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Édito, Hebdo Blog 183

Une institution stimulante

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Stimulantes, les institutions le sont peu ! Il suffit d’y travailler pour vérifier cela. L’ordre symbolique qui y règne est le plus souvent mortifiant, il est pris dans la répétition, et la répétition mortifie, elle va à l’encontre du désir. L’institution est comme le signifiant Un, qui a vertu dormitive. « C’est le fait primaire de tout discours d’endormir [1] » nous dit Jacques-Alain Miller, l’institution endort ! Que de fois ai-je entendu en institution des paroles qui vont contre la nouveauté ou l’inédit : on a toujours fait comme cela, pourquoi changer !

Antonio Di Ciaccia avait mis en place dans un centre pour enfants autistes [2] une pratique originale pour contrer les effets propres à la répétition, répétition qui est cause d’endormissement. Ce mode d’organisation – une pratique à plusieurs – me paraît valoir comme une tentative de rassembler des intervenants marqués par un désir décidé pour leur clinique avec des enfants autistes.

L’organisation du travail avec les enfants autistes nécessite un ordre qui relève du registre du symbolique. Cet ordre, cette organisation rangée, ce champ où chacun a sa place répond à ce trait propre aux enfants autistes et qualifiés par Léo Kanner d’immuabilité. Comment dès lors conjuguer d’une part, une institution qui se règle sur ce trait, sur cette condition ultra-réglée de son organisation avec d’autre part, une institution dont l’atmosphère soit stimulante, désirante, un peu brouillonne, une institution qui puisse contrer les répétitions infinies des événements dans le temps et dans l’espace ?

Sur le versant de son organisation, une telle institution est réglée comme du papier à musique, les ateliers se répètent de semaine en semaine, les mêmes enfants suivent les ateliers programmés pour l’année, les places à table sont le plus souvent fixes ; chaque enfant dispose de son casier, de son armoire, de sa chambre. Les intervenants, eux aussi sont soumis à des horaires réguliers, ils voient les enfants les mêmes jours et aux mêmes heures.

Dans un texte précieux pour le travail avec les enfants autistes, Jacques Lacan nous rappelle que « Toute formation humaine [et a fortiori les institutions sont des formations humaines] a pour essence, et non pour accident, de refréner la jouissance. [3] ». Dans ce même texte, il nous est rappelé que la « valeur de la psychanalyse, c’est d’opérer sur le fantasme [4] ». Opérer sur le fantasme, l’expression est forte. Opérer sur le fantasme, n’est-ce la seule façon de réveiller un sujet ?

Le fantasme endort ! Pris dans le discours du maître, le fantasme est ce qui permet au sujet de ne rien vouloir savoir de la réalité dans laquelle il se meut. D’où une question : la pratique à plusieurs inclut-elle la possibilité d’un réveil au cœur même de l’organisation d’une institution ? Et faut-il que tous les intervenants soient en analyse pour être réveillés ?

Lors de l’entretien d’embauche suite à ma candidature à l’Antenne 110. J’avais rencontré le directeur thérapeutique et j’y avais déplié mes titres universitaires ainsi que mes idéaux pour soigner les enfants autistes. Sa réponse m’est restée : c’est sans importance ! Alors qu’est-ce qui importait ? Si mon diplôme et mon envie d’aider les enfants autistes ne comptaient pas ?

Je découvris que, pour occuper une place juste dans la clinique avec le sujet autiste, il y avait à se dégager de mon savoir, de mon savoir accumulé à l’université, de mes idéaux, de mes a priori sur l’autisme. J’avais à me confronter à une clinique inédite, une clinique qui répond au plus près de sa définition, soit comme un réel impossible à supporter. Se confronter à ce réel nécessite que l’intervenant ne s’en défende pas, ne s’en protège pas avec une méthode prête à l’emploi, avec un S2 déjà là, pour le dire avec Lacan.

Je découvris au fil du temps que ce que soutenait sans cesse le directeur thérapeutique avait pour objet le désir, le désir singulier de chaque intervenant. Soutenir ce désir propre à chaque intervenant, c’est ce qui va faire l’enjeu de son réveil. On le sait, le désir ne se maîtrise pas, c’est ce sur quoi bute le névrosé obsessionnel. Le désir ne s’enseigne pas, il ne s’éduque pas ! Comment donner dans l’organisation d’une institution les conditions de son surgissement ?

La question se pose pour toute institution qui se veut réveillée ! Elle trouve sans doute une voie en fonction des modalités de chacune. Mais au-delà des modalités d’organisation de l’institution, n’y faut-il pas une présence incarnée, une présence en acte d’au-moins-un qui fasse valoir un désir inédit ?

À vérifier au cas par cas…

[1] Miller J.-A., « Réveil », Ornicar ?, Paris, Seuil, n°20-21, été 1980, p. 50

[2] Il s’agit de l’Antenne 110, à Genval, proche de Bruxelles.

[3] Lacan J., « Allocution sur les psychoses de l’enfant », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 364.

[4] Ibid., p. 366.

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