Effet ségrégatif de la science
Dans le texte intitulé « D’une réforme dans son trou », Lacan souligne la manière dont le discours de la science structure le fait psychiatrique. La société s’appuie sur la science qui produit des dispositifs pour repérer et canaliser ce qui déborde. Si cette organisation se présente aujourd’hui comme ouverte, elle n’engendre pas moins des effets de ségrégation.
Lacan en donne une image saisissante : « Qu’à ceci ne tienne, les bords évasés de la coupe offerte à son flot, fonctionnent : ils ruissellent vers les lieux “asilaires” où la communauté ségrègue ses membres discordants. »1 Quels sont ces lieux « asilaires » aujourd’hui ?
Relevant d’une psychiatrie dite de précision, les Centres experts fonctionnent comme une telle coupe : ils centralisent le savoir et orientent les patients vers des sous-groupes établis à partir de profils biologiques, cognitifs ou comportementaux. Cette psychiatrie dite objective redistribue la pathologie en sous-catégories et délivre un diagnostic dit affiné, censé nommer le fonctionnement du corps du sujet.
À partir de ces signifiants-maîtres – TDAH, TSA, etc. – les sujets se regroupent, créent des associations ou des forums, et disent comprendre ce qui leur arrive, consolidant ainsi l’identification au diagnostic partagé. Pour se donner de la consistance, ces ensembles requièrent d’autres communautés auxquelles s’opposer. L’opposition entre un « nous » et un « eux » devient alors structurelle.
Jacques-Alain Miller soulignait que : « Tout annonce que la clinique sera bientôt chose du passé. »2 Aujourd’hui, il ne s’agit plus de pathologies, mais des styles de vie dotés d’un statut social et juridique. La dépathologisation propre à cette psychiatrie transforme la clinique du sujet en identité administrable, dont les Centres experts assurent la gestion scientifique.
Effet désagrégatif de la psychanalyse
À l’opposé de cette psychiatrie standardisée, qui vérifie que chaque cas s’accorde au modèle, la psychiatrie orientée par la psychanalyse réajuste sa théorie en fonction de chaque cas, la mettant à l’épreuve. Elle est avertie des effets produits par les phénomènes d’identification à un diagnostic et a pour horizon leur destitution.
L’expérience psychanalytique vise la séparation du sujet d’avec le signifiant-maître sous lequel il se place. Dans sa Théorie de Turin sur le sujet de l’École, J.-A. Miller fait valoir l’« effet désagrégatif »3 de l’interprétation analytique : celle-ci ne rassemble pas, mais renvoie le sujet à la solitude subjective de son rapport à l’Idéal. Elle ne produit ni communauté ni opposition entre essences.
Une expérience analytique ne se conclut pas par la reconnaissance ou l’appropriation d’un signifiant-maître, mais par un savoir produit par le sujet sur son point d’exil singulier, marque du sujet. Ainsi, la dépathologisation opérée par la psychanalyse est anti-ségrégative : le singulier ne fait pas ensemble.
L’École, laboratoire de production de solitudes subjectives qui s’additionnent autour d’un transfert à la psychanalyse, déploie son action pour soutenir ce concept de sujet, là où il reste forclos du discours de la science.
Guillermina Laferrara
1. Lacan J., « D’une réforme dans son trou », La Cause du désir, n°98, mars 2018, p. 11, disponible sur Cairn.
2. Miller J.-A., « Tout le monde est fou », AMP 2024, La Cause du désir, n°112, novembre 2022, p. 49, disponible sur Cairn.
3. Miller J.-A., Théorie de Turin sur le sujet de l’École, Paris, Presses psychanalytiques de Paris, 2024, p. 14.

