Dans Le Séminaire L’Objet de la psychanalyse, Lacan convoque les figures de Descartes et Pascal pour cerner l’articulation entre la division du sujet mise en valeur par le cogito cartésien et la fonction de l’objet a dans le pari pascalien.
Le cogito cartésien et la division du sujet
Dans la leçon I de ce Séminaire, incluse sous le titre « La science et la vérité » dans les Écrits, Lacan situe la naissance de la science moderne à l’émergence d’une nouvelle position du sujet associée au cogito de Descartes1. Contrairement à d’autres lectures qui en sont faites, note Jacques-Alain Miller, Lacan reconnaît dans ce cogito la division du sujet et la marque du doute, qui s’exprime dans la formule Je pense2. À l’émergence de ce doute, le sujet est pris dans une division qui le constitue comme sujet, entre le savoir qui vient de la science et la vérité, autre nom de l’inconscient. C’est à ce « point voilé […] dans la science3 », celui de la vérité comme cause, que s’intéresse la psychanalyse.
Le pari de Pascal et l’objet a
Dans les leçons VII et VIII, Lacan convoque Pascal. Celui-ci, contrairement à Descartes, fait face à un trou dans le savoir, où se reconnaît la fonction de l’objet : « Chez Descartes, il y a une suture du sujet, une suture dont la plaie est au contraire béante chez Pascal. » Pascal propose « un mode d’abord non suturant du sujet et qui est du plus grand intérêt pour nous »4, commente J.-A. Miller.
Face à ce trou dans le savoir que représente la question de l’existence de Dieu, Pascal prône un pari. Or, Dieu, souligne Lacan, est une figure essentielle de l’Autre, et c’est pour cela que l’on ne pourra jamais le connaître. Dès lors, le pari met en jeu un Autre barré et l’émergence de la dimension de l’objet a, objet cause du désir, qui répond à cette inconsistance aperçue en l’Autre.
Pascal propose un raisonnement pour appréhender cette question sans réponse, mais ne pouvant être considérée comme hors du champ de la connaissance : « Nous connaissons qu’il y a un infini et ignorons sa nature comme nous savons qu’il est faux que les nombres soient finis. […] Ainsi, on peut bien connaître qu’il y a un Dieu sans savoir ce qu’il est5. » Pourquoi alors parier sur l’existence de Dieu ? Car, dit Pascal, en gagnant, on gagne « une infinité de vies infiniment heureuses. » Et si le pari est perdu, votre vie l’est aussi, « mais la perdant, vous ne perdez rien. »6. Ce rien, ce sont aussi les plaisirs de l’existence, limités, face à l’infini sur lequel ouvre le pari.
Le pari de la psychanalyse
Ainsi, c’est la structure du pari, dont il rappelle la valeur d’acte, que propose Lacan face à la division du sujet et la faille qu’elle ouvre. Le pari que propose Lacan, celui de la psychanalyse, est celui de l’inconscient dont l’enjeu est à la fois l’objet a mais aussi l’existence du partenaire7.
Sarah Benisty
1 Lacan J., « La science et la vérité », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 855-877.
2 Miller J.-A., « Le désir de certitude. Descartes et l’ordre des raisons », La Cause du désir, n°90, juin 2015, p. 63-64.
3 Lacan J., « La science et la vérité », op. cit., p. 869. disponible sur Cairn .
4 Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Des réponses du réel », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, leçon du 23 novembre 1983, inédit.
5 Lacan J., Le Séminaire, livre XIII, L’Objet de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil & Le Champ freudien, 2026, p. 148.
6 Ibid., p. 151-152.
7 Ibid., p. 159.

