L’instant

C’est à propos de la question du temps que Lacan fit pour la première fois référence à Kierkegaard [*]. On peut lire dans « L’agressivité en psychanalyse » de 1948, ceci : « Nous ne croyons pas vain d’avoir souligné le rapport que soutient avec la dimension de l’espace une tension subjective, qui dans le malaise de la civilisation vient recouper celle de l’angoisse, si humainement abordée par Freud et qui se développe dans la dimension temporelle. Celle-ci aussi nous l’éclairerions volontiers des significations contemporaines de deux philosophies qui répondraient à celles que nous venons d’évoquer : celle de Bergson pour son insuffisance naturaliste et celle de Kierkegaard pour sa signification dialectique. » [1] Il s’agit de montrer ici que le concept kierkegaardien d’instant permet à Lacan d’appuyer, au moment de l’invention de la scansion, son approche de la question du temps.

 

La « signification dialectique » du temps chez Kierkegaard

Dans la cinquième thèse de ce texte, Lacan appréhende le problème de l’angoisse dans son rapport au temps. Cette catégorie est présentée comme pouvant être éclairée par la signification dialectique que lui a donnée Kierkegaard. Or, ce qui chez le philosophe éclaire cette dialectique est la notion d’instant, si fortement repensée par lui. Jacques-Alain Miller en fit d’ailleurs la remarque dans son cours « Les us du laps » [2]. Comment, dans cette conjonction laissée en suspens par Lacan, s’articulent angoisse, temps et instant ?

Kierkegaard subvertit l’interprétation classique du rapport de l’instant et du temps. Il ne considère pas le temps en soi, mais par rapport au sujet de l’existence, lequel décide de son orientation dans le temps. Le problème, pour le philosophe, est de définir les caractéristiques d’une temporalité existentielle. Il ne s’agit donc plus du temps hégélien propre à l’esprit du monde, pris sous l’empire du concept, mais d’un temps en rapport avec le sujet et l’Autre.

Kierkegaard a donc isolé deux conceptions de l’instant : l’une concerne l’instant dans son rapport au temps au plan de l’immanence, l’autre, la sienne donc, le conçoit comme transcendance. De l’instant, considéré jusqu’alors comme multiplicité dans la succession temporelle, il va montrer en quoi il est une singularité, un « atome d’éternité » qui marque la manifestation de l’éternité dans le temps et la possibilité de sa transfiguration.

Dans la première conception, l’instant est abstrait, un simple « maintenant » aussitôt aboli par le « maintenant » suivant, tout aussi passager. Il est le soudain, le ponctuel, sans consistance, séparé de l’être. Le Concept de l’angoisse critique une difficulté du Parménide de Platon [3], à propos de la participation de l’Un au temps. L’instant y est défini comme « la catégorie du passage » mais est en fin de compte réduit à une « muette abstraction atomique » [4] – bref, à du temps comme non-être.

À l’opposé, dans la conception kierkegaardienne, l’instant trouve sa véritable signification, non plus comme miettes de devenir à l’éphémère destinée, mais au moment précis où son atome fait rupture constitutive, avènement éternel, d’une décision subjective. L’émergence de la personne du Christ est évidemment, pour Kierkegaard, la chose même. Par lui, le surgissement de l’éternité dans le temps empirico-historique vient scinder sa continuité. La coupure du temps par la présence du Christ fonde l’éternité de l’instant et inspire à l’existant le modèle du saut dans la foi.

Exister pour Kierkegaard présuppose donc un acte qui, par son saut – soit la rupture qu’il produit –, traverse le temps, le temps de l’enchaînement des causes et des effets. L’instant est ce fragment du temps qui échappe et survit à son perpétuel dépassement par la nouveauté inaltérable de ce qu’il instaure. Il est bien, au regard de l’existence, ce point à partir duquel quelque chose se fixe pour toujours, ce point de fracture où l’irréversibilité du nouveau advient. L’existence kierkegaardienne est donc nécessairement cette tension d’une hâte qui refuse toute lenteur, toute longueur temporelle, ou encore toute rêvasserie romantique.

 

L’instant : une catégorie lacanienne

Faire de l’instant une catégorie lacanienne est une proposition qui trouve son poids renforcé par un autre texte contemporain de l’allusion kierkegaardienne : « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée » [5]. Parmi le déroulement subjectif de ce procès logique, rappelons le premier de ces « trois moments de l’évidence », celui de cette instance que Lacan nomme « l’instant du regard » [6]. Plusieurs de ses caractéristiques révèlent l’existence d’une communauté certaine avec la notion kierkegaardienne.

Tout d’abord, cet instant a une détermination conférée par le regard. Cette instantanéité du regard est pourtant supplémentée d’un temps de voir ce qui n’est pas (dans le sophisme, deux disques noirs). Cet instant est donc autre chose que ce postulat que Lacan reconnaît aux formes classiques de la logique, à savoir : « rien qui ne puisse déjà être vu d’un seul coup » [7], puisqu’il n’est pas un temps inerte où se livrent les données, mais déjà un temps de possibilité. Or, cette articulation du regard à l’instant se retrouve à travers le concept kierkegaardien.

Le mot danois pour Instant est Øieblikket. Étymologiquement, ce terme, comme pour son correspondant allemand Augenblick, signifie « coup d’œil » ou « clin d’œil ». Il traduit la vitesse du regard que rien n’égale, commensurable pourtant à l’éternité [8]. La signification du terme implique aussi une référence à saint Paul et à la métaphore du clin d’œil dont le Nouveau Testament exprime la « Plénitude du temps », réalisée par le christianisme et réaffirmée par Kierkegaard. La saisie totale du clin d’œil produit sa plénitude, sa vitesse lui fait participer au temps dans sa succession, pendant qu’il capte simultanément la présence de l’éternel.

L’instant n’implique aucune Aufhebung hégélienne entre temps historique et éternité. Si l’instant est ce point qualitativement plein à partir de quoi quelque chose peut se fixer pour toujours – point hors temps, de rupture entre un temps 1 et un temps 2 –, ce n’est qu’en tant qu’union paradoxale du temps et de l’éternité qu’il consiste, il est donc toujours à renouveler. Ce temps, qualifiable de réel, maintient les contraires en opposition dans une tension dont le sujet fait l’épreuve. Par sa discontinuité, il n’admet aucune nécessité hégélienne et n’implique aucune totalisation ou finalité du même ordre.

L’enjeu que contient l’instant se tient dans la pertinence pratique du concept pour l’expérience analytique. Ces années quarante sont précisément le moment où Lacan élabore ce mode nouveau d’intervention dans les cures, prototypique de l’acte analytique : la scansion. S’il n’a pas explicitement raccordé la fonction de l’instant à la suspension de la séance, il semble pourtant logique d’en voir le rapport.

La coupure introduite par l’acte d’interrompre l’analysant en un point particulier de sa parole, dégage son produit : créer rétroactivement de l’instant, celui du dernier dit. Souvent, l’effet de ponctuation fait surprise au sujet, qui après-coup rapporte à la séance suivante son étonnement, son énigme ou ses associations quant à ses propres mots, entendus plus nettement d’être les derniers. L’instant de ce dit advenu après-coup comme le dernier, a bien modifié la séance et ses effets. Réduite avant cette invention à une durée cumulative, la séance voyait la dimension chronométrique de sa temporalité gommer les possibilités d’user des effets de surgissement que l’instant confère par sa rupture. Comme chez Kierkegaard, le temps se rapporte qualitativement, et non quantitativement, à ce qui y fait coupure. Ce temps, devenu instant sous l’effet d’une coupure imprévisible que l’analysant n’attend pas, se comprend comme un temps réel. La vérité de l’instant comme temps réel, lié à l’irréversibilité d’un acte, relève non plus d’une durée, mesure de la subsistance des choses, mais d’un temps qui détermine leur avènement à travers leur rupture.

La scansion implique un temps réel dans la mesure où l’instant généré par la coupure fait toujours tuché pour le sujet. L’instant est bien la face temporelle de la tuché. De même, sa finalité est de réveil. Les effets de surgissement et de précipitation propres à cette technique, dont Lacan témoigne à propos de ce patient abrégé dans le cours tranquille de son bavardage sur Dostoïevski [9], sont en fin de compte l’indice du caractère opératoire de Kierkegaard dans la lecture de Lacan.

 

[*] Ce texte est un extrait d’une première publication dans La Cause freudienne, n°56, mars 2004, p. 86-90 ; version éditée dans ce numéro avec l’aimable autorisation de l’auteur.

[1] Lacan J., « L’agressivité en psychanalyse », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 123.

[2] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Les us du laps », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse l’université Paris VIII, cours du 31 mai 2000, inédit.

[3] Platon, Parménide, Paris, Flammarion, 1994.

[4] Kierkegaard S., Le Concept de l’angoisse, Paris, Gallimard, 1935, p. 177.

[5] Lacan J., « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée », Écrits, op. cit., p. 197-213.

[6] Ibid., p. 204.

[7] Ibid., p. 202.

[8] Cf. Kierkegaard S., Le Concept de l’angoisse, op. cit., p. 91.

[9] Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », Écrits, op. cit., p. 315.