Numéro 165

Hebdo Blog 164, Orientation

L’extraordinaire de l’acte analytique

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Dans son texte « La psychanalyse, la cité, la communauté », Jacques-Alain Miller indique que « l’École, la communauté d’inspiration lacanienne, recherche ce que c’est qu’être analyste, alors qu’une société, elle, le sait » [1]. La journée « Question d’école » qui s’est tenue ce 2 février 2019 à Paris était placée sous cet angle, et c’est ce qui en a fait sa force et son sel. La question : « Qu’est-ce qu’être analyste ? » était centrale et abordée sous trois angles : celui de la formation que dispense l’école aux analystes en formation, celui du contrôle et celui de la passe. Ces trois dimensions se trouvaient donc nouées et articulées ensemble pour une bonne raison : l’on continue de s’analyser, de faire des contrôles et de se former, parce que l’on ne sait pas ce que c’est que d’être analyste, parce que l’on ne se prend pas pour « L’analyste » avec un grand L. Ceux qui le font deviennent « L’âne à liste », entrent dans une routine, s’ennuient, car ils n’entretiennent plus un rapport vivant à leur inconscient.

Des travailleurs décidés

Dans son texte « Le débroussaillage de la formation analytique », J.-A. Miller précise comment Lacan, dans sa proposition du 9 octobre 1967 décrit le psychanalyste expérimenté : « Il le fait à partir des effets négatifs que la pratique a sur lui parce que, à force de pratiquer, l’analyste commence à imaginer qu’il sait. En transformant la pratique en routine, il oublie l’extraordinaire, l’incroyable de l’acte analytique et il arrive à penser qu’il possède un ‘‘savoir-faire’’ analytique. » [2] C’est cet extraordinaire de l’acte analytique qui nous a été transmis, samedi, à la Maison de la Chimie, grâce à l’exemple qui nous a été donné de travailleurs décidés. « La thèse du transfert de travail, qui est au fondement du concept de l’École, concerne l’analyste non en tant que maître, mais en tant que travailleur. Il s’agit des analystes travailleurs. C’est ce que réclame Lacan à la fin de son ‘‘Acte de fondation’’ : Je n’ai pas besoin d’une liste nombreuse mais de travailleurs décidés. » [3]

Cette journée « Question d’école » a été l’occasion de démontrer, en acte, que « L’enseignement de la psychanalyse ne peut se transmettre d’un sujet à l’autre que par les voies d’un transfert de travail. » [4] Chacun des analystes qui sont intervenus l’ont fait sur la base d’un éros, d’un désir décidé, ce qui a permis de susciter le désir d’en savoir un peu plus. « En effet, le transfert en psychanalyse traduit que le savoir ne s’y transmet que par Éros. […] De ce savoir fermé qu’est le savoir de l’inconscient, on arrive à saisir quelque chose uniquement par les voies du transfert, par les voies du travail de transfert » [5].

Le contrôle pour préserver la place du non savoir

Dans ce concert de voix, il a été souligné qu’il n’y a pas d’universel du psychanalyste [6] et qu’il revient à chacun un « tu peux savoir » qui n’est pas un cumul de connaissance car il n’y a pas de formation univoque de l’analyste. C’est pourquoi, le contrôle, loin d’être un lieu où vérifier un savoir déjà-là, est au contraire le lieu où exposer ce qui fait obstacle à la cure et préserver la place du non-savoir. C’est à cette condition qu’il produit des instants de vérité qui touchent aussi à l’implication de l’analysant dans l’École. C’est ce dont ont témoigné Cécile Wojnarowski et Monique Amirault [7], en démontrant que le contrôle est essentiel car on n’est jamais en règle avec son inconscient. Lors de la table ronde, Laure Naveau a donné cette indication précieuse que si le contrôle a pour fonction d’éviter la routine, il permet aussi d’éviter toute identification à l’analyste qui n’existe pas, il nous invite donc à être plus humbles.

La formation des analystes

Mais comment est-ce que l’École forme ? Pourquoi la permanence de la formation est-elle nécessaire ? [8] L’École sujet suppose d’essayer d’interpréter le malaise dans la civilisation. C’est pourquoi, l’on a pu entendre combien l’action lacanienne, c’est d’abord la question clinique. Et être membre de l’ECF, c’est aussi savoir-y-faire avec les discours de la civilisation… en y apportant un peu d’air ! [9] En présentant son travail, en écrivant des cas cliniques, en prenant des responsabilités dans l’École, chaque Un est alors en place de faire des trous dans le savoir déjà-là. Ce sont ces petits trous qui permettent une respiration. Les tables rondes ont permis que circule un désir vivant pour l’École et le gai savoir était au rendez-vous. Il a d’ailleurs été souligné que ce qui cause le désir dans l’École va au-delà de la fonction occupée. Être trésorier, par exemple, peut être joyeux car noué au gai savoir, propre à l’orientation lacanienne ! [10] L’École « c’est la solitude sans l’isolement » a indiqué Philippe La Sagna, reprenant cette très belle formule d’Aristote : « L’amitié née toujours de la rencontre chez l’autre du courage à affronter un certain réel. »

La passe, le pivot essentiel

Lors de cette journée, l’on a pu entendre que, pour pouvoir dire que « Là, il y a de l’analyste », une seule condition est requise : il y a de l’analyste si, et seulement si, il y a de l’analysé [11]. La passe est le pivot, inventé par Lacan, pour démontrer que l’on a été en analyse. La formation de l’analyste est donc avant tout sa propre analyse [12]. La pépite de cette journée a été le premier témoignage de passe de Victoria Horne Reinoso, moment susceptible de relancer chaque Un dans sa propre analyse. Jean-Daniel Matet a souligné que toute pratique psychanalytique dans l’École de Lacan s’oriente de la boussole de la passe. Et que la procédure de la passe a pour ambition de vérifier le parcours d’un analyste.

Fin d’analyse et chutes

La question : comment l’on termine son analyse et comment l’on se sépare de l’analyste, sont des questions cruciales pour la commission de la passe, c’est ce que nous avons pu entendre lors de la séquence « Ce qui s’arrête et ce qui ne s’arrête pas. ». Les passants, au un par un, témoignent qu’ils ont dû se séparer d’un autre qui n’existe pas. Parfois l’analyste lui-même peut être opérateur de la séparation. À la fin de l’analyse, un nouveau nouage avec la cause analytique apparait : le transfert envers l’analyste devient un transfert envers l’École comme sujet, c’est-à-dire que le sujet-supposé-savoir devient l’École. Le passant n’attend plus le signe de l’autre pour s’engager, pour y aller. Le Un tout seul est assumé. Clotilde Leguil, reprenant les arêtes saillantes de son analyse, a indiqué comment un rêve de sortie d’analyse avait touché à l’effort pulsionnel qui était le sien. Au cours de l’analyse, plusieurs chutes et dénuement sont survenus pour elle : chute du sujet-supposé-savoir la vérité, chute de jouissance et chute de l’objet a. Sonia Chiriaco nous a donné un écho de la commission de la passe, en indiquant que, ce qui ressort des témoignages de passe, c’est que l’analyse est aussi ce lieu où il s’agit de se confronter à son horreur de savoir, au noyau de sa propre haine. C’est pourquoi il y a parfois des sorties de l’analyse en forme d’acting out, pour fuir ce noyau insupportable. Il y a parfois aussi un nouage inédit entre l’analyse et le contrôle qui permet de toucher un point de réel inaperçu jusque-là. Mais tout ne se déchiffre pas, et l’analysant se confronte peu à peu à une dévalorisation de la vérité.

Une probabilité qui doit sans cesse se démontrer

La dernière séquence : « Retentissement et suite », nous a donné la chance d’entendre la ponctuation de cette journée par Éric Laurent. Celui-ci a indiqué les raisons pour lesquelles Lacan a fait passer l’être analyste à la fonction : la fonction d’analyste f(x), ne dit pas ce que c’est que le x. Tout ce qu’elle ouvre, c’est à une probabilité d’existence. Cette probabilité est liée au produit : l’analysé. L’analyste en fonction est donc avant tout supposé car il n’y a nulle essence de l’analyste, il n’y a que des effets. Et la commission n’est pas une garantie dans le marbre, elle donne simplement un message à l’École : voilà qui seront tes interlocuteurs. Le titre de membre suppose la même logique de « pas d’essence mais des effets ». Chacun de ses membres sont des incasables, c’est pourquoi « il faut nous libérer de la tentation d’établir des critères définis » [13] de la fin de l’analyse. « Comment nous montrer toujours davantage dupes du discours analytique, afin de nous montrer toujours plus réveillés pour la suite ? » est la question posée par É. Laurent afin de nous encourager à être « toujours un peu plus éveillés ». Samedi, à la Maison de la Chimie, chaque Un a témoigné, à sa façon, de combien « la cause analytique est un lien indissoluble » [14]. Et chacun a pu mesurer sa chance de faire partie d’une École « qui parie sur le mouvement qui ne cesse pas chez l’analysant » [15].

[1] Miller J.-A., « La psychanalyse, la cité, les communautés », La Cause freudienne, n°68, Paris, Navarin/Seuil, février 2008, p. 119.

[2] Miller J.-A., « Le débroussaillage de la formation analytique », La Cause freudienne, n°68, op. cit., p. 125.

[3] Miller J.-A., « L’École, le transfert, le travail », La Cause du désir, n°99, Paris, Navarin, juin 2018, p. 149-150.

[4] Lacan J., « Acte de fondation », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 236.

[5] Miller J.-A., « L’École, le transfert, le travail », op. cit., p. 147.

[6] Wojnarowski C., « La formation, un an plus tard », Hebdo-Blog, n°164, publication électronique de l’ECF, http://www.hebdo-blog.fr/formation-an-plus-tard/ 

[7] Amirault M., « Au principe du contrôle, le désir », Hebdo-Blog, n°163. http://www.hebdo-blog.fr/principe-controle-desir/

[8] La Sagna P., « La case des incasables », Hebdo-Blog, n°163. http://www.hebdo-blog.fr/la-case-des-incasables/

[9] Ibid.

[10] Leduc C., « L’école forme », Hebdo-Blog, n°163. http://www.hebdo-blog.fr/lecole-forme/

[11] Laurent D., « S’autoriser ? » Hebdo-Blog, n°164. http://www.hebdo-blog.fr/sautoriser/ 

[12] Dupont L., « Toujours en devenir », Hebdo-Blog, n°163. http://www.hebdo-blog.fr/toujours-en-devenir/

[13] Laurent É, « Retentissement et suite », intervention lors de la journée « Question d’École » du 2 février 2019, inédit.

[14] Miller J.-A., « L’École, le transfert, le travail », op. cit., p. 150.

[15] Laurent É, « Retentissement et suite », op. cit.

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