pour eux-mêmes et pour moi, un certain discours, une certaine présence et participation à une série de rituels religieux. Je ne sais pas s’ils croyaient tant que cela en Dieu, il n’y avait rien de féroce, je peux dire que j’ai baigné là-dedans, cela a été mon wallpaper. Mais de cette toile de fond, se sont détachés certaines parties, certains morceaux. Certains signifiants percutent le corps plus que d’autres. C’est ce qui ressort du dernier enseignement de Lacan. C’est pendant l’analyse et aussi après, avec la passe, que je peux dégager cela, l’importance du religieux, en tout cas, l’impact de jouissance d’une certaine éducation religieuse. Évidemment on peut y mettre du sens, ce que la religion déverse à pleins tuyaux. Mais si on se défait du sens, chaque chose en son temps, qu’on vise la jouissance, alors on entend la pulsion. Il y a ici une invitation à se faire bouffer. Vous allez me dire que c’est symbolique, mais pas seulement. Pour revenir à cette phrase, qui dit cela au juste ? C’est la première question à se poser. Vous ne serez pas étonnés d’entendre que cet énoncé m’a percuté au point d’organiser ma jouissance. J’ai construit en analyse, un scénario spécial du petit chaperon rouge où, évidemment, je me faisais bouffer. Mais j’avais un petit couteau qui me permettait de me délivrer. Je ne pouvais pas compter sur le grand couteau du chasseur pour me délivrer de la grande bouche maternelle. Je pouvais me mettre à toutes les places dans ce scénario. J’y reviendrai. Cette scène fantasmatique et sanguinolente vient dans le droit fil du trauma initial. À 8 ans, je vois depuis le cadre de la porte ma mère qui pisse le sang, je vois rouge, cela me fait quelque chose dans le corps, elle s’est coupée au doigt, mon père essaye de la délivrer avec son couteau. Il la soigne ou il la saigne ? Je dirai en analyse que le sang de cette blessure, cache le sans de la castration maternelle. C’est une histoire de lame. Pour moi, l’homme était un couteau et la femme était une blessure.

C’est une construction qui vient suppléer au rapport sexuel qui n’existe pas. Une image de Sainte-Agathe prendra le relais logique de la chose. C’est une image trouvée par moi, dans une bible paternelle. Sainte-Agathe « offre » ses seins coupés sur un plateau, c’est sanguinolent, mais en même temps, elle affiche un drôle de petit sourire, et elle me regarde. Ceci est mon corps ? C’est elle qui dit cela ? Ou alors c’est moi ? Il y a eu un premier temps et un deuxième temps de lecture de cette image. Nous verrons qu’avec Lacan, il s’agit de sépartition, on se sépare d’une part de soi-même que l’on place dans l’autre. Et il n’y a aucune complétude là-dedans, c’est un mythe de comblatibilité comme il le dira dans « Radiophonie ». Le fantasme s’est construit dans l’analyse avec les éléments du trauma initial. Le couteau et la tache de sang rouge. Un rêve est venu à l’appui pour donner à voir le circuit pulsionnel en cause. La mamme est là, mais elle est voilée. Après ce rêve, je me suis réveillé avec le sentiment d’un véritable amour, au sens où Freud a parlé d’amour de transfert. Je pensais que ce gilet sur l’épaule était l’amour même. Car il voilait la pulsion à l’œuvre, la pulsion orale, et scopique aussi. L’analyste interprète, avec son sourire carnassier : « mords en son sein » et je l’entends, plutôt que « mort » en son sein. Elle fait entendre une autre orthographe. Ce rêve isole la pulsion orale qui va révéler son importance. La mamme, comme Lacan en parle dans le Séminaire X, était bien présente depuis le début de la rencontre avec l’analyste. Quelque chose monte sur la scène ou sur la cène, dans mon cas. La chose qui bouffe ou se fait bouffer. Je me fais bouffer avec ou sans Autre. Je me fais engueuler, littéralement, je me fais prendre dans la gueule de l’Autre. C’est une jouissance organisée. Mais est-ce une communion avec l’autre pour autant ? C’est une fausse communion, le trajet de la pulsion va s’invaginer dans l’autre, mais c’est pour aller chercher son propre objet qui est placé dans le corps de l’autre. Il n’y a aucune oblativité là-dedans. Cette construction vient à la place du rapport sexuel qui n’existe pas. Pas de mariage possible avec cela, et pourtant l’amour eksiste !

Cerner sa religion personnelle

J’ai baigné donc dans un discours religieux, mais pas quelque chose de féroce, je ne m’en suis pas rendu compte, c’était un peu comme une infusion dans mon corps. Je pourrais parler de la peur et de la fascination pour la confession, un lieu où on pourrait tout dire. Et qui faisait exister le péché. Pas étonnant évidemment que je me sois branché plus tard sur la psychanalyse. La religion catholique, pour moi, cela a toujours été aussi la présence d’images terribles. Des images qui fascinent aussi, colorées de violence et de plaisir sexuel. À l’époque, je ne voyais que la souffrance sur le visage des saints. Sainte-Thérèse par exemple. C’est plus tard que j’ai pu y lire une jouissance qui peut inquiéter et fasciner. La fascination, c’est quand on regarde sans bouger, quelque chose qui peut être horrible, mais c’est plus fort que soi, on regarde. Il y a là un effet de colle avec ce qu’on regarde. Un peu comme une jouissance de soi-même ignorée, comme le dit Freud dans L’Homme aux rats. Les images des saints et des martyres sont très présentes. Les reliques aussi. Des morceaux de corps qui sont conservés, au-delà de la mort, cela m’intriguait vraiment. Par exemple le cœur du compositeur Grétry à Liège, qui aurait été conservé et maintenu alors que sans vie. C’est toute la question du morcellement en fait, il y a des bouts de corps qui se baladent pour moi depuis tout petit. C’est cette question-là qui sera élucidée dans l’enquête sur la jouissance qu’est une analyse menée à son terme. J’ai déjà parlé de l’image de Sainte-Agathe, trouvée dans une bible paternelle, que pourtant il ne pratiquait pas. Ma mère, elle, se protégeait avec des petits objets, cela allait de la patte de lapin aux images de la vierge, à l’eau bénite, etc. Elle ne parlait jamais de Dieu, et elle ne priait pas. Elle devait se protéger d’une certaine manière pour avoir de la chance et pas du malheur. Ce qui a vraiment rendu malheureuse ma mère, c’est la rupture avec mon père qui est parti avec une amie de la famille. Aucune patte de lapin n’a empêché cela, aucune image de la vierge non plus. J’ai compris plus tard que la vierge à l’enfant, toutefois, illustrait assez bien sa position qui a été de se rabattre sur moi, ce qui a été assez difficile à vivre, car ma mère était devenue très déprimée. Je devais la soutenir. Mon père m’a appris juste deux prières, mais il y tenait. Le « Notre Père », et le « Je vous salue Marie », que je transformerai bien plus tard en « je vous salis ma rue pleine de crasses », de Prévert, mais trafiqué semble-t-il, par mon inconscient : « pleine de crasses est de moi ! » Dans ce que me transmettaient mes parents, en rapport avec la religion, je me demandais toujours s’il me fallait y croire. En fait, j’ai fait un usage de jouissance de ces mots entendus, de ces images, qui sont devenues très présentes en moi. C’est la petite fabrique d’une iconographie personnelle à usage intime. Religion personnelle. Et cela ne débouchait jamais sur la foi en tant que telle. Je ne peux pas dire que j’ai cru en Dieu, mais certainement j’ai cru aux rituels. J’ai toujours donné une certaine importance à la formalisation et à la répétition. L’image des saints est quelque chose que j’ai trouvé érotique. Évidemment, je ne l’ai pas compris alors, je n’ai pu le lire qu’en faisant une analyse bien plus tard, et il a fallu le transfert à l’analyste, pour pouvoir lire ces phénomènes, les déchiffrer, les interpréter, en isoler la jouissance. Freud a beaucoup parlé de névrose obsessionnelle et d’exercices religieux. C’est en partie dû au fait que dans cette névrose, la pensée est foisonnante et érotisée. Une analyse est une aventure si on se risque vraiment à mettre sa mise dans le transfert. Une aventure implique une inconnue, quelque chose que l’on ne sait pas déjà et qui peut se produire ou pas. Cela dépendra de comment l’analyste va opérer pour que quelque chose change pour l’analysant. C’est un voyage où tout n’est pas d’avance déterminé. Le transfert est un concept incontournable, mais qui subit une forte évolution dans l’enseignement de Lacan. Au commencement est le transfert ! Tout part de là ! Il est nécessaire pour rentrer dans le processus de la cure. Le sujet supposé savoir, le SsS, « articule tout ce qu’il en est du transfert » [2] nous dit Lacan dans la « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École », ce grand texte où Lacan théorise la passe. Il ajoute que la cure menée jusqu’à son terme conduit vers la destitution subjective où « se dévoile l’inessentiel du sujet supposé savoir » [3]. Voilà bien une drôle d’aventure qui est proposée là ! Il y a l’amour de transfert, véritable tromperie de l’amour comme le disait Freud.

Mais il y faut quelques coups de canif de l’analyste pour que cela bouge. Le transfert du début, préalable, nécessaire pour entrer, suppose le grand Autre alors qu’à la fin de l’enseignement de Lacan, à l’heure des Uns séparés, ils seront sans Autre. Lacan se demandera dans le Séminaire XXV, Le moment de conclure, ce que devient le SsS ? Il répond que cela devient supposé savoir lire. J’ai appris à lire en analyse, je l’ai appris sans aucune pédagogie comme le dit Jacques-Alain Miller dans son texte « Lire un symptôme » [4]. C’est quelque chose que m’a transmis l’analyste. Il y a un savoir lire qui doit se transmettre. Donc ce savoir lire autrement est essentiel, mais doit être lié au S de grand A barré. Soit au trou dans l’Autre, au manque, au vide. Cet usage-là du signifiant relève de ce qu’on entend, motérialité, de ce qui sonorise et qui est sans rapport avec ce que l’on voulait dire ou ce que cela signifie. Lacan de poursuivre, dans ce même Séminaire XXV, que le rôle de l’analyste est de trancher dans ce que dit l’analysant. Vous savez que la coupure a été un élément central de ma cure et de ma vie. Coupure aimée, redoutée, imaginaire et fantasmatique. Mais aussi coupure de séparation, découpe véritable, par l’analyste comme pratique dans la cure. Lacan parle d’élever la psychanalyse à la hauteur de la chirurgie, par la coupure, qui seule peut nous éviter la débilité mentale de la pensée. Seule la coupure peut changer quelque chose. Elle est le seul moyen pour équivoquer sur l’orthographe comme le dit Lacan dans le Séminaire XXV. Elle confine donc à l’écriture, car elle fait résonner autre chose, elle sonorise autre chose que l’intention de dire. Seule cette coupure pourra évider le sens joui, et serrer la jouissance qui ne se relie à rien ! La pulsion est réflexive, le sujet se glougloute tout seul, il n’y a pas finalement de communion avec l’autre ! une fausse communion.

Amorce et ferrage du début…

Pour ma part, je peux dire que ce qui a motivé mon entrée dans le transfert dans les deux entrées en analyse que j’ai faites, puisque je m’y suis repris à deux fois, était classiquement le SsS. Il y avait déjà un certain transfert sur la psychanalyse. Le problème est que le premier analyste m’avait laissé terminer sur l’identification au père mort. Ce qui m’a laissé mortifié. Cela a été une étape, mais heureusement, j’ai dû reprendre, à cause d’une inhibition à l’écriture : comme l’a écrit Freud, angoisse de quelque chose qui doit couler sur la page blanche. La seconde analyste, je lui supposais évidemment aussi un savoir, savoir y faire avec mon symptôme, je pensais qu’elle allait le déchiffrer, me délivrer. J’avais lu certains articles écrits par elle, dont un sur le Tango. On voit bien ici que la mise est toute différente d’avec le premier analyste. Ici il y a le corps en plus. Je ne savais pas cela au moment du choix, je n’ai pu le formaliser, le lire, qu’après être bien engagé dans l’analyse. Ici un morceau choisi par le découpage de la pulsion, la mamme. L’aventure, c’est d’apprendre à lire son symptôme, autrement. Donc ici, il y avait la mamme, la voix avec accent, et le ça-voir. Aussi la grande bouche et le sourire carnassier. Une première interprétation concernant l’écriture, par l’équivoque : « Je ne crie pas, c’est elle qui crie » me fit entendre le non-rapport sexuel et aussi le cri de la jouissance. Cette interprétation a ouvert les portes de mon inconscient comme jamais il n’avait été ouvert pour moi, en attrapant tout de suite la dimension du corps. Le S1 en appelle à un S2 qu’il vient compléter, mais chevillé au corps cette fois. Le caractère pulsionnel était bien là, mais voilé, qui allait chercher la sexuation dans l’Autre et pas encore le sexuel en soi. (Évènement de corps) La boucle de la pulsion allait faire le tour de l’objet de la libido placée en l’autre. Je croyais en la communion. « Je t’aime, mais, parce qu’inexplicablement j’aime en toi quelque chose plus que toi – l’objet petit a, je te mutile »[5]. Vous reconnaissez la citation du Séminaire XI évidemment. Drôle de communiant ! C’est ce que je peux dire aujourd’hui. On se glougloute tout seul, pour reprendre la formule de Lacan dans sa « Conférence de Louvain »[6]. La pulsion est réflexive comme Lacan nous l’enseigne. Il s’agit d’une jouissance autistique. La communion n’est qu’un mythe, qui a une fonction certes, mais elle n’existe pas. La communion avec le corps de l’autre ne tient pas, elle ne peut pas s’écrire. La mamme ne vient pas de l’autre fût-elle Sainte-Agathe ! Et Dieu lui-même n’y peut rien ! C’est un montage comme le dit Lacan, une construction. L’analyse orientée par le réel de la jouissance, nécessite un autre rapport au transfert. D’aller au-delà du fantasme pour serrer son bout de réel. À la fin de son enseignement, Lacan procède à une sorte de déflation du transfert. La clé n’est plus le savoir, mais de viser le réel par la coupure qui seule peut faire écriture et faire reson de ce qui a percuté dans le corps. Le désir est perdu, noyé dans l’embrouille. Toujours plus loin de son désir si l’analyste n’arrive pas à redresser le tir. Donner la parole à un obsessionnel, c’est comme donner des carottes à un lapin. À un moment, il faut couper si on ne veut pas éterniser la cure, où l’apensée jouissive prend toute la place.

Je n’ai jamais cru vraiment en Dieu, je me suis plutôt adressé à ses seins ! L’éducation religieuse, tout à fait lacunaire dans mon cas, était ce qui était proposé comme discours pour reboucher S de grand A barré.

Révolutions du transfert

La jouissance est toujours autistique, c’est cela que dit aussi le pas de communion ! Dans la cure, il faut quelques renversements pour que le voyage puisse se poursuivre. Ici, transfert d’un bout de corps. Sépartition comme le dit Lacan, d’un bout de soi-même et pas arrachage de l’Autre.

J’ai repris une nouvelle analyse pour une inhibition à l’écriture et inhibition sexuelle. L’angoisse était au rendez-vous. J’avais toujours aimé écrire [7]. Écrire était devenu impossible. La réponse de l’analyste a été aussi selon moi, de souligner l’importance du ça-voir et non du savoir là-dedans. Elle fait miroiter la caricature d’un regard, une pantomime de lecture.

J’ai avalé, avec satisfaction, cette petite fiction du transfert qui se mettait en place. Quelque chose venait de se transférer, l’analyste m’avait dit quelques mots en italien. Je lui avais écrit une lettre de remerciement quelques semaines plus tard, j’étais ferré, et même trans-ferré. Enthousiaste, je m’en remettais à elle. Présence d’un objet, celui du regard, celui aussi d’un bout de mamme injectée dans l’Autre de qualité ! Transfert de quelques signifiants en italien, sonorisés aussi sur le quai de la gare, au moment de la séparation, aussi sur le pas de la porte, comme ce sera souvent le cas dans le cours de l’analyse, au moment de l’interprétation au corps à corps. Un transfert de lalangue, avec ce qu’elle recèle d’accent de jouissance. Quelque chose qui inquiète un peu, car la pulsion rentre sur le terrain, le corps aussi, celui de l’analyste et celui de l’analysant. C’est un engagement incarné, ignoré de la première analyse. Ici, transfert d’un objet, en plus d’un savoir. Le savoir ne suffit pas. Cette analyste, a incarné la femme étrangère, la femme sans. Elle va aussi chercher le bébé dans l’homme, pour isoler son rapport à la mamme.

Au début de la cure, déchiffrage de l’inconscient, ensuite, on ira vers une logique de découpage, qui décharite le blabla, qui détache, opère, sépare. Mais il faut du temps et quelques coups de canif de l’analyste pour fracturer la jouissance de la parole. Que devient alors cette recherche de la mamme ?

« C’est là le sens de ce complexe de la mamme, ce mammal-complex, dont Bergler voit bien la relation à la pulsion orale, à ceci près que l’oralité en question n’a absolument rien à faire avec la nourriture, et que tout son accent est dans cet effet de mutilation. » [8]

Un autre renversement va se produire dans la cure. Le sujet passe du côté de la mamme qu’il est pour l’Autre. « Je suis gros de la mamme » ai-je pu dire. Et enfin, je suis la mamme trouée. Vide.

Pour arriver à serrer cela, que l’analysant consente à savoir son mode de jouissance, il faut traverser aussi le côté obstacle de l’amour de transfert. Cet obstacle amènera Lacan, dans son dernier enseignement, à ne plus parler du tout du transfert pour parler plutôt des cas d’urgence que l’analyse doit satisfaire [9].

Liquidation ?

Dans le Séminaire XI, Lacan nous dit : « Il ne peut s’agir alors, si le terme de liquidation a un sens, que de la liquidation permanente de cette tromperie par où le transfert tend à s’exercer dans le sens de la fermeture de l’inconscient. Je vous en ai expliqué le mécanisme, en le référant à la relation narcissique par où le sujet se fait objet aimable. » [10]

Donc, si le transfert est moteur nécessaire et frein à la fois, il faudra en sortir. Mais sort-on vraiment du transfert ? Être nommé AE, pour moi, c’est d’avoir terminé mon analyse, mais aussi de la continuer autrement, si je suis là devant vous à en parler, c’est que je transfère sur l’École qui m’a nommé. Il n’y a pas d’élaboration sans transfert. Ce qui a changé, c’est que maintenant, j’arrive à me supposer un savoir y faire avec mon sinthome. L’enquête continue, mais je n’ai plus besoin du corps de mon analyste. Je me débrouille avec mon corps, avec mon circuit pulsionnel. Je parie aussi sur le fait que quelques-uns me renvoient quelque chose par leur lecture attentive. On parle tout seul, mais en même temps, on n’élabore qu’à plusieurs. Sinon chacun de nous resterait dans une jouissance autistique. Le but de notre École est de diffuser l’opérativité de la psychanalyse, c’est une politique voulue et soutenue par J.-A. Miller et l’École de la Cause freudienne. Témoigner, pour moi, c’est tenter de traduire l’écho dans le corps par l’écriture qui fait reson, au-delà de la séparation, au-delà de la mort même.

L’a-vide est le fruit d’une coupure qui fait pour moi écri-dure, au bord du trou illisible.

[1] Texte issu de la journée « L’athéisme aujourd’hui : conditions et possibilités », organisée à Lyon par l’ACF Rhône-Alpes, le 15 décembre 2018.

[2] Lacan J., « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 248.

[3] Ibid., p. 254, souligné par l’auteur.

[4] Miller J.-A., « Lire un symptôme », Mental, n°26, juin 2011, p. 49-58.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1977, p. 241.

[6] Lacan J., « Conférence de Louvain », La Cause du désir, Paris, Navarin éditeur, n°96, juin 2017, p. 7-30.

[7] Cf. Pasqualin D., « Mon travail d’AE. Que l’écho dure », La Cause du désir, Paris, Navarin éditeur, n°99, juin 2018, p. 102-104.

[8] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts …, op. cit., p. 241.

[9] Cf. Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI » Autres écrits, op. cit., p. 572.

[10] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts …, op. cit., p. 241.




Le réseau, avec ou sans transfert

Je travaille dans un service de psychiatrie militaire en région parisienne *. Il m’est arrivé de recevoir l’ordre de rencontrer un patient sans la moindre possibilité d’en discuter, dans un contexte de pression politique et médiatique. Il s’agissait d’un policier impliqué dans l’assaut de l’Hypercacher de Vincennes en janvier 2015. Il m’est arrivé au cours d’une mission au Moyen-Orient de recevoir l’ordre de rencontrer tous les militaires français, revenus du terrain spécialement pour ces entretiens, sans exception donc, autrement dit sans l’embryon même d’une demande de leur part puisque c’était également un ordre pour eux. Une autre contrainte était implicite dans ce cas précis où mon intervention se situait au milieu de leur mission qui durait encore deux mois et demi, et avait été déclenchée en raison de la mort au combat de l’un d’entre eux, dans des circonstances où les responsabilités de cet événement malheureux restaient floues, et donc propres à soulever de multiples réactions imaginaires. Cette contrainte implicite était celle de ne pas nourrir ces mouvements imaginaires puisqu’ils devaient poursuivre leur mission et rester concentrés sur elle. Il s’agissait donc de mesurer très précisément pour chacun lors d’un unique entretien ce qui pouvait ou non se soulever comme question et ma fonction, si elle impliquait certes de permettre qu’elle puisse se poser supposait aussi qu’elle se boucle, au moins pour le temps restant de mission. Il n’est pas indiqué de pousser à la sécession quand la vie et la mort sont en jeu.

Je travaille donc dans l’anti-réseau par excellence, tel que ce terme de réseau est défini dans l’argument et dans les textes préparatoires de cette Journée. L’armée, relevée par Freud comme une des foules organisées dans « Psychologie des foules et analyse du moi », est le parangon même du discours du maître. Un ordre est donné, S1, et tous les corps de la troupe, S2, s’actionnent ou prennent une certaine position. Quand on vous le dit, vous êtes au garde à vous, quand on vous le dit, vous saluez le drapeau, et quand on vous le dit – ça, c’est pour moi – vous recevez un patient. Ce n’est pas le seul régime d’interlocution au sein de l’armée, heureusement, cela doit être dit d’une certaine façon qui est la façon de l’ordre, quand le chef qui le donne juge que la situation l’exige. Cela implique pour celui qui le reçoit une levée de la liberté d’action et de toute velléité de subversion au moins immédiate. Cela suppose un point de consentement total à une certaine aliénation qui a ses règles et ses conditions.

Cette marge de manœuvre initiale à zéro n’a pas empêché certains effets dans les exemples que je vous ai donnés. La rencontre du policier fut cependant bel et bien une rencontre au sens fort du terme, qui fut suivie de quelques autres et lui permit, par l’élaboration de l’esquisse d’un fantasme mis à jour par l’événement, de prendre quelques décisions importantes pour sa vie. J’ai su que certains des soldats rencontrés au Moyen-Orient s’étaient autorisés à l’angoisse au retour de la mission et avaient fait la demande d’être reçus par une collègue pour en déplier les ressorts subjectifs et les conséquences quant à leur place dans l’institution.

Une autre mission dans un camp de réfugiés m’a posé beaucoup de questions sur ma pratique : les entretiens se faisaient à l’aide d’interprètes, autrement dit l’interposition de leur fantasme ou de leur délire me barrait radicalement l’accès à la chaîne signifiante propre du sujet reçu. À un autre moment de cette mission, je me suis retrouvée à donner un sac de couchage à un patient schizophrène dont le syndrome d’influence portait sur son sexe, parce que faute d’en avoir deux, des sacs de couchage, il devait dormir dans le même que sa mère grabataire dont il se retrouvait seul à s’occuper du fait de la guerre. Ce faisant, j’ai eu le sentiment d’une transgression : est-ce que je n’y mettais pas mon fantasme ? « Qu’est-ce qu’il y a de psychanalytique là-dedans ? », pour reprendre une interrogation de Jacques-Alain Miller lors d’une Journée casuistique de la FIPA.

C’est en effet la question que je tente de déplier par ce préambule : y a-t-il « de l’analyste » en institution ? C’est une question souvent reprise et discutée parmi les membres du directoire de l’École de la Cause freudienne dont je fais partie, et les avancées du débat parmi nous me font penser qu’elle n’est pas tranchée. Il faut peut-être qu’elle ne le soit pas, mais il est crucial qu’elle se maintienne comme question pour chacun d’entre nous qui travaille en institution.

On est contraint, quand on travaille en institution, par les modalités selon lesquelles cette institution spécifique articule son propre discours. Lacan remarquait en 1974 dans « Télévision »1 que cette contrainte était celle d’être soumis, dans son intervention, au discours du maître. Je cite ce passage bien connu : « Il est certain que se coltiner la misère, comme vous dites [il répond à la question de J.-A. Miller], c’est entrer dans le discours qui la conditionne, ne serait-ce qu’au titre d’y protester. […] Au reste les psycho- quels qu’ils soient, qui s’emploient à votre supposé coltinage, n’ont pas à protester, mais à collaborer. Qu’ils le sachent ou pas, c’est ce qu’ils font. » Pour Lacan, il est donc vain de penser s’extraire du discours du maître quand on travaille en institution. La place qu’on occupe en est tributaire. La seule manière de s’en sortir, à mon avis, c’est de repérer les impossibles très singuliers engendrés par l’institution où l’on travaille. Définir cet impossible, ce qu’on ne pourra pas toucher, délimite aussitôt le possible et oriente. S’il est donc envisageable d’y introduire un jeu, c’est à la condition d’avoir d’abord mesuré cet écart entre l’impossible type de l’institution et l’impossible du sujet qu’on reçoit : là gite l’espace où se laisser instrumentaliser dans le registre du possible. Pour autant, l’action du praticien n’échappe pas à la visée de maîtrise de son institution : il s’emploie fondamentalement à ce que ça ne déraille pas trop, et les soignants pourront continuer à soigner, les éducateurs à éduquer, les directeurs à diriger et la machine institutionnelle à machiner.

En 2008, dans son cours « Choses de finesse en psychanalyse »2, J.-A. Miller précise les limites de la psychanalyse appliquée : « Il ne me paraît pas excessif de dire que la psychanalyse peut mourir de sa complaisance à l’endroit du discours du maître. Le discours du maître suppose une identification du sujet par un signifiant-maître : ce signifiant-maître peut prendre la valeur d’être le chiffre, condition de l’évaluation, c’est aussi bien l’explicitation, et c’est aussi bien la catégorisation. On ne connaîtra de sujet qu’en tant qu’il sera affecté à une catégorie, l’enfant, l’adulte, le vieux, par exemple, catégories qui répartissent la population, et donc ça n’est pas le sujet qu’on connaîtra, on connaîtra un exemplaire de la catégorie. [Ces catégories produisent] une clinique du maître sur laquelle évidemment nous sommes poussés à nous aligner. […] Sur la base de ces signifiants-maîtres, on met au travail le savoir, S2 : En particulier on met au travail le savoir de la psychanalyse, qui est là en position d’esclave, inscrit dans la structure du discours du maître. […] Ce que Lacan a appelé l’envers de la psychanalyse, c’est le discours du maître. On ne peut pas servir deux maîtres à la fois. On ne peut pas servir le discours analytique et le discours du maître en même temps. [Notation importante puisqu’il admet qu’on peut servir le discours analytique en institution :] On peut servir le discours analytique et, dans une approche de double vérité, faire valoir, dans le discours du maître, qu’on n’en serait pas la complète subversion [celle du discours analytique]. Le problème c’est que le masque qu’on porte sur le visage, il finit par s’incruster, et quand il s’incruste, la différence s’estompe. Alors, il est certain que le danger des effets thérapeutiques rapides c’est qu’on fait fonctionner – comment faire autrement ? –, on fait fonctionner un signifiant comme signifiant-maître pour le sujet, pour lui permettre de se repérer, donc on l’identifie – ce qu’on fait aussi dans le discours analytique mais avec le temps que ça se défasse –, on obtient un effet thérapeutique rapide par le choix rapide d’un signifiant-maître susceptible de fixer le sujet. Et on obtient une certaine mise en ordre de ces chaînes signifiantes à partir de ce signifiant-maître. Et on fait bien attention de ne pas traiter le facteur supplémentaire, le facteur petit a. »

Christiane Alberti remarquait lors d’un récent Question d’École que, de son côté, « la psychanalyse n’est pas totalement dénouée de son lien avec le discours du maître : qu’elle soit un discours suffit à la classer “dans la parenté du discours du maître”3 en tant qu’il constitue la matrice du lien social. Il n’y a donc pas de répartition exacte entre discours analytique et discours du maître mais un rapport toujours symptomatique entre les deux. » Elle se réfère là à une notation de Lacan dans le Séminaire L’Envers de la psychanalyse à propos de la structure même des discours, je le cite : « la référence d’un discours, c’est ce qu’il avoue vouloir maîtriser. Cela suffit à le classer dans la parenté du discours du maître. » Néanmoins, c’est l’objet a qui occupe la place de ce qui commande dans le discours de l’analyste et c’est ce qui ouvre la possibilité non de protester (comme il le dit dans « Télévision ») mais de subvertir le discours du maître. Il en donne une indication dans ce même séminaire : « Je vous ai apporté aujourd’hui la dimension de la honte. Ce n’est pas commode à avancer. Ce n’est pas de cette chose dont on parle le plus aisément. C’est peut-être bien ça, le trou d’où jaillit le signifiant-maître. Si c’était ça, ce ne serait peut-être pas inutile pour mesurer jusqu’à quel point il faut s’en rapprocher, si l’on veut avoir quelque chose à faire avec la subversion, voire seulement le roulement, du discours du maître. »4 Lacan réfère ici la possibilité de cette subversion à la honte – un affect puissant et qu’il n’est pas sûr qu’on puisse mobiliser en institution envers ses collègues, où l’on opère plus aisément par petites touches. Néanmoins, on peut la mobiliser pour soi-même dans sa pratique, comme chevrons où l’on repère ce qui déconne à cette place impossible en institution – c’est plus facile quand on est en analyse et en contrôle, même si ça reste inconfortable.

Alors, si travailler en institution implique de servir un maître, un réseau sans maître existe t il ? Je suis portée à croire que non, qu’il y a toujours un maître caché. Miquel Bassols indiquait lors de Pipol 6 que « la seule institution, c’est le transfert ». Savoir ça, c’est ce qui fait le partage entre un praticien non dupe et un praticien averti. Le maître, certes c’est l’institution, mais c’est aussi l’inconscient organisé par le fantasme ou le délire et les idéaux qui les habillent. Le repérer, c’est permettre l’émergence des questions qui orientent authentiquement : de quoi se fait-on le soldat ? Quel est le maître qu’on se donne ? Qu’est-ce qui vectorise ce qu’on vise soi-même pour l’autre dont on s’occupe ? Ce sont des questions propres à trouer le système en vase clos de l’institution en situant ailleurs sa propre cause et en produisant par là sa propre position comme semblant.

Ce maître toujours caché, il est repérable parfois à la censure qui porte sur lui, mais le pire c’est quand il est démenti, refusé, nié : on flotte alors entre les discours du maître et de l’analyste. Ce non choix vise à éluder l’impossible du rapport sexuel, là où le choix d’une orientation admet un irréconciliable fondé sur des choix de doctrines distincts, à partir de quoi une cristallisation symptomatique de son style propre est possible. On peut trouver aussi, hors de notre champ, des praticiens victimes d’un délire de l’équivalence des méthodes thérapeutiques : c’est toujours pour éluder l’impossible – seul roc sur lequel on peut se tenir – si une méthode ne marche pas, on en change.

Pour conclure, on pourrait dire que tout praticien en institution est menacé par deux sortes de débilité, disons-le comme cela pour le moment : la débilité produite par le transfert qui est un aveuglement, et celle produite par refus du transfert qui est un flottement. Concernant la débilité de ce flottement hors transfert, vous connaissez certainement la mention de Lacan dans …ou pire : « J’appelle débilité mentale le fait d’être un être parlant qui n’est pas solidement installé dans un discours. C’est ce qui fait le prix du débile. Il n’y a aucune autre définition qu’on puisse lui donner, sinon d’être ce qu’on appelle un peu à côté de la plaque, c’est-à-dire qu’entre deux discours, il flotte. Pour être solidement installé comme sujet, il faut s’en tenir à un, ou bien alors savoir ce qu’on fait. […] Ce n’est pas parce qu’on est en marge qu’on sait ce qu’on dit… »5.

Je passe, trop rapidement, sur la question de savoir si on peut parler de débilité du transfert, mais une indication de Lacan s’en approche, dans la première leçon de son Séminaire avorté « Les Noms-du-père » où il évoque différentes variétés de ce que la figure du père masque comme position subjective : « La névrose est inséparable à nos yeux d’une fuite devant le désir du père, auquel le sujet substitue sa demande. »6 Le terme de fuite évoque celui de débilité, mais s’en sépare aussi puisque cela se situe dans un transfert, qui positionne comme tel – même mal. C’est une débilité qui passe plutôt au délire, le délire du signifié du père.

Ainsi, J.-A. Miller dans « L’inconscient et le corps parlant » nous permet de repérer plus précisément ces catégories de désorientations : « De la débilité au délire […] la seule voie qui s’ouvre au-delà, c’est pour le parlêtre de se faire dupe d’un réel, c’est-à-dire de monter un discours où les semblants coincent un réel, un réel auquel croire sans y adhérer, un réel qui n’a pas de sens, indifférent au sens, et qui ne peut être autre que ce qu’il est. La débilité, c’est au contraire la duperie du possible. Être dupe d’un réel – ce que je vante –, c’est la seule lucidité qui est ouverte au corps parlant pour s’orienter. Débilité – délire – duperie, telle est la trilogie de fer qui répercute le nœud de l’imaginaire, du symbolique et du réel. »7

C’est donc traitable, mais seulement dans la mesure où l’on peut affronter un jour dans sa cure et les glissements par lesquels on élude l’impossible du rapport sexuel et l’horreur que masque la consistance donnée au père. Alors, le transfert, dans sa propre pratique, peut passer au semblant.

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* Texte issu de la journée organisée par l’ACF-Belgique en collaboration avec la FIPA sous le titre « Le réseau et l’exception », le samedi 19 janvier 2019.

1 Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 517.

2 Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Choses de finesse en psychanalyse » (2008-2009), enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 12 novembre 2008, inédit.

3 Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1991, p. 79.

4 Ibid., p. 218.

5 Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, …ou pire (1971-1972), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, coll. Champ Freudien, 2011, p. 131.

6 Lacan J., « Introduction aux Noms-du-Père », Des Noms-du-Père, Seuil, Champ freudien, 2005, p. 90.

7 Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », cf. en ligne : https://www.cairn.info/revue-la-cause-du-desir-2014-3-page-103.htm.