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Politique des conséquences

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 « […] de notre position de sujet,

nous sommes toujours responsables »[1]

 

Ce que j’ai tiré de mon analyse est donc une logique de la conséquence. Il ne s’agit pas simplement de prendre acte de ce qui est, car la jouissance en jeu est une jouissance qui sépare, et qui pourrait mener à une solitude radicale. Ce serait prendre une position cynique – « Je suis comme je jouis… et après moi le déluge » – ou de lâcheté morale. En ce qui me concerne ce serait de rester suspendue à attendre dans le silence et se faire absente à « la subjectivité de l’époque ». Ce n’est pas pour moi une position éthique de la psychanalyste que j’ai choisi d’être.

Faire la passe a donc été pour moi une manière de réintroduire un grand Autre. La fin de l’analyse m’a permis de mesurer la stratégie que j’avais adoptée pour me séparer du mien. Conclure mon analyse a été un premier acte pour entériner cette séparation, assumer ce choix. Prendre acte de cette stratégie m’a permis de renouer autrement avec l’Autre sans avoir à m’en défendre. Il n’est plus le lieu de l’aliénation mais celui de la séparation, il est aussi pluriel qu’inconsistant, celui dont je peux faire usage, à qui je peux m’adresser sans croire qu’il m’engloutira. Je peux ainsi m’engager dans ma parole et soutenir mon désir en ne cédant pas sur sa ligne d’horizon. Je peux en assumer les suites et leur inconnu, parce que je ne sais pas tout et l’Autre non plus.

« L’acte est un commencement, voire une origine, souligne J.-A. Miller, mais il ne peut se juger comme acte qu’après coup »[2]. « C’est ce qui dépend de ses suites », disait Lacan dans sa Proposition. Se faire responsable du choix inconscient que l’on a fait c’est l’assumer et en faire un usage dans le lien social et donc dans le politique.

L’École de la Cause freudienne a été le lieu où j’ai choisi de faire ma formation. J’y étudie le discours psychanalytique, j’y ai logé mon désir de devenir psychanalyste, j’y ai mis à l’épreuve mon acte d’analyste. Elle n’est plus une famille dans laquelle il aurait fallu se faire reconnaître ou au sein de laquelle je suis « la seule » à ne pas, mais le lieu d’un discours dans lequel j’ai choisi et fini par m’inscrire. Alors que j’hésitais à m’exposer une nouvelle fois dans la procédure de la passe, je fis une belle dénégation : « Ce n’est pas parce que j’ai un rapport ambivalent à l’École ». Mon analyste s’est exclamé : « Mais oui vous avez un rapport ambivalent à l’École ! Et pourquoi pas ! » Je ne faisais que répéter ma dérobade à la rencontre avec l’Autre.

L’ambivalence est le signe d’une division, celle entre l’amour et la haine, la libido et la pulsion de mort, le désir de construire et la volonté de détruire. Elle est aussi l’index d’une division à l’intérieur même du sujet qui en fait son indétermination et son invention, son éclipse et son assomption. Elle est enfin l’indice de la castration qui introduit un manque, limite la jouissance, et fait naître le désir. Elle est donc inhérente à toute entrée dans le langage, à toute relation à l’Autre. Alors oui pourquoi pas !

Alors maintenant, peut-on et doit-on contribuer au débat public ? Et comment ?

J’ai choisi de m’engager dans le discours psychanalytique, seule, ou pour le dire autrement « en solitude », à l’intérieur comme à l’extérieur, mais en tant que je ne suis pas seule à avoir fait cette expérience. « Si j’étais le seul, dit Lacan dans RSI, tout ce que je dirais n’aurait aucune portée. C’est bien pourquoi j’essaie de situer le discours psychanalytique, à savoir que je ne suis pas seul à faire cette expérience »[3].

Dans nos Journées d’étude qui s’ouvrent vers le public, nous témoignons comment l’intime est au cœur de toute relation sociale, au fondement de tout apprentissage, en fond d’écran de tout engagement militant. C’est le lien à l’Autre en tant qu’il manque qui détermine tout désir de savoir.

Ces témoignages singuliers démontrent que la gestion de masse est une impasse au malaise de la civilisation. Elle ne fait qu’engendrer des exclus, des rebus. Le langage ne viendra jamais à bout du réel et encore moins en chiffre. On peut même dire que ça le produit et le cerne en même temps. Il en fait le poids de la vie. Nous pouvons le démontrer pour chacun.

On parle d’une certaine féminisation du monde à partir de la déflation du père. La position féminine aurait-elle quelque chose à apporter à la question politique ? Il n’y a, à mon sens, pas de lecture féminine des discours, pas plus qu’il n’y a d’écriture féminine. Seulement peut-être l’expérience d’un rapport au pas-tout dont des femmes, une par une, peuvent témoigner en explorant cette articulation entre l’Un et l’infini, entre l’objet et son au-delà.

Je terminerai avec une petite anecdote. À l’occasion de la présentation de notre livre sur la guerre à des commerciaux, je fis la connaissance d’un autre éditeur qui me dit : « Ah Lacan ! À chaque fois que je le lis je ne comprends rien. Et pourtant cela me fait toujours de l’effet ! » Nous connaissons bien cela dans l’analyse, l’effet. Alors comment produire de l’effet dans le champ politique ? Manifestement pas en produisant du sens, ni en essayant de convaincre (je n’ai pas très bien réussi à enthousiasmer les commerciaux !), mais en acte sûrement, dans la durée, à l’usure, « avec les moyens du bord, en ayant confiance que ce serait finalement pour les meilleurs intérêts de la psychanalyse »[4].

Intervention à la Journée « Question d’École » du 3 février 2018

[1] Lacan, J., « La science et la vérité », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 858.

[2] Miller J.-A., « L’acte entre intention et conséquence », La Cause freudienne, Paris, Navarin/Seuil, n°42, mai 1999, p. 7-16.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XXII « R.S.I. », leçon du 15 avril 1975, Ornicar ?, n°5, Paris, Navarin, p. 51.

[4] Miller J.-A., « L’acte entre intention et conséquence », op. cit.

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