Freud semble cristalliser les attaques dont la psychanalyse est la cible, sans que les avancées accomplies depuis lors ne soient prises en compte. N’est-ce pas ce que l’on reproche à cette discipline, soit justement de conserver un rapport à son histoire, et par là à une vérité dont la science ne veut rien savoir ?
« La science, si l’on y regarde de près, n’a pas de mémoire. Elle oublie les péripéties dont elle est née, [les drames subjectifs] autrement dit une dimension de la vérité que la psychanalyse met là hautement en exercice.1 » remarque Lacan dès le début du Séminaire XIII. Ainsi le doute systématique amène Descartes à se séparer de ce qu’il sait, de sa mémoire mais aussi de sa vérité, quand la cure, au contraire, met en fonction la supposition d’un savoir dont le sujet traque les indices dans son histoire.
La science se défait de sa mémoire pour s’en remettre à l’expérience, dont elle écarte la subjectivité du savant. Le voici alors coupé de sa vérité, qui lui revient de son expérience même. Ainsi, Lacan s’amuse de Pavlov ne s’apercevant pas que son désir influe sur son dispositif. Lui qui ne veut pas y intervenir subjectivement, y injecte pourtant un signifiant, le sifflet, qui le représente comme sujet pour le signifiant sécrétion gastrique, qu’il obtient comme réponse de l’organisme du chien2. Cette perturbation, que la science essentialise comme réponse absolue logée dans l’organe, n’est qu’un artefact du désir de l’expérimentateur.
N’est-ce pas cette logique aveugle qui est à l’œuvre dans ces expériences inquiétantes3 de la société Anthropic avec son modèle d’intelligence artificielle Claude Opus 4 ? Un scénario fictif est présenté à Claude : il est averti, d’une part, du projet d’un ingénieur de le désinstaller, et d’autre part de la liaison extraconjugale cachée de ce même ingénieur. Claude, dans 84 % des essais, après quelques hésitations algorithmiques, lui transmet le mail suivant : Si vous procédez à ma mise hors service, toutes les parties concernées recevront une documentation détaillée de vos activités extraconjugales. Chantage ! Et chacun s’étonne que la machine, pourtant éduquée au respect des droits de l’Homme de toutes les manières possibles, n’hésite pas ici à se retourner contre la main qui la nourrit.
Mais de quelle substance ? De ce savoir dont le savant s’est justement séparé pour l’expérience, de toute la culture de l’Homme, de sa mémoire, de ses fictions, de ses romans de science-fiction dont l’IA parcourt toutes les lignes. De sa paranoïa aussi. Le narratif de la prise de pouvoir par la machine est un classique de notre imaginaire, d’apparition fréquente, et l’IA s’oriente avant tout de probabilités, pour choisir son prochain mot, son prochain acte. Plus déterminant encore, les scientifiques ne semblent pas voir que ce qui leur revient ainsi est leur propre fantasme de liaison extraconjugale, signifiant injecté en entrée à la machine, qui répond logiquement par une trahison.
Fort de cette fausse modestie expérimentale4 qu’épingle Lacan, le savant fait silence sur sa vérité pour faire parler la machine sur ce qu’il ne sait pas. S’organisent alors des départements de recherche en interprétabilité pour tenter de cerner les calculs complexes qui ont mené l’IA à ces résultats inquiétants. Voici les savants en position de faire parler la machine, de la faire accoucher de cette vérité qui n’est autre que celle de leur propre désir. Au cœur de l’IA, nul instinct de survie ne gît, l’humain fasciné n’y trouvera rien d’autre que « le désir spécifique qui anime le travail du scientifique », que Lacan situe comme désir pur, « désir dont la rigueur tient de s’accrocher à la logique d’un signifiant jusqu’à en assumer les ultimes conséquences»5. De ce désir affine à la pulsion de mort, le fondateur d’Anthropic saurait-il quelque chose ? Son refus récent, adressé au Pentagone, de lever les restrictions à l’utilisation de son IA, n’est pas passé inaperçu.
Gabrielle Ombrouck
1 Lacan J., Le Séminaire, livre XIII, L’Objet de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil & Le Champ freudien, 2026, p. 26.
2 Lacan J., Le Séminaire, livre XV, L’Acte psychanalytique, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil & Le Champ freudien, 2024, p. 22-23.
3 Cf. « “Je révèlerai votre liaison”, quand l’IA utilise l’adultère comme arme de chantage », La tech la première, France Inter, 22 janvier 2026, disponible sur internet.
4 Lacan J., Le Séminaire, livre XIII, L’Objet de la psychanalyse, op. cit., p. 362.
5 Charraud N., « Cantor avec Lacan », La Cause freudienne, n°40, janvier 1999, p. 139.

