Pulsion, jouissance et ségrégation

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«  C’est dés-asservi de la pulsion que l’analyste peut s’en servir », conversation avec Dominique Holvoet, A.E en exercice

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L’Hebdo Blog : Vous avez été nommé A. E. en mars 2016, et avez témoigné à Rio[1] au congrès de l’AMP sur le corps parlant. Vous y insistez sur l’idée que vous saviez que votre analyse était finie, mais les séances se poursuivaient jusqu’à ce rêve final et à l’interprétation de l’analyste, « C’est arraché! ». Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur ce moment de la fin ? Et comment avez-vous pu distinguer cette certitude d’avoir fini et cet instant où vous ne retournez plus voir l’analyste et appelez le secrétariat de la passe? Tout se passe comme s’il y avait deux fins…

Dominique Holvoet : Le signe de la fin est apparu progressivement plusieurs années avant de quitter l’analyste.

La première interprétation de mon second analyste, à mi-parcours donc de l’analyse, fut de me dire dès la première séance où je faisais l’état des lieux de la première tranche : « Eh bien ! Y’a plus qu’à… ! »  C’est la réduction progressive de la teneur traumatique du « souvenir » jusqu’à ce que je puisse formuler « cela n’a plus aucune espèce d’importance », qui fit signe de fin d’analyse.

Une analyse est à la fois une modération de la jouissance, une réduction des symptômes à leur résidu, le sinthome, mais tout autant un moteur libidinal puissant, un étayage vivifiant. Mes symptômes tournaient autour d’un lien tronqué à l’autre, perverti par le fantasme, illusion d’une communion sexuelle dans un monde qui n’existe pas. L’analyse du souvenir qui met en scène le père touchant le fils, le lien avec le cauchemar récurrent du bouddha, masque de la figure grimaçante de l’Autre, la mise au jour d’un mode de jouir se raccordant à cette structure, a transformé le souvenir en une phrase qui ne laisse aucun doute sur ce que Freud nomme à la fin du texte « Un enfant est battu »[2], la liaison incestueuse au père. Ce lien doit être complété de ceci que le fantasme qui « prend la fonction transcendantale d’assurer la jouissance de l’Autre […] me passe cette chaîne dans la loi »[3]. On retrouve dans cette phrase des Écrits le double versant de l’analyse évoqué plus haut, à savoir la dimension de la jouissance de l’Autre d’une part mais également que cette chaîne que l’Autre me passe dans la loi se nomme castration et règle le désir. La double fin est ainsi d’une part cet insight de la fin qui réduit l’asservissement au fantasme devenu au fil de l’expérience un objet « diversement commode et embarrassant »[4], et la sanction du rêve de fin qui littéralement déracine la fiction de jouissance qui donnait consistance à un Autre « qui me veut ».

H. B. : Nous avons été frappés de la manière dont vous dégagez dans votre témoignage, avec légèreté et limpidité, les coordonnées de « la scène irracontable ». Pouvez-vous revenir sur la façon dont l’opacité de ce fantasme et la jouissance qu’il contenait ont été pulvérisés par l’analyse : quel levier principal de l’analyse l’a selon vous permis ?

D.H. : Un analyste vivant ! C’est l’analyste vivant d’un désir plus fort qui fut le levier. Depuis son intervention inaugurale, « Eh bien il n’y a plus qu’à », jusqu’au « c’est arraché », dit avec un sourire plus large que ce que je n’avais jamais vu chez lui, l’analyste opéra en suivant un fil précis, rythmé et articulé.

Il était vivant car il manifestait sa présence en ne faisant pas semblant de ne rien faire – il tournait les pages de son journal, rangeait un livre dans sa bibliothèque, grommelait, ronflait même ! Dormait-il ? Pas du tout. Ce jour là je m’interromps en lui disant « mais vous dormez ?  – Absolument, me répond-t-il, je dors car ce que vous racontez est profondément emmerdant ! » Ça réveille !

H. B. : Lorsque vous évoquez la vie avec votre partenaire, vous dites que « chacun trouve sa place sexuée dans le couple », et que vous acquérez votre « virilité avec l’aide de l’analyse ». À la lecture de votre témoignage, « virilité » est un terme qui peut étonner puisque l’on a plutôt tendance à considérer avec Lacan que l’amour et l’analyse féminisent un homme. Comment entendez-vous ce terme et votre parcours à cet égard ?

D. H. : Je vous remercie pour cette question que seule une femme peut formuler ainsi. Vous me soulagez d’avoir à « riviliser » avec l’appel du phallus. Je suis parti d’une solution de féminisation par la danse, tentative de rejoindre l’imago maternel de l’enfant-phallus qui manque à l’Autre. Mon analyse m’a décroché de l’asservissement au fantasme qui donnait consistance à cet Autre. J’en retire un sentiment d’allègement assorti d’une plus grande responsabilité de la place que j’occupe pour l’autre. Mais ce résultat reste dans l’ordre d’un père qui épate sa famille, dans l’ordre des identifications dont on ne se départit pas totalement. On peut s’en faire la dupe – autrement dit ne pas y croire mais en user de la bonne façon.

Autre chose est le rapport à la pulsion. Comment vit-on la pulsion après l’analyse est la question que Lacan pose à chaque A.E. Je traduirais la question ainsi : de quoi le trajet de la pulsion fait le tour après l’analyse ? Lorsque le dentiste enlève la dent malade, il reste un trou. Y-a-t-il une élaboration possible à partir de ce trou ? C’est en tout cas dés-asservi que l’A.E. peut s’en servir.

[1]    CF « C’est arraché », La Cause du Désir, n°93, août 2016.

[2]    Freud S., « Un enfant est battu » (1919), Névrose, psychose et perversion, PUF, 1973.

[3]    Lacan J., « Subversion du sujet et dialectique du désir », Écrits, Seuil, 1966, p. 826.

[4]    CF Lacan J., Le Séminaire, livre X , L’angoisse, Seuil, 2004, leçon du 23 janvier 1963.

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