Dans sa « Préface à Jeunesse à l’abandon », en 1925, Freud évoque comme un bon mot l’idée qu’il y ait trois métiers impossibles – éduquer, soigner et gouverner –, sans expliciter ni le sens qu’il donne à l’impossible ni ce qu’il entend par gouverner. Il faudra attendre « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin », en 1937, pour que non seulement analyser se substitue à soigner, mais aussi que l’impossible se précise comme certitude « d’un succès insuffisant1 ». Impossible de gouverner sans échec, donc. Malaise dans la civilisation a en effet démontré dès 1929 la contradiction insupportable à laquelle l’humanité se trouve réduite. Cette dernière est prise entre la nécessité de la civilisation, pour se protéger, et le renoncement pulsionnel que cette même civilisation impose. Gouverner, c’est-à-dire avoir le pouvoir et s’en servir, buterait donc sur ce malaise inéluctable.
On s’étonne alors avec Lacan qu’il y ait pléthore de candidats2. N’est-ce pas que ceux qui gouvernent, comme ceux qui éduquent, n’ont aucune espèce d’idée de ce qu’ils font ? Et Lacan d’ajouter que « cela ne les empêche pas de le faire3 ». Précisément, y penser, c’est l’angoisse ! Celle de décider sans garantie, de devoir agir sans savoir, de ne pas maîtriser des conséquences imprévues, de vouloir à la place de tous, pour tous. Vouloir que cela marche, selon l’impératif du discours du maître, irait donc de pair avec ne rien vouloir savoir du désir qui préside à ses actes, au risque d’une politique de passages à l’acte. L’angoisse restant du côté des gouvernés, Sade menace à l’horizon.
Depuis toujours, la tradition, notamment philosophique, a remédié à cette angoisse par le savoir. Elle propose d’orienter le gouvernail des pouvoirs, de la res publica à la souveraineté du peuple. La tradition n’a d’ailleurs pas attendu la psychanalyse pour souligner la contradiction insoluble des champs éducatif et politique. Qui éduque le maître ? Qui éduque à l’autonomie ? Qu’est-ce que l’autonomie politique si l’on force à obéir ? C’est là que la psychanalyse, nouvelle venue dans la série, éclaire l’impossible autrement. Il revient à Lacan d’avoir démontré que cet impossible à supporter qui gouverne les corps sexués parlants est, pour une part, rebelle à sa dissolution dans le savoir et l’universel. Il y a un reste, marque singulière, occasion d’invention. Que signifierait alors réussir à gouverner, sinon la suppression de ce qui marque le sujet comme tel ? Triomphe de Sade, encore.
Cet enseignement que diffuse la psychanalyse quant à l’ingouvernable de structure n’est-il pas aujourd’hui devenu l’impossible à supporter d’une science prétendant gouverner ? Postulant l’idéal du savoir intégral, ce discours veut régner en traquant l’insupportable vide laissé tant par ce qui, du symptôme d’un sujet, ne se code ni ne se décode, que par celui qu’implique toute action politique. En rêvant l’automatisation générale, via l’IA – du domaine de la santé mentale à celui de la défense et de la guerre –, ce serait l’ultime triomphe de Sade ! Là où l’algorithme s’écrit, c’est en effet l’objet qui commande, tuant l’action politique elle-même. Plus besoin alors ni de sujets ni de gouvernants ! Ainsi le monde tournerait rond, jusqu’à ne plus tourner du tout.
Gouverner sans céder au triomphe, en faisant de l’angoisse l’occasion d’en savoir un peu plus sur le désir qui gouverne et ses effets, pourrait faire place à ce qui, des corps parlants sexués, ne marche pas au pas du général.
Virginia Rajkumar
1. Freud S., « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin », Résultats, idées, problèmes, t. II, Paris, PUF, 1985, p. 263.
2. Cf. Lacan J., Le Triomphe de la religion, précédé de Discours aux catholiques, Paris, Seuil, 2005, p. 70.
3. Ibid., p. 72.

