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Oublier pour se souvenir

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« T’écrire m’a fait du bien » [1]

Par cette phrase, Marceline Loridan-Ivens n’évoque pas une consolation, ni aucun remède qui aurait apaisé l’horreur traversée. Plutôt une nécessité au-delà du mal. Sa lettre au père, lequel a disparu dans les camps où ils ont été déportés ensemble et dont elle, est revenue, est un bouleversant hommage qui n’atténue rien : « En te parlant je ne me console pas, je détends juste ce qui m’enserre le cœur ».[2]

Elle adresse à son père tant aimé, d’autant plus chéri que disparu, la réponse à la prophétie faite à Drancy, avant que la barbarie ne les sépare : « Toi tu reviendras peut-être parce que tu es jeune, moi je ne reviendrai pas. » Prédiction qui s’est inscrite en elle, aussi « violemment et définitivement que le matricule 78750 »[3] gravé à jamais sur son avant-bras.

Lorsqu’ils sont arrêtés par la milice française, Marceline a quinze ans. Le trajet de prison en prison et de train en train, les amène lui à Auschwitz, elle à Birkenau.
Marceline a été délivrée le 10 mai 1945 par les Russes à Theresienstadt. Après presque trois ans d’attente, le ministre des Anciens Combattants et Victimes de guerre « décide » de la disparition de Rozenberg Szlhama, le 12 février 1948. Etrange document pour officialiser le non-retour.

Le trou de l’oubli

Un jour au camp, leurs commandos se croisent et la fille et le père réussissent à se jeter dans les bras l’un de l’autre. Avant que ne s’ensuivent des coups, sous lesquels elle s’évanouit, Marceline a le temps de murmurer à son père le nom de son bloc. Lui, a l’audace de lui remettre une tomate et un oignon qu’elle partagera avec une amie. Par la suite le père fait parvenir à sa fille une lettre, signée de son prénom en yiddish : Shloïme. Miracle d’avoir trouvé du papier ainsi qu’un intermédiaire pour porter cette lettre. Le message arrive mais sa destinataire en oublie absolument le contenu : « Ton mot c’était trop de chaleur tout d’un coup, trop d’amour, je l’ai englouti aussitôt lu, comme une machine qui a faim et soif. Et puis je l’ai effacé ». [4] Lettre d’espoir, probablement, d’encouragement pour tenir, car l’auteure situe la remise de cette lettre à l’été 44 durant lequel les « bonnes » nouvelles arrivent : Paris libéré, défilé de la division Leclerc. Sauf que dans le camp, l’avenir n’existait plus. « Plus rien ne pouvait nourrir l’espoir. Il était mort. »[5] Plongée dans un présent où tout est survie de secondes en secondes, les mots même les plus tendres et venant des êtres les plus chers, tuent. Le message de la lettre s’efface sous le coup d’une incroyance.

Marceline survivante aura perdu la lettre et n’en retrouvera pas le texte. Jamais, alors même qu’elle pourra raconter et de façon précise l’horreur de sa déportation. Son oubli témoigne de la prophétie réalisée : elle est revenue, il est mort. La lettre, sorte de Stück du camp, déchet, signe le hors sens. Le livre que Marceline écrit, est la page blanche de cette disparition d’où elle peut parler, encore, au père. Elle peut s’adresser à lui, du trou de l’oubli absolu, comme s’il était vivant.

Vivre quand même

« Si je cherche encore dans les tréfonds de ma mémoire, ces lignes manquantes [….] c’est qu’elles ont fini par dessiner un recoin de ma tête où je me glisse parfois […] Je sais tout l’amour qu’elles contenaient. Je l’ai cherché toute ma vie ensuite ». [6]

Elle va le rencontrer de façon foudroyante !

Le premier mari de Marceline, Francis Loridan, la relève d’une chute de vélo. Et l’épouse. Le second est le bon, c’est-à-dire celui qui convient à la recherche d’une alliance entre le passé et la vie présente. Cet homme, c’est Joris Ivens, un des plus grands reporters du documentaire de son temps. Il la découvre dans un film où elle demande aux passants dans la rue « Êtes-vous heureux ? ». Et où ensuite elle parle des camps, de la disparition de son père, et elle montre son matricule, sans paraître malheureuse. Joris dit « Cette fille, si je la rencontre, je pourrais tomber amoureux d’elle. »[7] Et c’est ce qui se passe ! Rencontre de deux destins. Union de deux radicalités. Ils font couple.

Joris est de trente ans plus âgé qu’elle, né au tournant du siècle comme le père. « C’était un homme habité, hanté, par la misère humaine et constamment déchiré. » [8]

Marceline, revenue du pire, écrit : « Pour vivre je n’avais pas trouvé mieux que de croire [….] et jusqu’à la déraison, qu’on peut changer le monde ».[9]

Ensemble ils vont voyager, militer, filmer ; Joris Ivens a parcouru la planète la caméra à l’épaule. Marceline Loridan-Ivens a fait des films, dont l’un: Algérie année zéro, signe son engagement pendant la guerre d’Algérie.

« Nous nous considérions comme une hydre à deux têtes ».[10] Deux personnes très proches par leur aspiration, leur révolte, leur sens de la justice, bien qu’ils soient éloignés sur les questions idéologiques. Ils forment un couple avec un idéal, celui « de débarrasser la planète de ses impuretés »[11]. Ensemble toujours, ils seront accueillis dans le monde entier.

« J’étais probablement une femme sous influence. Joris me dévorait. Mais j’avais besoin de cette dépendance, de la force et des certitudes d’un homme comme lui. Il était l’école que je n’avais pas terminée. L’amour qui me sauverait. Il était l’ailleurs. L’antidote à ton absence. »[12] Ils furent « deux artistes, deux sauvages »[13], se protégeant et prenant soin chacun de l’autre.

Joris est mort en 1999. Le frère de Marceline lui dit alors « Finalement tu avais épousé ton père ».[14] D’abord choquée par cette interprétation sauvage, Marceline y consent en disant à son père dans ce récit qu’elle écrit pour lui :

« J’avais aimé un homme que tu aurais aimé. »[15]

[1] Loridan-Ivens M., avec Judith Perrignon, Et tu n’es pas revenu, Grasset, 2015, p. 107.

[2] Ibid., p. 106

[3] Ibid., p. 13.

[4] Ibid., p. 18.

[5] Ibid., p. 21.

[6] Ibid., p. 88.

[7] Ibid., p. 91-92.

[8] Ibid.

[9] Ibid., p. 96.

[10] Ibid., p. 92.

[11] Ibid.

[12] Ibid., p. 97.

[13] Ibid., p. 100.

[14] Ibid.

[15] Ibid.

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