Consentir au désir d’analyse

Une psychanalyse commence par une première rencontre entre l’analyste et l’analysant qui va déterminer la suite du processus. Il y faut plus qu’un accord tacite entre les deux protagonistes car il ne s’agit pas d’un contrat juridique, mais d’une forme de consentement au désir. Pour l’analysant, faire le choix d’entrer dans une parole qu’il découvrira autre à lui-même. Tel est l’enjeu des premières séances. Du côté de l’analyste, il y a aussi un désir en jeu, celui de répondre à une demande incertaine et de la précipiter dans un désir d’analyse. Il s’agit de projeter l’analysant dans sa démarche de savoir, de la faire consister, de la rendre nécessaire. Certains analysants y entrent avec un enthousiasme palpable, un sentiment d’élation qu’il faut accueillir avec prudence. Rappelons-nous Freud qui voyait dans l’amour de transfert une résistance à l’analyse. D’autres sont méfiants ou encore doutent, indiquant qu’ils sont divisés, car la parole vraie fait symptôme. Pour ces derniers, la résistance à l’analyse indique un Autre trompeur ou de la mauvaise foi.

Du trop de sens à l’énigme

Ainsi, la règle analytique instituée par Freud, selon laquelle le patient doit se livrer à la libre association, induit-elle ce consentement à l’analyse. On l’oublie aujourd’hui puisque la psychanalyse est connue pour être un traitement par la parole. Le quart de tour que doit faire l’analyste, c’est de rendre cette parole libre, énigmatique. Il doit introduire du mystère dans la parole. Lui donner une consistance, accrocher la passion de la vérité pour l’un, la contenir pour un autre, creuser l’intention de dire, percuter le non-dit comme mode de jouir. L’analyste n’écoute pas pour faire comprendre le symptôme, mais pour traduire lalangue du sujet. Le sens étymologique de traduire est « faire passer ». L’analyste fait passer cette lalangue dans le registre de l’équivoque, qu’elle accueille le sens ou pas ne fait pas objection, car il s’agit de produire une rupture qui ouvre l’inconscient dans la chaîne associative, pour l’analysant : parfois ça passe à côté, parfois ça passe comme une lettre à la poste, selon l’expression consacrée. La trouvaille ne vaut pas tant par la jouis-sens qu’elle atteint que par l’effet de surprise qu’elle permet. L’analyste d’aujourd’hui, est en effet confronté au fait que la principale défense des analysants est d’annoncer qu’ils ont déjà « analysé » leur symptôme, qu’ils en ont un savoir élaboré autour de concepts familiers de la psychanalyse. L’échec du savoir est à la mesure de l’excès de sens qui vient boucher l’insu. Ce savoir plaqué, ce sens trop vite frappé de sa logique infantile, a fixé le sujet à son symptôme, voire à son destin. Le sens qu’il y a mis boucle le symptôme et le surclasse, symptôme de symptôme. Pensons à la phrase de Lacan, le « comble du sens, […] c’est l’énigme »[1] pour faire de l’interprétation une intrusion qui restitue sa valeur d’étrangeté au savoir. L’enjeu n’est pas de participer au délire du sens mais de l’entamer. L’analyste d’aujourd’hui, si je puis dire, doit prendre en compte cette donnée du sens au début de l’analyse, non pour la dénier, mais l’entendre comme une fixation de jouissance. Il doit la reconnaître comme ce qui est une production de savoir de l’analysant, construite hors transfert. C’est une jouissance mortifiée dont il s’agit, et qu’il faudra effracter.

[1] Lacan J., « Introduction à l’édition allemande d’un premier volume des Écrits », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 553.