Numero 154

Événements, Hebdo Blog 147

« Un lien social sans commune mesure »

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CPCT-Paris : Le thème de notre journée [1] au CPCT est : « un lien social sans commune mesure : singularité de la clinique et discours analytique ». Au regard de ce thème, pour vous, comment la psychanalyse permet-elle de penser le lien social ?

Bénédicte Jullien : Lacan énonce dans Encore : « En fin de compte il n’y a que ça le lien social. […] le lien social ne s’instaure que de s’ancrer dans la façon dont le langage se situe et s’imprime, se situe sur ce qui grouille, à savoir l’être parlant »[2]. Le lien social n’a donc pas tant à voir avec la communauté des hommes qui vivent ensemble ou partagent quelque chose. Le lien social est lié au langage qui, parce qu’il introduit la non-existence du rapport sexuel, devient le vecteur de toute relation. Il est un lien de parole qui, régi par une structure linguistique, transmet une norme qui sert à établir une routine sociale. Mais chacun s’inscrit dans cette langue de l’Autre de manière singulière. Ce niveau du langage ne communique aucune information, mais véhicule un désir, une jouissance qui cherche à se satisfaire ou à se localiser. C’est depuis cette position dans le discours que le sujet peut se faire représenter par le langage auprès de l’Autre et qu’il peut faire lien social. C’est une position singulière qui est sans commune mesure.

CPCT-Paris : L’insertion sociale ne se fait plus par l’identification symbolique mais par la consommation à l’époque de l’Autre qui n’existe plus et du « zénith social » où l’objet a l’a remplacée. Ceci a pour conséquence la jouissance à tout-va. Est-ce que cette tendance sociétale modifie quelque chose à la conduite des cures ?

B. J. : Oui, d’une certaine manière. L’angoisse est plus souvent au premier plan. La jouissance a davantage de mal à se symptomatiser. Il y est moins question d’un « qu’est-ce que cela veut dire ? ». Le sujet peut alors se trouver en difficulté à articuler ses chaînes signifiantes, à faire des liens, à aller et venir entre le passé et le présent, à revisiter les signifiants de son histoire. C’est la jouissance qui le submerge, dans le corps. Ou bien c’est le langage qui en est envahi, « ça parle». La parole se déverse en flots et devient inarrêtable. Il me semble que cela demande de la part de l’analyste un maniement de la parole plus actif qui passe autant par une aide discursive que par une attention particulière aux signifiants du sujet. Entre déploiement et coupure. Donner du poids aux mots, à l’énonciation, tout en les allégeant de la folie du sens.

CPCT-Paris : Les neurosciences cognitives réduisent le lien social à des facultés cognitives (l’empathie par exemple) qui auraient leur origine dans le cerveau (dans les neurones miroirs). Le sujet n’y serait donc pour rien dans sa manière de faire lien social. En quel sens ce discours est-il aux antipodes de la conception psychanalytique du lien social ? 

B. J. : C’est que les neurosciences ignorent la singularité de l’être humain, qu’il est un corps vivant transformé par le langage. Elles rêvent à une équivalence entre la biologie et le système langagier, entendu comme un code. Or, nous savons que le langage fait bien autre chose que de coder une expérience du vivant. Il n’est pas un code de plus dans la multiplication des codes sensoriels. Ce n’est pas plus un mode commun et partagé qui est la référence ultime du langage. Toute relation intersubjective est subordonnée au traumatisme langagier qui ne peut écrire le rapport sexuel. En cela l’être humain n’est pas responsable de cette condition de parlêtre. En revanche, c’est la façon dont chacun s’inscrit dans le langage qui le fait responsable. À un moment primordial, il est proposé à tout sujet le choix entre parler et ne pas parler, c’est-à-dire le choix entre accepter ou refuser le langage. C’est le choix de s’aliéner à l’Autre et ses règles du langage, mais aussi de consentir à un langage qui ne peut pas tout dire de ce que je suis comme être sexué et par là, de s’en séparer.

CPCT-Paris : Pour vous, en quel sens la psychanalyse produit-elle un lien social inédit ? 

B. J. : C’est un lien social qui prend en compte la dimension de jouissance que produit le langage, en tant qu’il affecte le corps, mais aussi qu’il est le support de cette jouissance. Cette jouissance est toujours singulière, elle ne se partage pas et elle est au commande de toute action du sujet. Elle est ce qui nous pousse vers l’autre mais aussi ce qui nous en éloigne. C’est étonnamment avec le langage qu’on peut la pacifier, non pas tant en parlant (ça ferait du bien de parler) qu’en l’articulant. C’est ce qu’invite à faire la psychanalyse, articuler sa propre langue. Cela permet au sujet de s’orienter dans le monde concernant ce qu’il peut faire avec son corps et dans sa relation avec les autres.

CPCT-Paris : Merci beaucoup Bénédicte Jullien.  

[1] http://cpct-paris.com/index.php/2018/09/21/le-programme-de-la-journee-du-cpct-paris/

[2] Lacan J., Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1976, p. 32.

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