Beau Bizarre

Il connut la gloire à vingt ans, avec sa gueule d’ange et des tubes intemporels. Né Daniel Bevilacqua, Christophe tenait à ses racines italiennes. En proie à des crises d’angoisse, il souffrait d’une claustrophobie qui s’était manifestée à l’entrée d’un cinéma, contrariant son goût pour ces films qu’il allait ensuite collectionner sans limite. Son premier souvenir de cinéma ne fût pas les films de Disney mais l’adaptation à l’écran du livre de Marguerite Duras, Un barrage contre le Pacifique.

Initié au blues par son frère, à quinze ans il quitta sa famille pour partir avec sa guitare, sillonnant en Vespa les rues de Rome ou de Saint-Germain-des-Prés. Il fabriquait des romans photos en attendant de pouvoir vivre de la musique. Pour composer, il improvisait à partir de quelques accords ; il disait n’avoir « jamais rien appris » car il lui fallait « tripoter les choses ». Il se mit au piano à l’âge de soixante ans.

Être une « idole » ne le satisfaisait pas, il échappait à toute catégorie. S’il figurait sur la photo au milieu de ses pairs, il était déjà ailleurs. Les femmes étaient au centre de sa vie, il cherchait un amour réparateur. Chaque rupture le laissait exsangue, seule la création pouvait alors répondre à ce réel. La paternité le laissa démuni, il s’immergea dans la musique, s’échappant parfois en Méditerranée sur son voilier.

Pendant cinquante ans, sa carrière a connu de longues éclipses. On commençait à l’oublier lorsqu’il réapparaissait, fantôme fragile et délicat, avec un album mélancolique et envoûtant. Il se perdait et se réinventait grâce à son goût pour les mots, au pouvoir hypnotique de ses images sonores. Il avait « dépassé la folie » et fabriquait continûment la musique expérimentale dont il faisait son escabeau.

Atteint d’une maladie respiratoire qui devait l’emporter, le souffle lui manquait et sa voix s’était modifiée. Elle était devenue un instrument parmi d’autres. « Je fais des bruits avec la bouche », ironisait-il, cultivant son image de Beau Bizarre lorsqu’il se produisait en concert, entouré de musiciens talentueux.

Porté par l’obsession du son, le dandy s’était transformé en chercheur infatigable : « je ne suis pas musicien, je fais de la peinture avec des sons ». Reclus dans un appartement rempli de machines sophistiquées, il travaillait toute la nuit pour obtenir le son parfait, réveillant ses amis à l’aube pour leur faire écouter un arrangement. Il enregistrait tout, captant de sa fenêtre le désordre du monde, la rumeur d’une manifestation mais aussi bien dans sa cuisine, le tintement d’une fourchette sur le cristal d’un verre.

Fou de cinéma, il s’était fait dupliquer tous les films de la Cinémathèque. Souvent inspiré par une scène de film, il cherchait à en retrouver l’impact émotionnel, mixant et remixant les sons pour peindre un paysage sonore. Mots bleus comme ses lunettes, revers de satin crème et talons violets, il vivait en esthète, fasciné par les Ferrari mais redoutant les « dérapages incontrôlés ». Enfermé avec Jean-Michel Jarre la nuit du Bataclan, il rebaptisa son album Les Vestiges du chaos. Il composait pour le cinéma et faisait l’acteur dans des films d’auteur, comme la Jeanne de Bruno Dumont où il joua un moine au regard extatique. Il avait attendu Godard pour un grand rôle, et David Bowie pour un duo de rêve. Sa fille photographe a choisi Lou Reed et Bowie pour accompagner son dernier souffle. Jusqu’au bout, la musique.