L’escabeau et le réseau de l’Autre
À une époque où se montrer est à portée de clic, où l’on cumule les likes, où l’on se pousse du col en s’exposant, nous pouvons faire l’hypothèse d’un escabeau numérique, sublimation et narcissisme se croisant à l’occasion sur la toile. Une question peut se poser : le réseau dit social peut-il ainsi fonctionner comme tentative de faire consister un Autre à l’époque où l’Autre n’existe pas ? Ce serait alors un Autre surgissant d’un prélèvement de jouissance affine à l’objet regard, isolé par Lacan dans le Séminaire XI. Ce qui s’y joue relève cependant d’un montage fragile, d’une scène où le sujet tente de se faire valoir à partir d’un manque structural. « [Le névrosé] se veut être l’Un dans le champ de l’Autre1 ». Illusion de l’escabeau cependant, car l’Un et l’Autre ne sont pas du même tabac.
L’escabeau et l’objet de l’Autre
Quand Jacques-Alain Miller affirme que la culture est une réserve d’escabeaux, on peut l’entendre à partir du Séminaire XVI où Lacan situe la culture du côté de l’économie de l’objet a. « Le sens est, non seulement effet, mais effet rejeté, mais effet qui s’emporte, et, aussi bien, effet qui s’accumule. Dans cette perspective, la culture participe de ce quelque chose qui découle d’une économie fondée sur la structure de l’objet a, à savoir du déchet2 ».
L’escabeau, situé du côté du sens, se fonde de ce déchet : le petit a, qui « joue ici comme masque de cette structure de l’Autre que j’ai appelée, en tant qu’elle est la même chose que ce a, l’en-forme de a3 ». La visée de beauté propre à l’escabeau ne tient que de ce reste, qui en constitue paradoxalement la condition.
Si la beauté est la dernière défense contre le réel, encore faut-il que cette défense sache quelque chose de ce qui la fonde. Un escabeau qui ignorerait le déchet dont il procède se condamnerait à l’effondrement. L’élévation narcissique ne tient que d’un reste, d’une béance recouverte.
L’escabeau et la jouissance de l’Autre
L’escabeau permet de se faire valoir, de « faire le glorieux4 ». Il relève de la jouissance de la parole et du semblant. L’escabeau peut tourner à vide, fonctionner au seul niveau de l’Autre et du sens, se fondant du non-rapport sexuel. Le réseau apparaît dès lors comme une tentative de nouer un Autre sans consistance, une structure lâche où prolifèrent de petits autres en quête de reconnaissance narcissique. L’exposition de soi, la quête de signes – likes, vues, étoiles – visent une jouissance supposée dans l’Autre, là même où elle fait structurellement défaut. On y jouit autant qu’on fait jouir, parfois jusqu’au point de rupture. À la lisière de l’acte exhibitionniste que Lacan précise comme visant à faire surgir le regard au champ de l’Autre déserté de la jouissance5.
La culture contemporaine, saturée d’images de soi, constitue ainsi une réserve d’escabeaux. Encore faut-il que chacun puisse y trouver autre chose qu’un simple dispositif de mise en scène, sous peine d’y perdre le peu de consistance qu’il cherchait à y gagner.
Clément Marmoz
1. Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 260.
2. Ibid., p. 317.
3. Ibid., p. 303.
4. Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », La Cause du désir, n°88, décembre 2014, p. 111, disponible sur Cairn.
5. Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, op. cit., p. 254.

