Corps administré
Deux textes législatifs alimentent nos récents débats. En premier lieu, la proposition de l’amendement 159, qui surgit dans le projet de loi de financement de la sécurité sociale 2026. Elle reprend une antienne bien connue, celle de « l’absence de preuves d’efficacité » de la psychanalyse, considérée comme une théorie inadaptée et contre-productive dans la prise en charge de la personne souffrante. Nous ne pouvons que souligner combien le discours capitaliste inspire ce cliché. En effet, soutenir que la psychanalyse est une orientation délétère dans le domaine de la santé mentale revient logiquement à évincer la médiation par la parole et à ne laisser subsister qu’un corps sans désir.
En deuxième lieu, le projet de loi n°385 « visant à intégrer les centres experts en santé mentale dans le code de la santé publique » abolit les fondements ontologiques de la psychiatrie classique en y insérant des centres gonflés de savoir préétabli. Les Centres ressources autisme (CRA), apparus en 1999, en sont une représentation. Ces dispositifs, constitués de professionnels dits expérimentés dans le trouble du spectre de l’autisme (TSA), mettent en œuvre de vagues « actions ponctuelles », mais ne proposent pas d’accompagnement. Leur seule mission est de promouvoir des directives imposant des pratiques professionnelles qualifiées évidemment de « bonnes »1. La logique à l’œuvre est implacable : abreuver l’humain avec un savoir standardisé, afin de produire rendement et normalisation.
Un désir tué dans l’œuf
Les deux propositions précédemment citées prennent appui sur des structures spécialisées d’experts pour se mettre au service d’un maître assoiffé de productivité.
Ce discours tire son origine d’une cohérence scientiste pour obtenir une réduction des dépenses. Le savoir ne vise plus alors qu’à réduire les incertitudes et les impasses créées par le langage lui-même. Exit la surprise par une parole, par un mot ou une phrase. La distillation de ce savoir réduit le sujet parlant et divisé par le langage à un corps, comme pur objet d’expérimentation. C’est le corps de la science.
Sas de gestion
Le vocable dans les institutions médico-sociales a muté, il n’est plus question de directeur, mais dorénavant de manager. Ce glissement sémantique s’inscrit dans une volonté de faire exécuter des tâches administratives aux professionnels de la santé, avec pour conséquence l’étouffement de la clinique.
L’uniformisation induite par le discours capitaliste, en réduisant le sujet à son corps, ouvre sur une logique de ségrégation que Lacan circonscrit dès les années soixante. Là où le signifiant ne différencie plus les êtres parlants ni leurs modalités de jouissance, ce sont les murs, les frontières et l’administratif qui font office de coupure. Pour Lacan, « le camp de concentration généralisé »2 se présente comme la perspective de notre époque.
Léa Caron de Fromentel
1. Plaquette du CRA Bretagne, disponible en ligne.
2. Lacan J., « D’une réforme dans son trou », La Cause du désir, n°98, mars 2018, p. 13, disponible sur Cairn.

