Dans son séminaire L’Envers de la psychanalyse, Lacan donnait cette indication précieuse pour se repérer lorsque l’actualité annonce de grands changements : la révolution, selon la mécanique céleste, « peut vouloir dire retour au départ »1. Pour témoin, la prétendue révolution neuroscientifique qui s’impose dans le champ de la santé mentale comme indiscutablement efficace et nouvelle. Elle n’est dans les faits qu’un retour au temps où la psychiatrie et la psychanalyse n’existaient pas encore. Aucune originalité, voire retour du pire.
L’objectif unique d’éduquer et de remédier aux déficits cognitifs et sociaux renoue avec le mouvement médico-pédagogique des aliénistes du milieu du XIXe siècle. L’étiologie cérébrale et l’éducation à la vie quotidienne y régnaient déjà en maîtres – comme pour les troubles neurodéveloppementaux – avec l’emploi des premières méthodes comportementales et neurocognitives qui ont toutes abouti à un échec ou au rejet de la communauté scientifique. Pensons au traitement moral de Victor de l’Aveyron par le Dr Itard, précurseur de la pédagogie structurée, mais surtout à la phrénologie, mère des neurosciences, laquelle a été inventée par le médecin allemand Frank Joseph Gall. Cette discipline, qualifiée aussi de « nouvelle science », concevait que toutes les facultés morales et mentales étaient liées spécifiquement à certains organes et parties du cerveau2. Tous les médecins aliénistes étaient formés à cette théorie et à ses méthodes de palpation, mesures et dissection des crânes, car elle donnait l’illusion de pouvoir améliorer la santé mentale du peuple. La neurologie a condamné et rejeté cette approche, qui allait faire le lit de l’eugénisme, du darwinisme social et du nazisme.
Il a fallu l’avènement de Freud, venant de la neurologie, et sa découverte de l’inconscient pour trouer ce scientisme naissant et pour que la psychiatrie prenne un essor dynamique.
Dès lors, comment comprendre l’effacement de l’histoire et le retour à une conception déficitaire de la souffrance, soutenue par les DSM-IV et V, d’autant que cette dernière accentue la position autoritaire et sans limite de l’expert ? Là encore, Lacan nous apporte des réponses. Dans son texte « D’une réforme dans son trou » datant de 1969, il fait valoir le retour constant de la psychiatrie vers l’ordre apparemment scientifique : « le carrefour cérébral est le défilé obligé du fait psychiatrique »3, indique-t-il. Cet ordre produit systématiquement de la ségrégation, comme c’est le cas aujourd’hui avec la valeur identitaire des diagnostics qui sont toujours plus nombreux. Si la psychiatrie se laisse entièrement gouverner par le discours de la science abolissant le mystère du corps parlant, le pire est à venir, à savoir le risque d’un dispositif global de contrôle de la jouissance.
Mais rappeler le passé et le retour du pire semble bien souvent inopérant, de surcroît au sein du capitalisme actuel qui fait l’éloge du vide-greniers : faire du neuf avec du vieux. La meilleure action est sans nul doute d’utiliser la meilleure arme que Lacan ait inventée pour logifier ce qui est au cœur des tourbillons discursifs : l’objet a cause du désir.
Mathieu Siriot
1. Lacan J., Le Séminaire, Livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, texte établi par J.‑A. Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 62.
2. Cf. Changeux J.-P., L’Homme neuronal, Paris, Pluriel, 2012, p. 25.
3. Lacan J., « D’une réforme dans son trou », La Cause du désir, n°98, mars 2018, p. 10, disponible sur Cairn.

