À l’adolescence, les filles et les garçons ne subissent pas de la même façon les effets subjectifs des mutations civilisationnelles. Les deux sexes ont affaire à l’évaporation du père, à l’objet a qui vient en lieu et place de l’idéal. Mêmes objets en poche : téléphone et réseau, mais usages différenciés. Des tendances se dessinent avec, côté garçons, le jeu vidéo et le porno et, côté filles, le réseau social et sa profusion d’images dans lesquelles se mirer et se perdre.
Temps de métamorphose, de remaniement, de séparation, l’adolescence, en ce qu’elle fait surgir l’impossible du rapport sexuel, a des affinités avec le passage à l’acte. Elle fait le sujet autre à lui-même. Elle peut être le moment de mettre sa vie en péril pour en questionner la valeur pour l’Autre ou d’attaquer son propre corps pour en extraire ce qui sourd en excès, faute de ne pouvoir le loger dans la langue.
Les adolescentes semblent plus fortement touchées que les adolescents : idées suicidaires, passages à l’acte, automutilations, anorexie. Les demandes de consultation en témoignent : elles sont aux premières loges du malaise dans la civilisation.
Les garçons vont en nombre et les filles deux par deux, indiquait Lacan1. Côté filles, pas de norme mâle pour indiquer la voie à suivre. Il s’agit au contraire de trouver des voies plus singulières et toujours à inventer. Les filles sont plus sensibles à la voie de l’identification. La figure de la meilleure amie en témoigne – double, copie conforme – c’est sur le versant imaginaire que cela se décline2. Instagram et TikTok donnent à ce phénomène une amplification démesurée, infinitisée et révèlent l’importance de la mascarade. « La féminité est surjouée, elle dissimule le manque, c’est un trompe-l’œil.3 »
Considérons que le malaise des adolescentes nous éclaire sur celui de la société tout entière et qu’il est urgent pour les analystes de leur offrir l’occasion de se faire entendre et de sortir de l’impasse par le passage à la parole.
Agathe Sultan
1. Lacan J., Je parle aux murs, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 83-84.
2. Alberti C., « Jeunes filles troublées », in Dupont L. et Roy D. (s/dir.), Après l’enfance, Paris, Navarin, 2017, p. 100 : « C’est imaginaire et cela se joue dans le rapport à l’autre. »
3. Ibid., p. 101.

