En 1975, Lacan invente le nom « S.K.beau » (à lire escabeau) à propos de James Joyce et de sa manière de désarticuler la langue dans son œuvre, une écriture hors sens. Se référant au Séminaire XXIII, Jacques-Alain Miller a fait équivaloir sublimation et escabeau1. « Le sinthome roule est le sinthome dénudé dans sa structure et dans son réel, le madaquin est le sinthome élevé au semblant, devenu mannequin, et voilé par les sublimations disponibles au magasin des accessoires : l’être et sa splendeur, le vrai, le bon, le beau, etc.2 »
Avec l’avènement du numérique, le rapport des sujets à l’image s’est modifié. Nous pouvons désormais manipuler autrement cette dernière grâce à la technologie. La poétique topologique de l’œuvre d’Anish Kapoor en est une illustration. En 2022, lors de la Biennale de Venise et de la rétrospective de sa carrière, l’artiste plasticien a de nouveau exposé Vantablack. Grâce à un laboratoire qui a mis au point un pigment particulier, le Vantablack, le noir le plus noir jamais produit, A. Kapoor s’est assuré d’en avoir l’exclusivité pour réaliser ses créations. Il suffit de peindre une surface avec cette peinture pour que nous y percevions une béance infinie. Le peintre, qui est aussi sculpteur, souligne : « La peinture donne la présence aux objets. Je leur apporte la disparition ». Chaque objet recouvert de Vantablack ne laisse place qu’au vide, au trou. L’œuvre d’A. Kapoor, artiste mondialement reconnu, ne laisse pas indifférent. Ainsi a pu être exposé un canon qui projette de la cire et de la vaseline rouges, éclaboussant les murs blancs du musée. Il est difficile de soutenir le regard tellement l’effet est saisissant. Ce rouge, c’est le corps réduit à un amas de chair, pièces détachées.
Avec le Séminaire Le Sinthome, le corps ne se réduit pas à une image. Il ne s’agit plus d’un corps capté par une image, authentifié par l’Autre qui permet une identification imaginaire (pas de corps sans Autre, première théorie du stade du miroir), mais d’un corps décerné par la frappe signifiante sur la substance vivante. Il s’agit de concevoir la sublimation « version » escabeau avec le corps comme trou3. L’escabeau, c’est une manière de traduire « d’une façon imagée la sublimation freudienne, mais à son croisement avec le narcissisme. Et voilà un rapprochement qui est proprement de l’époque du parlêtre. L’escabeau est la sublimation4 ».
Lacan a mis l’accent sur le savoir-faire joycien qu’il qualifie de « folisophie ». « Elle consiste pour chacun à se servir de son sinthome, de la singularité de son prétendu “handicap psychique”, pour le meilleur et pour le pire, sans en aplatir le relief sous un common sense.5 » La sublimation prenant sa source dans le vide de la Chose, faisons le pari que, malgré l’affaiblissement de l’Idéal, elle a encore de beaux jours devant elle !
Frédérique Bouvet
1. Miller J.-A., « Notice de fil en aiguille », in Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil & Le Champ freudien, 2005, p. 208.
2. Ibid., p. 209.
3. Monnier J.-L., « Actualité de la sublimation », L’Hebdo-Blog, no92, publié le 8 janvier 2017, disponible en ligne.
4. Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », La Cause du désir, no88, octobre 2014, p. 110, disponible sur Cairn.
5. Miller J.-A., « Notice de fil en aiguille », op. cit., p. 243.

