Une volonté politique s’attaque aujourd’hui à la psychanalyse. Elle tend à vouloir lui substituer des pratiques de soins fondées sur des protocoles appliqués de façon autoritaire aux sujets à partir de leur catégorisation diagnostique. Ce mode de gouverner les pratiques de ladite santé mentale est la manifestation contemporaine du discours du maître et l’illustration de sa conséquence : la soumission des êtres parlants à des impératifs. Notre praxis fait exister un autre type de lien social, à savoir le discours analytique. Celui-ci n’est pas fondé sur des injonctions, mais sur des principes dont il est du devoir de l’analyste d’assurer leur effectuation.
Il n’est pas sans intérêt de rappeler que le maître auquel Lacan s’affrontait dans les années cinquante, l’IPA, proposait comme finalité de l’analyse, dans sa version française et selon Sacha Nacht, la rééducation émotionnelle du patient1 ou encore des déconditionnements des conduites2. Ceci fait étonnamment écho aux discours des psychothérapies autoritaires d’aujourd’hui. Lacan s’opposa fermement à la déviation que cela comportait au regard de l’œuvre de Freud, et qu’il nomma « tendance à dégrader3 » la direction de la cure.
S’opposer au discours du maître n’entre pas en contradiction avec le fait que c’est l’analyste qui dirige la cure. Il le fait en s’orientant des trois notions que Lacan reprend de Clausewitz et de la théorie militaire : tactique, stratégie et politique. Appliquées à l’expérience analytique, elles portent sur l’interprétation, le maniement du transfert, et la théorie de la conclusion de la cure.
Au premier plan de cette direction, l’analyste se doit de faire respecter la règle fondamentale instituée par Freud. C’est la condition de l’ouverture de l’inconscient. Son pendant, le silence de l’analyste suspend la signification et laisse résonner la parole et son équivocité. L’analyste dirige aussi en ce qu’il soutient la production de l’enveloppe formelle du symptôme. L’analyste dirige encore par la responsabilité qui est la sienne dans l’usage des scansions.
Cette direction doit soutenir que le sujet assume la responsabilité de son dire comme de ses actions et de son symptôme, dans la mesure où le sujet peut, sans danger, les prendre à son compte. Cette direction, enfin, doit se garder de la fureur de guérir qui s’est emparée de certains politiques. Celle-ci peut être lue comme une modalité de la pulsion de mort. L’éthique de la psychanalyse incarne ainsi une réponse salutaire au délire scientiste du gouvernement des comportements et de la mise au pas du symptôme.
Philippe Benichou
1. Cf. Lacan J., « La direction de la cure et les principes de son pouvoir », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 585.
2. Cf. Nacht S., « La thérapeutique psychanalytique », La Psychanalyse d’aujourd’hui, vol. I, Paris, PUF, 1956, p. 134.
3. Lacan J., « La direction de la cure et les principes de son pouvoir », op. cit., p. 643.

