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En région, L'Hebdo-Blog 188

Lee Harvey Osvald

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Mises à part les théories du complot concernant l’assassinat du Président Kennedy survenu le 22 novembre 1963, il devait être possible d’appréhender le sujet Lee Harvey Oswald, identifié comme son assassin. La lecture des documents produits par la Commission Warren impose l’idée qu’il pourrait s’agir d’un cas de psychose déclenchée. En effet, ce cas peut être resserré dans une formule qui l’éclaire : au départ, il y a chez Oswald le devoir, la mission à accomplir qui est de passer à l’Est et puis sous l’effet du déclenchement une transmutation s’opère, tout le passé soviétique devient la faute qu’il faut garder secrète, et tenir ainsi à distance la persécution de l’Autre.

Le cas

 

Le père de Lee Oswald meurt d’une crise cardiaque deux mois avant sa naissance. Ce trait est repris par sa mère devant la Commission Warren dans un syntagme figé : « child of one parent » correspondant aussi à sa situation puisque sa propre mère est morte dès son jeune âge. C’est encore par ce trait qu’Oswald se présente dans une vignette autobiographique : « Lee Harvey Oswald est né en octobre 1939 à la Nouvelle Orléans. Fils d’un courtier en assurance dont la mort prématurée lui a laissé une fâcheuse tendance à l’indépendance, causée par la négligence. » [1] De quelle négligence s’agit-il ? De celle de sa mère sans doute, Marguerite, qui se qualifie volontiers de « working mother » et se justifie ainsi d’avoir confié le soin de ses enfants à l’orphelinat dès l’âge de trois ans. Toutes les décisions de Marguerite Oswald sont dominées par le souci de l’argent. C’est John, le demi-frère de Lee, qui a défini la jouissance de cette mère par l’argent, « c’est son Dieu » [2]. C’est-à-dire que les enfants sont pour elle source de revenus soit par l’intermédiaire des pères, soit sans intermédiaire par le fruit de leur travail. La relation mère-enfant n’a pas été médiatisée par le don d’amour mais par le signifiant de l’argent et transposée chez Lee dans la relation de l’exploitation capitaliste dont il est le rebut. Son engagement idéologique en tant que marxiste n’est que le produit de l’identification dans le réel à « cette mère au travail ». La doctrine marxiste rencontrée à l’âge de quinze ans est ce qui a fait capitonnage pour Lee Oswald en lui fournissant, je le cite : « une clé pour mon environnement »[3]. Après une scolarité chaotique, balloté au gré du caprice maternel, il s’engage à dix-sept ans chez les Marines. Son passage en Union Soviétique, considéré comme son devoir, autre nom de l’exigence du surmoi, sera réalisé dans le plus grand secret à l’âge de dix-neuf ans. Arrivé sur place, il fait immédiatement des démarches pour dissoudre sa citoyenneté américaine.

 Le déclenchement

 

Sa mère insiste sur un point dans son témoignage, Lee Oswald était un militaire, ses frères, John et Robert étaient des militaires, « nous sommes une famille de militaires » [4]. Elle indique que le prénom « Lee » vient du célèbre général sudiste. Or, à la suite de cette tentative de renoncement à la citoyenneté américaine, Lee Oswald avait vu sa démobilisation du corps des Marines qualifiée de « dishonorable » en lieu et place d’ « honorable ». Cette mention dépréciative est reçue par lui comme un affront, un dommage subi par toute la lignée, exigeant réparation au moment où Oswald va être père pour la première fois. À l’époque à Minsk, il avait pris la plume en février 1962 pour faire un recours auprès du Secrétaire à la Marine, John Connally, celui-là même qui sera assis auprès de Kennedy dans la limousine en tant que gouverneur du Texas. On sait qu’il sera blessé au bras. Oswald lui écrivait alors cette phrase lourde de menaces : « J’emploierai tous les moyens pour rectifier cette grossière erreur et injustice commise envers un citoyen américain de bonne foi et un ancien militaire. » [5] Nombre de commentateurs se sont demandés si Connally qui entre temps avait quitté ses fonctions dans l’armée pour se lancer en politique, (ce que savait Lee Oswald au moment du tir) n’avait pas été la véritable cible. Je dirai que sa présence vient renforcer l’acte meurtrier car ce que vise Oswald avant tout c’est la « tête » du gouvernement. La tête est ce qui fait tache au moment du tir quand le sujet se réalise comme regard meurtrier.

 Répétition de jouissance

 

Avec le déclenchement de la psychose donc, cette défection et ses suites : c’est-à-dire la tentative de renoncement à la citoyenneté américaine, le mariage avec une soviétique donnant lieu à descendance, devient la faute suprême, non pour lui-même mais pour l’Autre méchant dont il faudra, en retour, tirer vengeance. Oswald va faire deux tours comme sur une bande de Mœbius conduisant à une répétition de jouissance qui culmine à chaque fois dans un acte meurtrier, prenant place après la naissance de chacune de ses deux filles.

Premier tour : Depuis son retour aux U.S.A en juin 1962, la principale préoccupation de Lee Oswald désormais chef de famille, sans ressource, est de trouver du travail. Au mois d’octobre, il est employé dans une entreprise publicitaire comme apprenti photographe. Après environ six mois, il se fait licencier. C’est pendant cette période, en mars 1963, qu’il se fait photographier par sa femme, tout de noir vêtu, avec ses armes et ses journaux politiques. Il s’était procuré un fusil, ainsi qu’un revolver quelques mois plus tôt, en faisant usage d’un pseudonyme : Hidell présentant une assonance probable avec « Hidden », c’est-à-dire « caché »[6].

Quelques jours après son licenciement, le 10 avril 1963, il passe à l’acte en tirant sur la personne de l’ancien Général Edwin Walker, figure politique sulfureuse d’extrême droite, raciste prônant la ségrégation et l’anticommunisme. Les recommandations testamentaires qu’il laisse à sa femme dans une note, avant de se rendre sur le lieu du crime, montrent qu’il pensait déjà en finir mais aussi que son nom apparaitrait dans la presse. Après cet attentat manqué, il quitte Dallas pour s’installer à la Nouvelle-Orléans, sa ville natale où sa famille le rejoint au mois de mai 63.

Deuxième tour : En juillet 63, il apprend que sa demande de révision concernant sa « dishonorable discharge » est rejetée. Il perd son travail d’ouvrier de maintenance dans une usine. Grâce à des indemnités de chômages, il peut se livrer à des activités militantes en faveur de Fidel Castro. Ces activités s’avèrent basées sur une affabulation consistant à se faire passer auprès du président du Comité Fair Play For Cuba, pour un membre d’une section fictive locale de cette organisation à la Nouvelle Orleans dont Hidell serait le chef. Après un passage à la radio au cours duquel, malgré lui, son passé soviétique est révélé au plein jour, il décide de passer à l’attaque en se rendant à Cuba pour prêter main forte aux partisans de Fidel Castro. Il fait un périple au Mexique dans l’intention de se procurer le visa nécessaire à ce nouvel exil, tandis que sa femme Marina et la petite June retournent au Texas où elles vont être hébergées chez une connaissance. À Mexico, Lee se rend à l’ambassade cubaine et puis à l’ambassade soviétique, où à chaque fois le visa lui est refusé. Autant de refus qui sont comme des laisser tomber qui le rejettent du côté rebut en place de son idéal. Après ces échecs répétés, Lee Oswald fait finalement retour à Dallas pour rejoindre sa famille mais il habite seul. Il a loué une petite chambre chez une logeuse sous le pseudo « Lee », qui peut laisser présager des intentions de plus en plus belliqueuses. À l’approche de la naissance de sa seconde fille, les démarches du FBI, virent à la persécution, c’est sans doute pourquoi il vit incognito. Selon lui, c’est le FBI qui lui fait perdre ses emplois ou l’empêche d’en trouver. De plus, un certain agent est venu en son absence interroger sa femme, ce qui l’a conduit à écrire à l’ambassade soviétique le 9 novembre pour se plaindre. Cet agent  aurait « suggéré » à Marina de renoncer à sa citoyenneté soviétique en échange de la « protection » du FBI. En ce qui le concerne, ce même agent l’aurait averti que s’il poursuivait ses activités en faveur de Cuba, on allait de nouveau « s’occuper » de lui. « Bien sûr, [écrit-il], moi et ma femme avons fermement protesté contre cette tactique du fameux F.B.I. »[7]. Marina précise à la commission qu’aucun de ces propos ne lui a été tenu [8].

On voit que la jouissance est identifiée au lieu de l’Autre méchant, c’est-à-dire ici le FBI.

Lee Oswald a trouvé un petit travail au dépôt des manuels scolaires. Un mois après la naissance de sa seconde fille, la venue de John Kennedy au Texas et le passage de la voiture présidentielle sous le building tombent à pic, l’heure de la vengeance a sonné ; le photographe, c’est ainsi qu’il se présentait à la face du monde, va se faire tireur (shot). Son objet a comme regard meurtrier, Oswald l’a à sa disposition, c’est son fusil à lunette.

Pour « compenser la carence paternelle »[9], sans doute le nom d’« Oswald » devait-il être associé à celui de « Kennedy »  au-delà de la mort, comme Ravaillac à celui d’Henry IV. Le réel en jeu dans ce passage à l’acte se répercute dans ses effets, les occupants de la limousine en ont témoigné dans l’horreur, tous éclaboussés par des morceaux de la cervelle du Président.

1 https://www.maryferrell.org/pages/Main_Page.html , Warren Commission Report, p. 395.

[2] Ibid., Témoignage de John Edward Pic,  Vol. 11, p. 73.

[3] Ibid., Johnson Priscilla Pièce N° 5, Vol. 20,  p. 300.

[4] Ibid., Témoignage de Marguerite Oswald, Vol.1, p.212. « We are a servicemen family ». On note l’homonymie avec les frères Kennedy.

[5] Ibid., Warren Commission Report, p. 710.

[6] Sa femme Marina dira que c’est une allusion à Fidel. On sait qu’Oswald était un farouche partisan de Fidel Castro.

[7]  https://www.maryferrell.org/pages/Main_Page.html , Pièce N° 15, Vol. 16, p. 33.

[8]  Ibid., Témoignage de MRS. Lee Harvey Oswald, Vol. I, p. 49.

[9] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, p.94.

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