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Introduction à « Question d’École. Le Fake »

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Le fake, est au cœur d’une actualité brûlante : Trump, Capitol, vaccins, pandémie, variante du virus, politique, scientifiques, experts… c’est le signifiant roi, pour discréditer l’autre [*]. Il est concomitant de la chute du père et de la montée au zénith de l’objet a [1], il témoigne de l’absence de garantie dans l’Autre, il en est une réponse, il sous-tend le complot.

Le fake est très bien rendu par l’« Air de la calomnie » du Barbier de Séville :

« C’est d’abord rumeur légère
Un petit vent rasant la Terre

Puis doucement, vous voyez calomnie

Se dresser, s’enfler, s’enfler en grandissant
[…] par un léger murmure
D’absurdes fictions
Font plus d’une blessure

Et portent dans les cœurs
Le feu, le feu de leurs poisons

Le mal est fait, il chemine, il s’avance

De bouche en bouche il est porté
Puis, il s’élance
C’est un prodige en vérité

Mais enfin rien ne l’arrête
C’est la foudre, la tempête »

Le fake, rien ne l’arrête, c’est la foudre, la tempête. Il court les médias, les réseaux sociaux, il arrive sur nos divans, … alors pour une journée, on l’arrête et on le questionne, on lui fait rendre gorge, on le lit et l’analyse. L’École de la Cause freudienne n’allait pas le laisser filer sans rien dire.

Meg Ryan est assise en face de Billy Cristal dans un restaurant américain. Dans une scène aujourd’hui mythique elle va mimer un orgasme qui laisse le pauvre Billy Cristal pantois, lui qui venait de lui dire qu’il saurait reconnaitre immédiatement une femme qui simulerait. Certitude virile mise à mal. Fake orgasm dit-on en anglais. En tant que spectateur, nous assistons à une mise en abîme du fake : nous sommes au cinéma, nous savons que c’est faux, que Meg Ryan joue le rôle de quelqu’un qui joue le rôle de quelqu’un qui simule un orgasme, mais il y a un effet de vérité qui fait que nous rions. Le fake est présentifié, la vérité est effet dans le corps.

La prestation de Meg Ryan à peine terminée, un serveur demande à une cliente ce qu’elle veut. Celle-ci répond en désignant Meg Ryan : « la même chose qu’elle ». Le fake implique que l’on y croit, même si on sait que c’est fake. Le fake est une satisfaction, une jouissance qui vient boucher, comme tous les discours en dehors du discours de l’analyste, le trou du non-rapport sexuel.

Le restaurant où s’est tournée cette scène mythique de Quand Harry rencontre Sally [2] organise désormais tous les ans un concours de fake orgasm [3]. On vient y rire du brouillage entre énoncé et énonciation.

Mais le brouillage entre énoncé et énonciation ne fait pas toujours rire : Sur France inter, ce 13 janvier 2021, Roger Cohen, grand éditorialiste au New York Times disait combien la question de la vérité chez Trump était complexe, car elle élève la franchise, le « je dis ce que je pense » au rang de la vérité, indépendamment du vrai ou du faux qu’impliquent les faits [4]. Et, comme pour le fake orgasm, n’y croient que ceux qui font l’insondable choix d’y croire et qui, pour mieux y croire, peuvent parfois lui donner les accents de la certitude. La conception même d’alternative facts, donnée par Kellyanne Conway, conseillère de Donald Trump fait vaciller la notion de vérité et de débat. Cela se résume par un : « vous avez votre opinion, j’ai la mienne », c’est le relativisme absolu qui soutient un autre absolu : la croyance en La vérité, la mienne celle de l’Un-dividu. Cette position renvoie en miroir que c’est l’autre qui est fake, quels que soient les faits. Ainsi, vérité et fake sont sur le même plan dès qu’il s’agit d’élever la vérité au rang d’une vérité Une, d’un absolu de vérité, cela mène à la haine, la ségrégation, le racisme. Ce qui s’est passé au Capitol le montre : cinq morts, la démocratie foulée au pied, le fake, ça a des effets dans le réel ! Il nous revient d’analyser les enjeux de ces discours qui se radicalisent.

Le brouillage entre énoncé et énonciation dans le fake renvoie au paradoxe du menteur, qui peut se formuler ainsi : la proposition « je mens », est-elle vraie ou fausse ? C’est un résumé du paradoxe initial : « Tous les crétois sont menteurs, c’est moi Épiménide le crétois qui vous le dit ». Paradoxe dont on dit que Philétas de Cos, qui fut précepteur de Ptolémée II, mourut d’épuisement de vouloir le résoudre. Il aurait rédigé lui-même son épitaphe :

« Je suis Philétas de Cos,
C’est le [paradoxe du] Menteur qui m’a fait mourir
Et les mauvaises nuits qu’il m’a causées. »

En fait, Philétas de Cos n’a rien rédigé, cette épitaphe est apocryphe, un fake, donc. Néanmoins, elle est là pour nous signaler combien ce paradoxe est retors pour celui qui s’y frotte.

La révélation freudienne de l’inconscient résout le paradoxe du menteur : « je » est toujours menteur, la vérité est à découvrir. La sincérité demandée par Freud à ses analysants n’est donc pas garantie de la vérité, mais d’une mise au travail d’une énigme.

Lacan va s’attaquer au paradoxe du menteur dans son Séminaire « L’identification ».

Les « deux lignes que nous distinguons comme énonciation et énoncé nous suffisent pour que nous puissions affirmer que c’est dans la mesure où ces deux lignes s’embrouillent et se confondent que nous pouvons nous trouver devant tel paradoxe qui aboutit à cette impasse du “je mens” […] c’est […] à savoir que je peux à la fois mentir et dire de la même voix que je mens. Si je distingue ces voix, c’est tout à fait admissible. Si je dis : “Il dit que je mens”, cela va tout seul, cela ne fait pas d’objection, pas plus que si je disais : “Il ment”. Mais je peux même dire : “Je dis que je mens.” […] [s]i je dis “Je sais que je mens”, cela a encore quelque chose de tout à fait convainquant qui doit nous retenir comme analystes, puisque […] l’original, le vif et le passionnant de notre intervention est […] pour nous [de nous] déplacer dans la dimension exactement opposée, mais strictement corrélative, qui est de dire : “Mais non, tu ne sais pas que tu dis la vérité”. Ce qui va tout de suite plus loin. Bien plus : “Tu ne la dis si bien que dans la mesure même où tu crois mentir, et quand tu ne veux pas mentir, c’est pour mieux te garder de cette vérité.” » [5] Lacan résout le paradoxe du « je mens » en faisant surgir un nouveau paradoxe, lequel porte alors sur la vérité elle-même.

Croire, mensonge, vérité, nous voilà au cœur de notre « Question d’École ».

Nous retrouvons ce paradoxe dans la blague juive rapportée par Freud : « deux juifs se rencontrent dans un train. “Où tu vas ?”, demande l’un. “À Cracovie”, répond l’autre. “Regardez-moi ce menteur !”, s’écrie le premier, furieux. “Si tu dis que tu vas à Cracovie, c’est bien que tu veux que je croie que tu vas à Lemberg. Seulement moi je sais que tu vas vraiment à Cracovie. Alors pourquoi tu mens ?” [6] » Le côté on ne me la fait pas du fake est formidablement illustré. « Intention, défi on se défile, défiant on se défend, refoule, renâcle, tout lui sera bon pour ne pas entendre que le “pourquoi me mens-tu à me dire le vrai ?” de l’histoire qu’on dit juive » [7] fait surgir le fameux : « La vérité est sœur de jouissance », le mensonge aussi, le fake également, toute parole pour tout dire. « Dès qu’on parle, on complote », dit Jacques-Alain Miller, à lire dans Lacan Quotidien [8].

Ce n’est pas pareil de repérer les leurres, les semblants, les fictions, les ruses de l’inconscient et la manipulation consciente des faits.

« Nulle vérité ne saurait se localiser que du champ où cela s’énonce » [9]. Impossible de saisir les enjeux de la vérité en psychanalyse sans interroger la jouissance en jeu, la jouissance singulière de celui qui parle, trace dans son énonciation.

Je remercie J.-A. Miller d’avoir attiré mon attention sur cette citation du logicien Tarski qui propose une définition de la vérité qui est l’envers du fake : « If the definition of truth is to conform to our conception, it must imply the following equivalence : The sentence “snow is white” is true if, and only if, snow is white. » [10] Que l’on peut traduire par : « Si la définition de la vérité est conforme à notre conception, elle doit impliquer l’équivalence suivante : la phrase “la neige est blanche” est vraie si, et seulement si, la neige est blanche. » Ainsi, la vérité vraie serait une tautologie, terrain nettoyé de la jouissance, un pur énoncé détaché de la ligne de l’énonciation. La vérité pure est froide et déshabitée. Lacan y répond ainsi : dans la parole, ce n’est pas ce qu’elle dit qui est à interpréter, c’est le fameux qu’on dise : « Qu’on dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s’entend » [11]. Lacan précisera : « Mais l’artifice des canaux par où la jouissance vient à causer ce qui se lit comme le monde, voilà, l’on conviendra, ce qui vaut que ce qui s’en lit, évite l’onto-, Toto prend note, l’onto-, voire l’onto-tautologie. » [12] Ainsi, l’interprétation ne vise pas la vérité tautologique, la vérité de l’énoncé, mais une autre vérité qui ne peut se dire, celle d’une énonciation qui tient compte d’un corps qui dit, d’une jouissance qui se pare de mots pour se dire au-delà et en-deçà du sens des mots. Là, ce n’est plus la vérité qui est au cœur de la pratique, ni le sens, mais le savoir sur le sinthome, ça-voir dira Lacan. Voilà pourquoi : « la psychanalyse n’est pas une science, c’est une pratique » [13].

La neige est blanche si et seulement si la neige est blanche, alors nous pouvons ajouter « la terre est bleue comme une orange » d’Éluard, ce qui n’est pas moins vrai ou ce mot attribué à Shakespeare : « Quand la neige fond, où va le blanc ? »

L’énonciation fait résonner le vrai du côté du poème, car, comme le disait Lacan, nous ne sommes pas poètes, mais poèmes [14], nous sommes donc des traces de corps à lire.

[*] Texte prononcé lors de la journée « Question d’École. Le Fake », le 23 janvier 2021, en visioconférence.

[1] Cf. Lacan J., « Radiophonie », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 414.

[2] Reiner R., When Harry Met Sally, trad. Quand Harry rencontre Sally, film, États-Unis, 1989.

[3] Cf. « Quand Harry rencontre Sally : un concours d’orgasme simulé pour les 30 ans du film culte », Le Figaro, 15 juillet 2019, disponible sur internet.

[4] Cohen R., in « Roger Cohen : une vie de correspondance au New York Times », entretien avec S. Devillers, France inter. L’Instant M, disponible sur internet.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre IX, « L’identification », leçon du 15 novembre 1961, inédit.

[6] Freud S., Le Mot d’esprit et sa relation à l’inconscient, Paris, Gallimard, 1988, p. 218.

[7] Lacan J., « Postface au Séminaire XI », Autres écrits, op. cit., p. 504-505.

[8] Miller J.-A., « Dès qu’on parle, on complote », Lacan Quotidien, n°909, 21 janvier 2021, publication en ligne (www.lacanquotidien.fr).

[9] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 70.

[10] Cf. Speaks J., « Tarski’s theory of truth », 2 mars 2005 p. 2, disponible sur internet.

[11] Lacan J, « L’étourdit », Autres écrits, op. cit., p. 449.

[12] Lacan J., « Postface au Séminaire XI », op. cit., p. 507.

[13] Lacan J., « Conférences et entretiens dans les universités nord-américaines. Massachusetts Institute of Technology. 2 décembre 1975 », Scilicet, n°6/7, 1976, p. 53.

[14] Cf. Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », Autres écrits, op. cit., p. 572.

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