Le phénomène migratoire

Les termes de Jacques-Alain Miller dans sa conférence de Madrid : « Faire exister la psychanalyse dans le champ politique »[1] ont été la boussole de rencontres et de travaux ces dernières années. Dans un texte préparatoire au Forum de Rome, Antonio Di Ciaccia insistait sur la nécessité « d’une propédeutique pour limiter et assimiler l’étranger qui est en chacun de nous » mais aussi « pour limiter et assimiler l’étranger qui demande à être intégré dans une communauté »[2]. Cette nécessité venait, dans le texte d’A. Di Ciaccia, juste après la constatation que l’étranger chez soi divise. Il divise les pays européens entre eux. Il divise à l’intérieur de chaque pays ainsi que chaque niveau social et chaque groupement politique. Et il divise chacun de nous.

À ce titre, la question de l’exil est centrale ; non seulement parce qu’elle concerne des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants, dont beaucoup perdent la vie pendant le voyage et dans les camps de rétention mais aussi parce qu’elle est étroitement liée à notre intime et notre parcours analytique. C’est autour de ce nœud – l’exil vécu par des populations de plus en plus nombreuses et l’exil propre à chaque parlêtre – qu’un cartel [3] s’est organisé pour faire vivre en région l’impulsion donnée par J.-A. Miller avec la Movida Zadig et faire résonner l’aphorisme de Lacan « L’inconscient, c’est la politique » [4]. Notre désir de travail est mobilisé pour faire connaitre des expériences qui produisent des effets inattendus [5] ainsi que le travail d’artistes, non que ces expériences et productions se revendiquent d’un idéal mais bien plutôt qu’elles animent celles et ceux qui sont concernés, bien souvent de manière contingente. Combien de psychologues, psychiatres, en institutions ou en cabinet, entendent des parcours de vie marqués par un exil forcé. Le cas par cas est de mise et ce qui est présenté comme une massification du phénomène aujourd’hui ne nous conduit pas à penser un discours prêt-à-porter sur le « sujet migrant ». Bien plutôt, nous orienter des boussoles du trauma, du réel, pour entendre, quand il nous est possible de le faire, des sujets qui au-delà des papiers et de conditions de vie décentes, prennent la parole sur ce qui s’est passé pour eux.

Un premier événement a eu lieu le 19 septembre dernier au cinéma la Pléiade à Cachan, avec la présence d’Anaëlle Lebovits-Quenehen comme extime de la soirée autour de la projection du film « Fuocoamarre – Par-delà Lampedusa »[6]. Des collègues ont choisi d’en attraper quelques traits qui ont pris la forme de deux articles [7].

Pourquoi ce film ? Il montre et voile l’horreur du parcours en mer des migrants, il est poétique et politique au sens où il dénonce et montre l’engagement de cette île mais il n’est pas du côté de la morale. Il n’y a pas de binaire entre ceux qui se préoccupent des migrants et ceux qui seraient totalement indifférents voire haineux.

Gianfranco Rosi, le réalisateur, fait le choix de montrer un enfant, avec sa vie d’enfant, qui construit des lances pierres pour tirer sur les oiseaux, les plantes, qu’il répare ensuite. Cet enfant incarne d’une certaine manière notre position de vivre à côté des migrants. La force du film de Rosi est de ne pas se faire croiser cet enfant et les migrants. Il montre aussi la vie d’un médecin, Pietro Bartolo, occupé à sauver celles et ceux qui arrivent déshydratés, blessés, brûlés. Il s’occupe également des morts. Seuls le médecin et l’enfant se croiseront car Samuele a besoin de corriger son œil « paresseux ». L’œil « actif » de Samuele est celui qui vise, dans ses jeux, les oiseaux, les plantes. La métaphore de l’œil à corriger nous amène à la pulsion scopique, à ce que l’on ne peut, ne veut voir. L’objet regard est au premier plan. L’objet regard, c’est aussi celui de Gianfranco Rosi, il a posé sa caméra et n’a posé aucune question. Son film ne reprend pas d’interview avec des habitants ou des migrants. Il montre ce moment particulier du trajet des exilés entre deux terres, au milieu de la mer. On ne sait rien d’eux au un par un, certains viennent de Lybie, d’autres de Somalie ou d’ailleurs, mais il n’y a pas de récit singulier. On ne sait pas non plus ce qui leur arrive ensuite. Juste ce moment, celui d’avoir échappé de peu à la mort après les exactions dans leur pays, les camps de rétention avant de rejoindre l’Europe et après de longues semaines en mer. Ce sont des rescapés. À leur fragilité, dans ce passage délicat, répond une certaine fragilité aussi des habitants de l’île. Leur quotidien, cadencé au rythme de la mer dans ce qu’elle leur donne et leur reprend (leurs marins notamment) apparait comme silencieux, sans passion. C’est en tout cas, le parti pris de Gianfranco Rosi de nous montrer l’île sous cet angle.

Dans la conversation qui a suivi, Anaëlle Lebovits-Quenehen a fait entendre que le discours psychanalytique reste subversif, qu’il est un discours non rivé à la haine. Pour autant, de la haine, l’analyste peut en dire quelque chose. La question de l’arrivée des migrants et de leur devenir touche un point de réel, au sens du réel comme insupportable mais aussi du réel comme impossible. Que l’on s’affirme haineux ou hospitaliers, il y a un impossible pour traiter cette question. Pointer avec délicatesse la « face obscure » de l’amour du prochain était cruciale. Sur la question de la haine, nous restons occupés pour en saisir les arêtes et les ressorts. D’autres événements auront lieu dans les mois à venir, pour attraper par différents bouts, comment les migrations et la question de l’exil, concernent en plein – et en creux – le discours analytique.

[1] Miller J.-A., « Conférence de Madrid », Lacan Quotidien, n°700. http://www.lacanquotidien.fr/blog/wp-content/uploads/2017/05/LQ-700-5.pdf

[2] Di Ciaccia A., « L’étranger. Inquiétude subjective et malaise social dans le phénomène de l’immigration en Europe ». Intervention faite pour l’ouverture du Forum Européen de Psychanalyse qui a eu lieu à Rome le 24 février 2018 et publiée dans la Revue Mental, n°38, « Étranger(s) », EFP, novembre 2018.

[3] Xavier Gommichon, membre de l’ECF, délégué régional de l’ACF IdF est le plus-un du cartel « Figures de l’étranger » avec Anne-Marie Landivaux, comme porteuse du projet et avec Laurence Maman, Véronique Outrebon, Elise Clément, Vanessa Wrobleski Berlie, Emmanuelle Chaminand Edelstein, toutes membres de l’ACF IdF.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XIV, « La logique du fantasme », leçon du 10 mai 1967, Inédit.

[5] Notamment l’expérience de Riace, village de Calabre où des migrants depuis 20 ans reconstruisent un village déserté avant leur arrivée avec l’aide du maire du village. Il a été arrêté en octobre 2018 et accusé d’aide à l’immigration clandestine.

[6] « Fuocoamarre – Par-delà Lampedusa », réalisé par Gianfranco Rosi, 2016.

[7] Landivaux A.-M., « Pietro Bartolo et Gianfranco Rosi : deux désirs décidés à la porte de l’Europe » et

Gommichon X., « Samuele ou la jouissance de l’Autre », L’Hebdo-Blog n°188