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Timbuktu : un film de résistance

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J’avais vu le film Timbuktu, du cinéaste mauritanien Abderrahmane Sissako, avant l’attaque à Charlie Hebdo du 7 janvier dernier : un film bouleversant sur les avatars d’une ville conquise et tyrannisée par les miliciens de la police islamique. Aujourd’hui à la lumière des événements sanglants de Paris, cette œuvre prend un éclairage nouveau qui décuple son message d’opposition à tous les pouvoirs absolus fondés sur les religions fondamentalistes. Au Mali, en 2012, A. Sissako, cinéaste combattant, fut horrifié par la lapidation à mort d’un couple dont l’unique faute avait été de s’aimer hors mariage. L’idée du film lui vint après cette expérience bouleversante. Son œuvre est la réponse à son indignation face à l’effondrement des valeurs de l’humanité, une œuvre chargée de révolte et en même temps de poésie, de lumière et de justesse.

L’histoire raconte la vie tranquille d’une famille d’éleveurs. Un accident qui concerne l’une des vaches du troupeau entraîne le drame. L’intervention du pouvoir djihadiste précipite les événements dans l’absurde et la tragédie. Autour du drame intimiste de cette famille, film dans le film, se déroule celui d’une ville envahie et tyrannisée par l’intégrisme islamiste : des hommes qui s’acharnent à interdire et réprimer toutes les activités qui ne plairaient pas à Dieu et à sanctionner, par le biais de tribunaux aussi douteux qu’implacables, chaque geste porteur d’une trace de plaisir. Interdiction d’écouter de la musique, d’allumer la radio, de fumer, de jouer au foot, de flâner dans les rues, de choisir librement son époux, interdiction d’accéder à la culture et au savoir en dehors des livres sacrés. Le corps et la sexualité sont principalement visés par les plus stricts des interdits. À l’obligation de porter le voile et de longues robes noires, une nouvelle loi est ajoutée un jour pour les femmes : elles doivent aussi porter des gants et des chaussettes parce que la peau nue de leurs mains et de leurs pieds est considérée comme indécente.

Les miliciens censés terroriser les habitants sont montrés par le cinéaste dans leur position paradoxale ; leur férocité ne cache ni leur faille ni leur bêtise : ils maîtrisent mal l’arabe de la guerre sainte et, inhibés par la caméra qui les filme, ils trébuchent sur les formules de leur serment de fidélité à la cause. Ils restent perplexes quand, ayant déniché une nuit la source d’une musique accompagnée de chansons, ils ne savent que faire : les gens chantent les louanges d’Allah ; faut-il les arrêter ou non ? Est-ce la musique interdite ou les prières qu’il faut prendre en compte ? Une scène restera inoubliable, celle d’un match de football joué sans ballon par des adolescents afin de déjouer la traque des miliciens, sans pour autant renoncer au plaisir. Car c’est le plaisir, le rire et la jouissance qui sont l’objet de l’intolérance fondamentaliste. La jouissance étant ce qui ne peut ni se gouverner, ni se mettre au pas, ni s’encadrer : elle échappe aux règles, elle déborde, elle est irrévérencieuse et irrespectueuse.

Mais ces combattants si « normaux » qui, en cachette, discutent de footballeurs ou fument une cigarette peuvent dans le même temps flageller publiquement une jeune fille ou lapider à mort. C’est la même « normalité » qui nous a frappés après les attentats de Paris : les criminels sont décrits par leurs voisins comme des hommes ordinaires et paisibles, et les otages libérés de l’hyper-marché casher ont raconté le décalage ahurissant entre le discours banal et « gentil » du terroriste dialoguant avec eux, et son acte de tuerie ; ils ont raconté l’abîme choquant entre sa parole « rassurante » et la présence de ses victimes à terre, à quelques mètres. Nous avons du mal à intégrer ce concept de « banalité du mal » qu’Hannah Arendt nous a délivré, il ne nous soulage en rien face à cette réalité choquante.

Courageux et déchirant, le film de A. Sissako dénonce et raconte l’irracontable. Sa puissance, qui devrait être redoublée après l’attentat à Charlie Hebdo, a pourtant été la source d’une récente et étonnante interdiction : le maire UMP de Villiers-sur-Marne a en effet décrété la déprogrammation du film dans sa ville pour des raisons de sécurité, « par précaution ». Le côté provisoire de l’interdiction n’entame en rien la gravité de cette censure dictée par la peur, à l’envers justement du message de A. Sissako : « Ne pas céder à la peur que les djihadistes veulent installer dans nos vies ».

Timbuktu nous montre qu’au Mali les gens n’ont pas, pour autant, arrêté de chanter, de faire et d’écouter de la musique, de jouer au foot, de s’aimer ; ce film nous montre que la pulsion de vie n’est pas si facile à extirper, que la répression, la menace, le terrorisme n’auront pas une force suffisamment dissuasive pour faire pâlir et s’éteindre sexualité et jouissance.

En ces moments dramatiques de l’actualité, chargés d’émotion, d’indignation et de contradictions, ce film est un acte de résistance, et en dépit de ses scènes de mort et de violence, il se situe du côté de la vie, de la poésie et du désir.

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