La logique et la politique de l’hystérique

Dans ce texte, écrit en direction des 37e journées de l’ECF sur « Le rapport sexuel au XXIe siècle », Pierre Naveau aborde ce thème par l’hystérie, notamment par sa logique propre. Il isole les signifiants de Lacan dans son travail sur les mythes d’Œdipe et de Totem et tabou. L’hystérique promeut la jouissance sexuelle, elle ne la refoule pas. De même, elle n’est pas une femme, mais laisse la jouissance à une autre, somme toute : elle s’en prive. De l’étude du lien à l’homme et au père se dévoile la politique de l’hystérique, celle de l’au moins un.

Extrait du texte « La logique de l’hystérique et la promotion de la jouissance sexuelle : du mythe au réel », initialement paru dans La Lettre mensuelle, n°270, juillet 2008, p. 29-31.

Je propose d’évoquer le rapport de l’hystérique à la jouissance sexuelle dans la mesure même où, dès l’instant où l’on essaie de lire Lacan, on réalise que l’on ne sait pas ce que c’est que la jouissance et que la jouissance sexuelle n’est pas ce que l’on croit.

La jouissance en jeu dans le pari de l’hystérique

Dans les Séminaires XVI, XVII et XVIII[1], Lacan aborde la jouissance en se référant à la mythologie freudienne et plus précisément aux deux mythes de l’Œdipe et de Totem et tabou. Le premier relève, dit-il, de l’hystérie, le second de la névrose obsessionnelle. Il n’empêche que, pour parler du rapport de l’hystérique à la jouissance sexuelle, il les entrecroise. Lacan souligne que Freud a l’idée que l’hystérique « refoule » la jouissance sexuelle, l’affect provoquant ce « refoulement » étant le dégoût. La version de Freud est que les femmes ont une aversion pour la sexualité. Lacan n’est pas d’accord avec Freud. Il affirme au contraire que l’hystérique « promeut » la jouissance sexuelle. « Promotion », donc, et non pas refoulement. Non pas Verdrängung, mais Aufhebung. Lacan pose en effet la question : qu’est-ce que l’hystérie ?, que veut l’hystérique ? À cet égard, il soutient un paradoxe : il oppose la position de l’hystérique à celle de l’obsessionnel en prenant appui sur les termes qui sont ceux du pari de Pascal. L’enjeu du pari n’est pas le même pour l’hystérique et pour l’obsessionnel. Là où l’enjeu est pour l’obsessionnel le Un de la vie, il est pour l’hystérique le Un de la jouissance. Mais la jouissance dont il s’agit n’est pas la sienne, c’est celle de l’homme. Autrement dit, l’enjeu du pari de l’hystérique n’est pas la jouissance de la femme, mais la jouissance de l’homme. Cela peut sembler surprenant, mais c’est là, selon Lacan, le risque qu’elle prend. La jouissance de l’hystérique, si jouissance il y a, consiste à « se satisfaire » de la jouissance de l’homme. Ainsi la femme est-elle captive de la jouissance de l’homme, de la même façon que le maître est captif du rapport que l’esclave entretient avec la chose qu’il fabrique. Lacan explique ainsi pourquoi, selon lui, « l’hystérique n’est pas une femme » et pourquoi « l’hystérique ne se prend pas pour La femme ». Le nœud du transfert se trouve là. Pour l’hystérique en effet le sujet supposé savoir est « la femme qui sait ce qu’il faut pour la jouissance de l’homme ». […]

La jouissance de la privation

Lacan relit [le cas freudien] de Dora […] à partir de ce point crucial : l’hystérique jouit de se priver de la jouissance. Pour dire la chose ainsi, l’hystérique laisse à une autre femme la jouissance de l’organe de l’homme. Le fait de laisser quelque chose à une autre est ici, selon Lacan, une caractéristique de la position du sujet hystérique. Dora laisse l’organe de M. K à Mme K. Grand bien lui fasse. Elle, elle n’en veut pas. Mme K incarne, pour elle, le sujet supposé savoir. […]

Si le rapport de l’hystérique à la jouissance sexuelle est paradoxal, c’est parce que d’un côté […] l’enjeu de son pari est la jouissance de l’homme, et que, d’un autre côté elle se passionne pour ce que Lacan appelle « la jouissance absolue ». La jouissance de l’homme, celle de l’organe sexuel mâle, fait partie des jouissances relatives. La jouissance de l’homme dépend en effet de la suffisance ou de l’insuffisance de ses capacités sexuelles, de sa relative puissance ou de sa relative impuissance. Au-delà de ces jouissances relatives, l’hystérique leur préfère, c’est ce qu’avance Lacan, la jouissance absolue. L’accent porte sur « la préférence ». […]

La promotion de la jouissance absolue

Pour Lacan lisant Freud, la jouissance sexuelle est en fait la jouissance du père dont il est question dans le mythe de Totem et tabou. C’est la jouissance du Père qui possède toutes les femmes. Or, la jouissance de toutes les femmes est bien sûr impossible. C’est pourquoi selon Lacan, elle est réelle. Le phallus est précisément le semblant qui dénote (Bedeutung) le fait que les femmes dont il s’agit de jouir sont alors prises ensemble comme un tout. C’est de cet impossible de la jouissance sexuelle que Lacan déduit que l’on ne peut pas dire La femme et que l’on ne peut parler que d’une femme. Lorsque Lacan indique que l’hystérique « promeut » la jouissance absolue, il veut dire par là même qu’elle a tendance à se détourner des jouissances finies et à se tourner vers cette jouissance mythique qu’est la jouissance infinie. Relativement à la jouissance, l’hystérique « préfère » l’infini au Un. Lacan en tire la conséquence que, de ce mythe d’un Père primordial, l’hystérique extrait le trait de l’au moins un. Il faut qu’il y en ait au moins un. C’est pourquoi le mythe de Don Juan est un mythe féminin. C’est un mythe qui met en cause la structure logique de la jouissance. Ce dont il est question, c’est d’une opération logique. Don Juan est l’au moins un qui aborde chaque une, afin de faire passer chaque une, de l’une en plus à l’une en moins.

Le ratage de la rencontre

La politique de l’hystérique, dit Lacan, est « la politique de l’au moins un ». Le mot « politique » semble ici mettre en jeu le surmoi féminin. Il y a dans l’être de la femme, l’exigence de l’au moins un et du pas plus d’un. La pierre d’achoppement sur laquelle bute cependant une telle exigence est le rapport de l’homme à la tension qui existe, pour lui, entre la multiplicité des femmes et l’unicité de la mère. D’où l’inévitable ratage de la rencontre entre l’homme et la femme. […]

J’ai ainsi proposé d’évoquer le rapport de l’hystérique à la jouissance sexuelle, afin d’élucider la raison pour laquelle Lacan affirme que l’hystérique est une logicienne et pourquoi il laisse entendre, à l’époque des Séminaires XVI, XVII et XVIII, que parler des femmes sans en passer par la logique fait courir le risque de les diffamer.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006 ; livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991 ; livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2007.