À présent, les yeux ouverts, elle regarde dehors ; et dans l’œil humain – comment le définir ? – il y a une rupture – une division – de telle sorte que, lorsque vous avez saisi la tige, le papillon a décollé […] Tiens bon, puis vacille, vie, âme, esprit, ce que tu peux bien être, […] seul, ou que pourrait valoir la vie ? S’élever ; tiens bon le soir, à la mi-journée ; tiens bon au-dessus de la pente.
Woolf V., Lundi ou mardi, Paris, L’Herne, 2026, p. 66.
À présent. Lorsque les yeux s’ouvrent à l’adolescence sur l’étrangeté de la métamorphose : il y a une rupture. C’est l’effraction du réel dans le corps qui se transforme et la langue qui échappe : à peine saisie la tige, le papillon a décollé.
Reste à écrire, pour chaque adolescente, ce décollement, son envol, son exil ; à traiter l’urgence de vie, celle « de trouver une réponse à l’énigme de son être sexué et mortel1 ». À s’affronter à la question que pourrait valoir la vie ? À faire l’épreuve en soi-même de l’absence de réponse quant à son identité, son genre, sa féminité, à chanceler au bord du trou dans le savoir quant au rapport sexuel.
« L’impossible à supporter2 » auquel cette absence de savoir expose, le vertige qui surgit pour l’adolescente mais aussi la révolte et son « non3 », n’entrent-ils pas en résonance au-dehors avec d’autres voix, d’autres corps, d’autres refus, portés par des mouvements qui, à chaque génération, bousculent la conformité, interrogent les normes, ouvrent des brèches, prônent de nouvelles libertés, s’émancipent ? Si ce que tu peux bien être comme homme ou comme femme reste à écrire pour chaque sujet, c’est cette promesse même, d’un « pas encore écrit », qui résonne avec la façon dont les mouvements féministes s’élèvent avec éclat « sur le fond de la patience générale de la routine4 ».
Vague après vague, la transformation de la place accordée aux femmes dans la société arrache à chaque époque un morceau d’inertie. Le cuir épais des civilisations et la langue en restent marqués, du droit de vote à la déconstruction des stéréotypes, de la revendication pour l’égalité sociale à la dénonciation du patriarcat, des discriminations, des violences sexistes. Ce que ces vagues ont d’affine avec l’adolescence, c’est à leur racine le besoin impérieux de chercher le réveil, de bousculer l’ordre assoupi, de protester « d’un impossible pour vous5 ».
Tiens bon, puis vacille, vie, âme, esprit. Le terme de vacillement, choisi par Virginia Woolf, résonne avec la « relativité de l’impossible à supporter6 » dont parle Jacques-Alain Miller, qui s’éprouve singulièrement dans l’instant de la révolte. La dé-coïncidence profonde de l’adolescence, qui s’endure dans le vacillement des identifications, des amours, des choix, peut se loger dans l’accent d’injustice qui anime ces mouvements, du sacrifice au ravissement.
Et lorsque « l’impossible à supporter […] devient d’une incandescence telle qu’elle vous pousse à aller, comme on dit, demander une analyse7 », s’ouvre alors un autre champ où saisir ce que tu peux bien être seule, ou que pourrait valoir la vie ?
Recevoir une adolescente oblige à se garder d’aucun savoir, à apprendre des signifiants des mouvements féministes les plus tonitruants leur part de chuchotement et de mystère, à accueillir sans hâte ce tricot délicat fait de silences, d’interrogations, de trébuchements, de sédiments de certitudes, dont chaque jeune fille s’habille, dans ce temps précieux où tremble le sentiment de la vie au-dessus de la pente.
Ariane Chottin
1. Lacadée P., « Urgence de vie », La Cause du désir, n°89, mars 2015, p. 33, disponible en ligne.
2. Miller J.-A., « Comment se révolter ? », La Cause freudienne, n°75, juin 2010, p. 213, disponible en ligne.
3. Ibid., p. 214.
4. Ibid.
5. Ibid.
6. Ibid.
7. Ibid., p. 213.

